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Jonathan Hayoun : “L’extrême droite alimente l’idée qu’elle pourrait accéder au pouvoir grâce aux Juifs”

À quelques semaines des élections municipales et alors que Sarah Knafo, du parti Reconquête, se porte candidate à la mairie de Paris, que peut‐​on dire du rapport de l’extrême droite aux Juifs et inversement ? Depuis 2011, le parti de Marine Le Pen espère se rapprocher des Juifs de France en déclarant leur offrir sa protection. Depuis le 7 octobre 2023 et l’incapacité de la gauche et du centre à endiguer l’antisémitisme en France et à rassurer une partie des Juifs de France, la parole d’extrême droite trouve un nouvel écho. Comment interpréter ces évolutions ? Nous avons rencontré Jonathan Hayoun, essayiste et réalisateur de la série documentaire Histoire de l’antisémitisme sur Arte.

Publié le 6 mars 2026

8 min de lecture

Depuis les dernières élections municipales (2020), les cartes ont été rebattues. Nous vivons dans un monde qui a traversé les massacres du 7 octobre 2023 et la réplique israélienne à Gaza, une explosion des violences antisémites, la dissolution de l’Assemblée nationale et la naissance du Nouveau Front Populaire (une alliance des partis de gauche et d’extrême gauche), la passion antisémite de LFI, Serge Klarsfeld qui a déclaré préférer voter pour le RN, « soutien des Juifs et d’Israël », face à LFI, des cadres du RN invités par le gouvernement israélien pour participer à une conférence de lutte contre l’antisémitisme en Israël, l’omniprésence des médias du groupe Bolloré contribuant à banaliser l’extrême droite. Dans ce contexte, l’extrême droite se crédibilise-t-elle aux yeux de certains Juifs de France ?

Depuis 2011, l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du FN devenu RN, la stratégie du parti d’extrême droite n’a pas changé. Ce qui a changé c’est l’antisémitisme qui a explosé depuis le 7 octobre 2023, le comportement du gouvernement israélien actuel à l’égard de l’extrême droite (européenne et globale), la présence d’Éric Zemmour et Sarah Knafo dans le jeu politique, les dérives de l’extrême gauche qui viennent nourrir la stratégie de dédiabolisation du RN. Il n’y a rien de nouveau dans le discours du RN : depuis des années, les cadres du parti se disent « protecteurs de la communauté juive face aux islamistes » et se montrent intransigeants envers un antisémitisme qui s’exprime ailleurs qu’à l’extrême droite. En ce qui concerne l’antisémitisme dans ses rangs et les mesures dangereuses pour la vie juive de son programme politique, ce parti reste ambigu et de moins en moins bruyant.
Aujourd’hui, ce qui a surtout bougé, c’est l’écoute : ces discours trouvent de nouveaux échos chez certains Juifs de plus en plus fébriles quant à leur devenir en France.

Qu’est-ce qui domine dans la dédiabolisation de l’extrême droite auprès de certains électeurs juifs ? Le discours du RN, en apparence plus lisse ? La radicalité de l’extrême gauche dont LFI, parti « passionnément antisémite » ?

Ces deux facteurs se nourrissent, s’auto-alimentent : la radicalité de l’extrême gauche intensifie les angoisses des Juifs de France et peut remettre en cause leur place dans ce pays. Du côté de l’extrême droite, son discours moins ouvertement antisémite peut rassurer certains Juifs qui, pour faire face à la violence de l’actualité politique et géopolitique, préfèrent croire qu’elle a définitivement changé. La stratégie du RN est particulièrement perverse puisqu’elle joue sur la peur en prétendant l’apaiser alors qu’elle ne l’apaise pas. Surtout, l’extrême droite n’est toujours pas au clair sur le sujet de l’antisémitisme, elle continue de de nier l’existence d’une haine des Juifs vivace en son sein.

