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Guerre en Iran : une configuration extraordinairement périlleuse pour les Juifs américains

Les Juifs américains avaient déjà vécu, depuis le 7 octobre, un réveil brutal face à la menace antisémite qui s’était faite plus vocale, plus décomplexée. L’arrivée aux affaires de l’administration Trump, la décomplexion des discours complotistes sur les réseaux sociaux désormais incontrôlés, et l’affaire Epstein, avaient accru le danger. La guerre lancée le 28 février par Israël et les États‐​Unis contre l’Iran rend la situation encore plus périlleuse, avec des extrêmes qui accusent Israël d’avoir précipité leur pays dans la guerre et considèrent que les Juifs menacent leur American Way of Life.

Publié le 11 mars 2026

5 min de lecture

Devant le Musée juif de Washington, après l’assassinat de Aaron Lischinsky et Sarah Milgrim, le 22 mai 2025 – photo : Sdkb, CC BY‐​SA 4.0

La guerre avec l’Iran est un bouleversement géopolitique majeur, aux conséquences encore incertaines pour Israël, le Proche‐​Orient et le monde, et potentiellement très périlleuses pour les Juifs du monde entier, et en particulier américains.

Après le 7 octobre, la guerre de Gaza qui a suivi et l’affaire Epstein, la guerre contre l’Iran pourrait être en effet un nouveau catalyseur d’une explosion de l’antisémitisme.

Le 7 octobre a entraîné une jubilation et un exutoire, la guerre de Gaza a rendu la haine antisémite légitime sous couvert d’antisionisme, et l’affaire Epstein a permis de remettre au goût du jour le fantasme antisémite complotiste de domination du monde et de trafic sexuel imputés aux Juifs.

Depuis le 7 octobre 2023, les actes antisémites ont été multipliés par 2,5 aux États‐​Unis, éprouvant fortement une communauté déjà secouée depuis 2015. Les actes antisémites y ont en effet été multipliés par 4 entre 2015 et 2022, cassant la tranquillité et la sérénité des Juifs américains. En 10 ans, les actes antisémites ont donc été multipliés par 10 dans le pays.

À l’antisémitisme « vertueux » (selon les mots d’Eva Illouz) de l’extrême-gauche et sa grille de lecture coloniale et intersectionnelle, est venu s’ajouter un antisémitisme national-populiste à droite, dans une sphère MAGA décomplexée par la libération de la parole sous Trump au nom de la lutte contre le politiquement correct et le wokisme. Cette libération de la parole, parfois radicale, avec la défense de Hitler par exemple, a été rendue possible et favorisée par l’absence de régulation sur les réseaux sociaux aux États‐Unis.

Cet antisémitisme à l’extrême droite prospère avec l’affaire Epstein, véritable bouillon de culture de l’antisémitisme conspirationniste. Lors de la campagne de 2024, cette affaire sert de cri de ralliement, comme le « Pizzagate » en 2016, avec les Clinton alors accusés de faire partie d’une amicale sataniste et pédophile. Trop heureux de capitaliser sur une armée de trolls en ligne, Trump a attisé les flammes de ces folies complotistes lors de ses campagnes pour son bénéfice politique, par pur opportunisme. La fureur devant la lenteur de l’administration Trump à déclassifier les documents, se retourne aujourd’hui contre lui, dans les recoins les plus extrémistes du web, avec une explosion des propos antisémites.

Cette affaire Epstein donne libre cours à tous les fantasmes antisémites : un financier international pédocriminel et trafiquant sexuel, avec ses amis riches et puissants se livrant à la débauche dans son île, des liens avec un ancien Premier ministre israélien et une possible (jamais démontrée) connexion avec le Mossad pour faire chanter cette élite corrompue et assurer ainsi le contrôle d’Israël sur la marche du monde. Cette théorie pourrait avoir été imaginée dans « le complotisme pour les nuls », mais elle est aujourd’hui bien présente dans le débat public, avec des influenceurs parfois plus puissants que les médias traditionnels sur les réseaux sociaux, à l’extrême droite et à l’extrême gauche.

C’est dans ce climat délétère que la guerre en Iran vient aujourd’hui compliquer encore la vie des Juifs américains et qu’elle pourrait les exposer à un nouveau déferlement antisémite.

