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Quand l’époque assèche, suis‐​je de ceux qui, comme Isaac, rouvrent les puits ?

Le personnage d’Isaac sait la fragilité de l’existence. Aujourd’hui, ses actes comme sa constance nous aident à penser dans un monde post-7 octobre, là où l’antisémitisme se révèle contagieux. Comme Isaac, nous pouvons résister à la tentation, ne pas s’enivrer dans la réaction. Nous pouvons construire de nouvelles sources d’eau comme de nouvelles pistes de réflexion, irriguer pour ne pas assécher le dialogue. 

Publié le 27 février 2026

5 min de lecture

© Jossef Krispel – untitled (idolatry), 2021, silkscreen (monotype) and spray paint on paper, 70×50 cm
(œuvre initialement publiée dans Tenoua en octobre 2023)

Il est des figures qui n’entrent pas dans la pièce en claquant les portes. Elles passent à pas feutrés, et pourtant elles pèsent. Elles se posent, elles demeurent. Isaac est de celles‐​là. Entre Abraham, la rupture rude, et Jacob, le tumulte multiple, Isaac tient la place la plus secrète : non l’éclat, mais l’épure ; non l’élan, mais l’endurance ; non la conquête, mais la continuité. Et si l’on consent à lire notre présent avec un peu de retenue – donc avec un peu de vérité –, on découvre qu’il ressemble moins aux légendes des fondateurs qu’à la condition des survivants, à cette vie qui se sauve, se serre, se transmet.

Isaac, dès l’aube, est un enfant sous menace. Sa vie s’ouvre sur une scène de vertige : la ligature. Dans la Genèse, ce n’est pas seulement un récit, c’est une grammaire du tremblement : l’existence peut être contestée, suspendue, comme si le souffle avait à se défendre. Et l’on grandit, dès lors, avec cette mémoire dans la chair : silence et sang, frayeur et foi, confiance et froid. Or, qu’on le veuille ou non, cela rejoint une part de l’atmosphère contemporaine pour beaucoup de Juifs, en Israël comme en diaspora : vivre en se sachant regardé, jugé, désigné ; vivre sommé d’expliquer son droit à la sécurité, son droit à la nuance, parfois son droit à la simple présence – comme si l’on devait, chaque jour, plaider pour respirer.

Que l’on ne se méprenne pas, l’actualité, ici, est d’abord civique. Elle tient aux faits, aux chiffres. En France, le ministère de l’Intérieur a publié le 12 février 2026 ses tendances 2025 : 1.320 actes antisémites recensés en France, soit plus de la moitié des actes antireligieux, malgré une baisse par rapport à 2024. L’exécutif lui‐​même parle d’un niveau durablement très élevé. Ce ne sont pas seulement des statistiques, ce sont des occurrences, minuscules et répétées, qui usent : l’insulte lâchée au passage, la plaisanterie lourde qui devient menace, le silence qui s’installe. C’est cette prudence contrainte, cette manière de se retourner en rentrant chez soi, cette tentation de dissimuler une kippa, une étoile, un nom, une intonation de famille – comme on rabat un pan de manteau sur une plaie.

Et la diaspora n’est pas un théâtre d’ombres. L’Europe entière voit remonter une hostilité que l’on croyait, sinon vaincue, du moins contenue. L’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne, dans sa grande enquête publiée en 2024, rapporte que l’immense majorité des répondants juifs a été confrontée à l’antisémitisme récemment, et qu’une large part estime la situation en aggravation. Même si cette enquête a été menée avant le massacre du 7 octobre 2023 et les événements qui ont suivi, elle dit l’avant ; et l’après n’a pas démenti l’alarme : il l’a durcie, comme on durcit une sentence.

C’est ici que le parallèle avec Isaac cesse d’être une image aimable et devient une interrogation spirituelle, au sens le plus sobre et le plus ferme : que fait un esprit de la menace ? Il y a une réponse basse, presque automatique : se raidir, se réduire, se retrancher ; se fermer, se figer, se faire de pierre ; se vêtir de certitudes comme d’une cuirasse, pour ne plus sentir le froid. Il y a aussi une réponse plus rare, plus rude : tenir sans se tordre, demeurer sans se défigurer, garder clair ce qui pourrait se crisper.