En réalisant votre livre-enquête, La main du diable : Comment l'extrême droite a voulu séduire les Juifs de France (2019), écrit avec Judith Cohen-Solal, quelle était la réalité des Juifs habitant dans des communes dont le maire était d’extrême droite ? Peut-on dire qu’ils étaient protégés ?

Lorsque le RN est au pouvoir, les Juifs que nous avons interrogés ne déclaraient pas se sentir « protégés ». Les actes et dérapages antisémites restaient nombreux puisque l’extrême droite n’avait pas fait le ménage dans ces communes (et ne l’a toujours pas fait). De moins en moins de Juifs vivent dans des communes gérées par des maires RN (comme Fréjus, Hayange). Ce qui ressortait aussi de nos échanges, c’est que le pouvoir municipal voulait rassurer la communauté juive locale en leur garantissant se préoccuper de ce qui « appartenait » aux Juifs morts : ils avaient, par exemple, le droit de conserver le carré juif du cimetière.

Dans votre enquête, vous mettez à jour une contradiction : certains Juifs seraient prêts à renoncer à ce qui fonde une partie de leur identité juive (comme le port de la kippa) pour se sentir plus en sécurité ?

Certaines des personnes juives interrogées confiaient qu’elles seraient prêtes à renoncer à certains de leurs droits en échange d’une protection. Or, les partis de l’arc républicain sont supposés assurer la protection de tous les citoyens français peu importe leur confession. Le RN prétend qu’il protégera les Juifs en tant que juifs et non en tant que citoyens français. Et ce, par leur rhétorique qui dit aux Juifs : « Nous vous soutenons, donc arrêtez de nous critiquer ». C’est une manière de les assujettir. Certains Juifs, par peur de l’antisémitisme et pour lutter contre, préfèrent mettre de côté des acquis obtenus depuis la Révolution française, comme manger kasher (donc l’abattage rituel) ou porter une kippa. Ils pourraient renoncer à des droits pour gagner la protection du pouvoir en place. C’est un terrible pas en arrière. Dans une société dirigée par l’extrême droite, si l’on lit attentivement son programme, les Juifs qui portent une kippa pourraient être arrêtés, sanctionnés et payer une amende.

Si l’enquête avait lieu aujourd’hui, quelles pourraient être vos observations ?

Nous observons que les discours exprimant la possibilité d’avoir l’extrême droite comme interlocuteur se libèrent de plus en plus. Aujourd’hui, il est moins clivant qu’en 2019 de recevoir un élu d’extrême droite dans une synagogue. Certaines personnalités dans le monde juif ont évolué dans leur position.

Par exemple, le président du Crif Marseille-Provence s’est dit « prêt à échanger avec le RN » ?

Marseille est une ville dont les institutions juives ont toujours incarné une résistance et une opposition à l’égard de l’extrême droite. Aujourd’hui, il est possible qu’une forme de lassitude s’installe, que les digues concernant l’extrême droite tombent aussi en raison de la montée en puissance de l’extrême gauche dans la ville. Même si le président du Crif à Marseille se dit « prêt », il n’est toujours pas passé à l’acte. Pourquoi cette information, le fait qu’il l’envisage sans passer le pas, est‐​elle autant mise en avant ? Il y a une espèce de mise en scène de ce type de déclaration qu’il est important de pointer aussi. Le vote des Juifs de Marseille (comme de France) n’influence pas le cours des élections municipales. En soulignant ou du moins dans la manière de mettre en avant ce type de déclarations, certains viennent responsabiliser les Juifs de quelque chose qu’ils n’ont pas à porter, on contribue à les associer au pouvoir, à véhiculer l’idée qu’ils peuvent faire basculer le cours des événements. Et, notamment au sein de l’extrême gauche, on retrouve des discours rendant les Juifs responsables de la normalisation de l’extrême droite. De son côté, l’extrême droite, en cherchant à s’afficher aux côtés des Juifs et en le publicisant à outrance, alimente l’idée qu’elle pourrait accéder au pouvoir grâce aux Juifs comme s’ils avaient un poids central dans leurs représentations. Selon leur logiciel : dire du mal des Juifs les a empêchés d’avoir le pouvoir, en dire du bien pourrait leur permettre de le conquérir.
Remarquons que le RN gagne en respectabilité non pas seulement auprès de certains Juifs en France mais auprès de l’ensemble de la société française. La France est traversée par la banalisation de l’extrême droite, les Juifs, en tant que citoyens français, n’échappent pas à cette dynamique globale, à ce discours ambiant. Aujourd’hui, dans de plus en plus d’espaces, l’extrême droite est acceptée, perçue comme acceptable.