Si la guerre de Gaza avait fait d’Israël un « État maléfique et génocidaire », l’Affaire Epstein en a fait « le grand marionnettiste des affaires du monde », un autre rôle bien connu dans la fantasmagorie antisémite lui est assigné avec l’Iran, celui de « fauteur de guerre ». Circonstance aggravante, cette guerre est aussi présentée comme la « preuve » des liens d’Epstein avec le Mossad, qui aurait permis à Nétanyahou d’imposer l’entrée en guerre des États‐​Unis en menaçant Trump de révélations accablantes dans cette affaire…

Les Juifs, coupables par association, par complicité avec l’État d’Israël pourraient être les boucs‐​émissaires de ces délires, surtout si la guerre devait mal tourner, avec une crise économique ou des attentats terroristes, par exemple.

L’opposition à la guerre en Iran est évidemment parfaitement respectable, y compris les interrogations sur les pressions exercées par le Premier ministre israélien, dont Trump ne s’est, jusque récemment,

jamais caché. On peut d’ailleurs reprocher à Nétanyahou une certaine impudence et imprudence, avec une omniprésence dans le débat public américain sur le sujet qui donne du crédit à ces accusations, alors qu’il est très impopulaire dans l’opinion publique américaine, en particulier chez les Démocrates.

De la même façon, évoquer les accointances d’Epstein avec Ehud Barak entre 2013 et 2017 est parfaitement légitime, et les questions sur les tentatives de dissimulation des autorités ne relèvent en rien du complotisme – elles reposent sur des réalités tangibles. L’absence de transparence est scandaleuse en soi pour les victimes ; elle est aussi totalement irresponsable dans une société américaine polarisée et choquée (à juste titre) par cette affaire.

Enfin, la critique d’Israël, même radicale, n’est pas toujours un point d’entrée vers l’antisémitisme, et le fait que 39% des Juifs américains estiment qu’Israël a commis un génocide à Gaza en est une preuve indirecte. Les Juifs américains ne sont pas un monolithe et peuvent être très critiques envers le gouvernement israélien sans être suspectés d’antisémitisme ou de haine de soi.

Mais la manière dont ces faits ou questions sont reliés entre eux dans certains cercles pose aujourd’hui problème et représente un véritable risque pour les Juifs américains. Les partis politiques sont assez épargnés par ces dérives antisémites, mais ils ont parfois du mal à les désavouer, et ils ne mesurent pas nécessairement la portée de leurs propres paroles et les dérives qu’elles permettent au sein de ces extrêmes.

Les Juifs américains sont précisément pris en étau aujourd’hui entre les deux extrêmes. Si l’extrême gauche était en pointe sur Gaza, c’est surtout l’extrême droite qui s’est manifestée sur l’affaire Epstein, bien qu’on retrouve chez certains élus démocrates des critiques très fortes sur la Epstein class, cette élite corrompue et dépravée.

Sur l’Iran, on retrouve un Parti démocrate vent debout contre cette guerre et contre Nétanyahou, qu’ils accusent d’avoir poussé Trump à la guerre. Ils n’ont pas oublié l'arrogance que Nétanyahou leur avait opposée en 2015 à l’occasion de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), et qui avait marqué une rupture nette avec lui. Or, si leur critique du rôle de Nétanyahou est parfaitement légitime, elle permet à l’extrême gauche de s’y engouffrer en tablant sur le rejet massif de cette guerre parmi les Démocrates, sur l’extrême polarisation que connaît le pays, et sur la liberté sans limite sur les réseaux sociaux.

Le soutien massif à cette guerre chez les Républicains, après des hésitations au début, traduit avant tout leur loyauté quasi‐​automatique à Trump. Si cette guerre devait mal tourner demain, nul doute qu’America First reviendrait en force et, dans un parti dont 45% des moins de 45 ans pensent que les Juifs mettent en péril le mode de vie des Américains, on peut imaginer vers qui se tournerait leur colère…

La polarisation extrême du pays, la fragilité de ses institutions démocratiques bafouées par un autocrate en puissance, la libération absolue de la parole au nom de la lutte contre le wokisme avaient déjà fortement ébranlé la sécurité physique et la sérénité des Juifs américains. La conjonction des affaires Epstein et de la guerre en Iran suivant la guerre de Gaza est aujourd’hui une configuration particulièrement toxique et dangereuse pour eux.