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Série : La résistance religieuse juive durant la Shoah
Tenoua
Publié le 2 mars 2026

4 min de lecture

Cette série de Sonia Sarah Lipsyc pour Tenoua est publiée en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal
Accéder directement aux épisodes de la série


La résistance juive durant la Shoah revêt plusieurs aspects, elle fut plurielle. Il y eut la résistance armée et dans plus d’endroits qu’on ne le croit, mais aussi l’entraide sociale (soupe populaire, enfants cachés, réseaux d’évasion), le témoignage (journaux, archives, etc.), la résistance culturelle, spirituelle et religieuse. Cette dernière est trop souvent méconnue pour des raisons diverses dont la valorisation de la lutte armée occultant une résistance au quotidien dans tant de domaines. Toutefois, cette situation a évolué quelque peu ces dernières décennies dans le monde académique et grâce à des initiatives du monde juif religieux notamment orthodoxe, qui a mis en valeur de diverses manières (publications, musées, formations) cet héroïsme de l’esprit, de la foi et de la fidélité. Songez que, depuis quelques années, une formation dans ce sens est proposée aux guides d’Auschwitz par le Musée Amud Aish de New York. On leur enseigne, au travers de plusieurs étapes dans le camp, « comment les Juifs ont utilisé des barils pour construire clandestinement une soucca à Auschwitz III-Monowitz en 1943, ainsi que comment ils ont secrètement organisé des services de prière […].Ils ont également exploré les questions posées par certaines victimes aux rabbins, dans un monde traître et mortel ». Car, au cœur même de l’enfer dans les camps, les ghettos ou ailleurs, des Juifs ont tenté de rester fidèles à l’héritage du Sinaï, cet évènement fondateur, puisque selon l’identité narrative juive, il introduisit au travers du don de la Torah, un monothéisme et une éthique disruptive. Et c’est indubitablement l’une des origines de l’antisémitisme. « Il faut vider nos veines de l’anathème du Mont Sinaï », aurait vociféré Hitler dès le début du nazisme. L’un des funestes objectifs du nazisme était bien là : assassiner les Juifs et éradiquer l’âme juive. Les tuer physiquement et métaphysiquement. 

Alfred Rosenberg, le principal théoricien racial du IIIe Reich avait le projet, après avoir pillé systématiquement et détruit des objets culturels et religieux juifs, de ne garder que quelques vestiges. Il ambitionnait de créer à Prague, le « Musée d’une race éteinte » (Museum einer untergegangenen Rasse) une fois la « Solution finale » achevée. 

Les nazis humilièrent et opprimèrent les Juifs de diverses manières, y compris d’un point de vue religieux. Ils les obligèrent à profaner des rouleaux de la Torah, coupèrent leurs barbes, incendièrent des synagogues qu’ils transformèrent, parfois, en latrines ou en écuries. Et bien d’autres infamies encore.

Ils choisirent souvent, et sadiquement, des dates juives pour commettre leurs méfaits. Ils décidèrent, par exemple, d’annoncer, le jour de Kippour en 1940, la création du ghetto de Varsovie où s’entassèrent rapidement des centaines de milliers de personnes sur moins de quatre kilomètres carrés. Ce fut également ce jour‐​là qu’ils commencèrent en Ukraine, un an plus tard, le massacre de Babi Yar où périrent par balles plus de trente mille personnes en 48 heures.

« Le jour de Pourim de cette année, à Zduńska Wola (Pologne), dix Juifs ont été arrêtés et d’autres Juifs contraints de les pendre à dix potences sur la place du marché », écrit en mars 1942, Abraham Lewin dans son Journal. Et les Juifs de cette localité, à l’ouest de Łódź, durent assister à cette vengeance, que les nazis avaient sciemment ourdie, puisqu’ils savaient qu’à cette date, les Juifs lisaient dans le Rouleau d’Esther, la mort par pendaison des dix fils d’Haman « le persécuteur des Juifs » (Esther 9,10). Ils le voyaient comme « des représailles pour Haman »

Les nazis entravèrent la pratique juive lorsqu’ils ne l’interdirent pas complètement. À Varsovie ou Łódź, les rassemblements religieux étaient officiellement proscrits sous prétexte de mesures sanitaires ou de maintien de l’ordre.Et celles ou ceux qui y contrevenaient étaient susceptibles d’être abattus, battus ou déportés. Les Juifs étaient alors amenés à prier et étudier dans la clandestinité. Dans les camps, posséder des objets de culte (tefilin, tallit, livres) pouvait être un motif de mise à mort immédiate.

C’est dans ce contexte que des Juifs, au péril de leur vie, ont continué dans les ghettos, les camps divers (internement, concentration, centre de mise à mort), et autres lieux, à étudier, prier, célébrer les fêtes et parfois même à commémorer le cycle de la vie (bar mitsva, mariage, divorce religieux). C’étaient des actes d’héroïsme conjugués au quotidien.

Ces actes, le rabbin Haïm Nissenbaum (1868−1942) à Varsovie a considéré qu’ils participaient du Kiddoush haHayim, de la sanctification de la vie. Il déclara : « Autrefois, nos ennemis exigeaient notre âme et alors le Juif sacrifiait son corps pour sanctifier le Nom de Dieu ». Et tel était le cas, par exemple, en Espagne au Moyen Âge où, certaines fois, les Juifs devaient choisir entre la conversion ou la mort. Un Juif qui se convertissait pouvait rester en vie. Selon le principe de la sanctification du Nom (Kiddoush haShem), c’était l’un des cas où le Juif, plutôt que de donner son âme (se convertir), devait choisir de sacrifier sa vie. Là était son acte de résistance. Mais, poursuit le rabbin Nissenbaum, « aujourd’hui, l’oppresseur réclame le corps juif, et il est du devoir du Juif de le défendre, de protéger sa vie ». En effet, peu importait aux nazis qu’un Juif se convertisse ou le soit déjà, il devait être éradiqué. Lui, son être et, de facto, sa culture, son esprit. Qu’il fût croyant, pratiquant ou non, n’avait aucune incidence ; il était, à leurs yeux, porteur de cette impureté à la fois raciale et métaphysique. Alors, il fallait, selon le rabbin Nissenbaum, tout faire pour survivre, ne rien concéder à ses ennemis, ni sa vie, ni ses valeurs. Dans son esprit, le Kiddoush haHayim devait s’effectuer dans la dignité, l’entraide et la poursuite de son être juif et de son judaïsme. C’est pourquoi, il affirma : « C’est l’heure du Kiddoush haHayim et non du Kiddoush haShem, par la mort ». La résistance ne s’incarnait plus seulement comme martyr dans la mort mais dans le combat pour la vie. Même si, évidemment, tout acte de résistance pour la vie, comme faire entrer des patates dans le ghetto pour survivre ou étudier la Torah dans la clandestinité était passible de mort. Et c’est le point où le Kiddoush haHayim confine au Kiddoush haShem

Tous ces actes sont, pour nous, exemplaires.


Épisode 1 : Pourim et la résistance religieuse juive durant la Shoah


Sonia Sarah Lipsyc étudie à titre personnel depuis des années cette thématique et nous livre ici les bonnes feuilles de sa recherche.
La série « La résistance religieuse juive durant la Shoah » est publiée en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal.
L’autrice adresse ses remerciements à Abigail Hirsch.

Tenoua