
Dans Le père de Jeanne, Sylvie Benzekri tisse un récit intime et ample à la fois, où la mémoire familiale devient le miroir discret d’un siècle mouvementé. Jeanne, professeure de lettres récemment divorcée, entreprend un geste simple et pourtant vertigineux : raconter la vie de son père, Charles Azan, né en 1938. Chaque dimanche chez ses parents devient ainsi une station de fouille dans le passé, une collecte d’indices pour recomposer une histoire bien plus vaste que celle d’une seule famille.
Une odyssée-pharade
Le roman s’inscrit dans la grande tradition des récits de filiation, mais avec une singularité de ton : l’enquête se déploie dans un mélange de genres, entre chronique familiale, fresque historique et méditation sur l’écriture elle‐même. L’autrice joue sur l’entrelacement du présent et du passé ; le récit avance comme une conversation à bâtons rompus, où les souvenirs surgissent par fragments, guidés par les visites dominicales.
Ce qui frappe d’abord, c’est la délicatesse avec laquelle Sylvie Benzekri esquisse l’odyssée d’une famille sépharade confrontée aux soubresauts du XXᵉ siècle, d’Oran au Paris de l’Occupation, en passant par le désert du Néguev. Loin du monument historique figé, le passé se révèle ici, malgré les drames, charnel et souvent drôle : les anecdotes familiales et les détails du quotidien donnent à la grande Histoire une texture profondément intime. La mémoire collective cesse alors d’être une abstraction ; elle devient une affaire de gestes, de voix, d’accents, de détails presque dérisoires.
Un regard universel sur la transmission
La réussite du roman tient aussi à son regard sur la transmission : Jeanne n’écrit pas seulement sur son père, elle écrit pour comprendre ce qui la relie à lui – et, par extension, ce qui relie chacun à ses propres racines. À travers la quête documentaire et affective de son héroïne, l’autrice interroge la manière dont les histoires se racontent, se transforment et survivent dans la mémoire des générations.
Au fil des pages, Le père de Jeanne devient ainsi une réflexion subtile sur le pouvoir des récits familiaux : raconter, c’est déjà interpréter, combler les trous, accepter les zones d’ombre. Sylvie Benzekri ne cherche pas à figer son personnage paternel dans une image définitive ; elle préfère montrer la complexité d’une existence qui se dévoile par touches successives, dans une langue sensible et teintée d’humour.
Roman de l’intime et du collectif, de la mémoire et de l’écriture, Le père de Jeanne propose une traversée particulièrement émouvante du siècle, et rappelle que nos histoires personnelles sont toujours percutées par celles du monde. Une lecture qui touche autant par sa douceur que par sa lucidité – et qui laisse au lecteur le désir de sonder, à son tour, les récits qui l’ont façonné.