Isaac, après la ligature, ne se mue pas en conquérant ivre de conquête. Il devient un homme de continuité. Il rouvre des puits comblés ; il remet l’eau au monde. Dans la Genèse, ces puits ne sont pas un décor : ils sont une morale. Quand on vous assèche, deux tentations rivalisent : empoisonner ou irriguer. Isaac, lui, irrigue : il insiste, il entaille, il écarte ; il creuse contre la croûte, il délivre l’eau captive ; il oppose à la poussière une source, au sable une patience, au sel une douceur. Il fait front sans fracas ; il répond sans ressembler.

Ce geste, transposé, éclaire notre présent. Car la controverse publique, aujourd’hui, s’enivre de raccourcis et se repaît de procès. On ne discute plus : on disqualifie. On ne distingue plus : on confond. Israël devient alors moins un pays qu’un prétexte, un symbole commode : on y projette sa colère, on y parade sa vertu, on y cherche une innocence facile. Il existe pourtant une exigence élémentaire, rappelée par des voix juives attachées à la nuance – Tenoua, notamment : aimer Israël ne dispense ni de lucidité ni de critique ; et la critique, lorsqu’elle vise à sauver le vivant, n’est pas trahison. Mais il faut une condition simple, et pourtant sans cesse trahie : que la critique demeure critique ; qu’elle ne glisse pas vers l’ancienne maladie européenne, celle qui fait du Juif un principe du mal, un coupable commode, une cause totale.

C’est ici que les puits d’Isaac cessent d’être une belle métaphore, et deviennent une méthode. Rouvrir un puits, c’est dégager ce qui a été comblé par la hâte, par la haine, par la facilité. C’est refuser l’eau trouble des mots d’ordre, refuser la boue des amalgames. C’est consentir à la complexité sans en faire un alibi ; c’est accepter le désaccord loyal, l’examen patient, la parole qui distingue au lieu de confondre. C’est, au fond, rendre à la cité ce dont elle manque : non des cris, mais des clartés ; non des clameurs, mais des consciences.

Alors la question philosophique s’impose, et elle oblige chacun à se déprendre de soi avant de se donner un rôle dans l’époque. Que cherchons‐​nous, lorsque nous parlons d’Israël et des Juifs ? Une vérité difficile, ou une facilité flatteuse ? Une justice, ou un défouloir ? La compréhension d’une tragédie politique, ou la répétition, sous des mots neufs, d’anciens procès ? Hannah Arendt appelait cela « penser sans rampe » : penser sans l’appui des certitudes prêtes, sans la paresse des appartenances qui dispensent de l’examen. Or notre temps aime la rampe, parce qu’elle rassure, elle retient, elle donne la posture et elle épargne la pensée.

Et quand je dis « spiritualité », qu’on ne s’y trompe pas : je ne parle pas d’encens ni de décor. Je parle d’une discipline de lucidité, d’une ascèse d’esprit : discerner avant de condamner, distinguer avant d’accuser, regarder un visage avant d’embrasser un slogan. La transmission ne repose pas sur l’ambition, elle repose sur la fidélité. Fidélité à la vie, fidélité au vrai, fidélité à ce fil fragile qui relie les vivants aux morts, et les enfants aux paroles qu’on n’a pas le droit de laisser pourrir dans l’air du temps.

Alors la tribune, civique et intérieure, peut se resserrer en une règle : ne pas confondre la critique d’un gouvernement et la contamination d’un peuple ; ne pas s’enivrer de sa propre vertu ; ne pas se donner le beau rôle en accablant ceux qu’on sait isolés. Et surtout s’interroger, sans pose et sans masque : lorsque l’époque comble les puits de la nuance et du discernement, suis‐​je de ceux qui y jettent encore de la poussière pour se sentir purs, ou de ceux qui, à la manière d’Isaac, refusent l’assèchement, rouvrent les puits – un peu d’eau, un peu d’air pour voir jaillir un peu de justice ?