Mais les institutions juives nationales ne fléchissent pas. Yonathan Arfi, président du CRIF, déclarait dans une interview publiée sur Tenoua en septembre 2025 : « Je reste convaincu que, dans la vie réelle, [...] les Français juifs conservent un ADN profondément républicain ».

Même si le regard de certains Juifs évolue sur le sujet de l’extrême droite, même si certains peuvent se laisser convaincre par son narratif, les institutions juives s’érigent comme des lieux de résistance à l’extrême droite. Encore aujourd’hui, alors que l’extrême gauche est plus virulente que jamais, les institutions juives tout comme le grand rabbin de France Haïm Korsia, refusent de dialoguer avec le parti de Marine Le Pen, et avec celui d’Éric Zemmour. Elles refusent de céder au désir de l’extrême droite, de normaliser les relations entre les représentants des Juifs de France et ces partis. L’extrême droite, en réaction, considère que ces institutions ne représentent pas les Juifs de France, qu’elle seule peut les représenter de la manière la plus juste. Délégitimer la représentativité de ces institutions peut être une stratégie offensive, une opération de déstabilisation. Il s’agit en réalité d’une attaque contre la communauté juive, en discréditant la manière dont elle choisit de se structurer. Une manière de vouloir décider à sa place. Rappelons aussi que Marine Le Pen et Eric Zemmour ont tous deux déjà appelé par le passé à la dissolution de certaines grandes organisations juives.

Sarah Knafo, candidate à la mairie de Paris, porte un programme d’extrême droite, s’allie avec des partis européens xénophobes, antisémites, homophobes (AfD en Allemagne) comme avec certains membres du mouvement MAGA (Make America Great Again), sans pour autant renier son identité juive. Comment est-ce possible ?

Dans l’histoire de l’antisémitisme ou dans celle des Juifs d’Europe, c’est quelque chose de courant que de retrouver des Juifs comme Éric Zemmour ou Sarah Knafo. Ce sont des Juifs prêts à tolérer une forme d’antisémitisme de leurs partenaires pour se sentir un peu moins en danger. Dans les années trente, sans vouloir comparer avec cette époque, des Juifs pouvaient pactiser avec l’Action française par peur du bolchévisme.
En ce qui concerne le mouvement d’Éric Zemmour et de Sarah Knafo, il conclut des alliances avec des partis qui ne les prennent pas directement pour cible. On pourrait à tort analyser leur posture de manière simpliste en considérant qu’ils renoncent à leur identité, qu’ils agissent dans la haine d’eux-mêmes. Je dirais surtout qu’ils renoncent à la lutte contre l’antisémitisme en tant que combat républicain. Ils excusent l’antisémitisme de l’extrême droite en revisitant et réécrivant par exemple l’histoire de l’antijudaïsme chrétien en lui trouvant des excuses comme le fait de vouloir expliquer que « Saint Louis agissait comme un homme de son époque en imposant aux Juifs le port de la rouelle [insigne qui permettait de distinguer les Juifs des non‐​Juifs] ».
Aujourd’hui encore, en dépit de notre connaissance de l’histoire des Juifs de France (et d’ailleurs), nous sommes sidérés et stupéfaits de constater ces alliances contre‐​nature. Nous continuons à ne pas les comprendre, à les interroger. Tant que nous réagissons ainsi, c’est une bonne chose. 

Et pourtant, comment expliquer l’adhésion de certains Juifs parisiens au programme de Sarah Knafo ?

Il y a dix ans, la candidature de Sarah Knafo n’aurait pas produit les mêmes effets au sein des communautés juives comme au sein de la société française. Mais, aujourd’hui, certains recherchent des figures qui incarnent la lutte contre l’antisémitisme où qu’elles se trouvent et, à l’évidence, elles manquent dans les grands partis républicains. Sarah Knafo joue d’ailleurs là‐​dessus : elle assume le fait qu’elle a été scolarisée dans une école juive, elle valorise aussi ce qu’elle appelle « une alliance judéo‐​chrétienne » dont le but est de préserver une civilisation commune (construite dans la joie et la sérénité, ce qui est une pure fiction). Autrement dit, elle enjoint les Juifs de France à faire profil bas quant à leurs revendications « particularistes », des revendications qu’elle juge incompatibles avec la République, avec la France chrétienne. Rappelons également qu’elle est la candidate d’un parti fondé par Zemmour qui a affirmé à de nombreuses reprises et écrit dans plusieurs livres qu’en juin 1967 à Paris, les Juifs avaient ouvert la voie au communautarisme en défilant en soutien à Israël…

Pourquoi est-il essentiel voire existentiel de rappeler que les antisémites se logent aussi bien à l'extrême gauche qu’à l'extrême droite. Pourquoi certains Juifs de France refusent-ils de l’entendre ?

Certains Juifs ne veulent pas croire qu’avec l’extrême droite au pouvoir, la vie des Juifs en France va basculer. Parce qu’ils accordent plus d’importance au discours porté par ses cadres, à ce qui est dit ouvertement, qu’à leur programme politique et à l’histoire, la filiation, dans laquelle ces mouvements s’inscrivent. Or l’extrême droite recherche l’homogénéisation de la société, ce qui viendra menacer à terme l’existence de la vie juive telle qu’elle s’organise depuis l’après-guerre : des subventions publiques seront supprimées, des institutions juives seront dissoutes. Même sur le plan culturel, il sera dangereux d’assumer son identité « particulière ». Ajoutons que ce qui bouleverse la vie des Juifs bouleverse aussi l’état de la République. Le Complot contre l'Amérique (2004), un roman de Philip Roth raconte cela à travers une uchronie : l’arrivée au pouvoir aux États‐​Unis durant la Seconde Guerre mondiale de Charles Lindbergh, un sympathisant nazi, candidat réactionnaire et d’extrême droite. La vie juive ne change pas dans l’immédiat, la régression se matérialise de façon progressive, elle s’inscrit dans le temps long.
Aujourd’hui, certains Juifs de France s’inquiètent surtout du danger le plus bruyant incarné par l’extrême gauche, sans élargir la focale.

Aujourd’hui, à moins de deux semaines des élections municipales, quel est votre état d’esprit en tant qu’observateur de la vie politique française (à l’échelle locale comme nationale) ?

Je me trouve dans une position d’inquiétude : ces élections, même si les problématiques rencontrées sont d’ordre local, vont donner le ton. Elles transmettent un signal sur le temps long. En ce moment, la campagne électorale est polluée par une actualité internationale très angoissante et par les très nombreux dérapages (antisémites) de Mélenchon et de certains élus LFI. Tout cela empêche un travail de pédagogie sur ce qu’est l’extrême droite : la priorité devrait être de rester vigilant, de déconstruire tout ce que les dirigeants d’extrême droite peuvent dire de « rassurant » pour les Juifs. En ce qui concerne les intentions de vote des Juifs de France, nous n’avons aucune certitude, nous ne sommes pas capables de mesurer ces dynamiques.

Propos recueillis par Léa Taieb