Quand avez-vous entendu parler de la spoliation d'œuvres appartenant à des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ?
Dans ma famille, je n’avais jamais entendu parler de la déportation des Juifs de France. Nous ne parlions même pas de la guerre. Je savais que ma grand‐mère, France Weiss, était à moitié protestante et à moitié juive. Mais, je n’avais pas réfléchi à ce que cela pouvait vouloir dire.
Un jour, nous sommes allés voir l’émission Les dossiers de l’écran qui était diffusée juste après la série américaine Holocauste chez une voisine parce que notre télévision ne fonctionnait pas. J’ai senti qu’il se passait quelque chose de sérieux pour ma grand‐mère. Assez sérieux pour que je m’en souvienne encore aujourd’hui, alors que ma mémoire n’est pas toujours fiable.
J’ai le sentiment qu’il était interdit de parler des Juifs, de parler de la famille en tant que juive. On parlait de nos ancêtres en raison de leur parcours de vie phénoménal, de l’arrière grand‐père Émile Javal, l’inventeur de l’ophtalmomètre. À un moment, j’ai posé quelques questions à ma grand‐mère sur d’autres membres de la famille, elle m’a répondu qu’ils auraient dû partir, qu’ils avaient été idiots.
C’est en 2013, à la mort de ma grand‐mère, que j’ai souhaité en savoir plus. Et, surtout, c’est à partir de ce moment‐là que mon cerveau a commencé à imprimer, à retenir les informations que je croisais, que j’ai commencé à ouvrir des portes sur la famille Javal. Sur Wikipedia, je découvre la page consacrée aux Javal et je me rends compte que ma grand‐mère n’apparaît pas dans l’arbre généalogique, je l’ajoute donc. Progressivement, je m’engage dans ce que l’on pourrait appeler un processus de « ré‐appartenance ».

Comment avez-vous su que des membres de la famille de votre grand-mère, les Javal, dont la tante de votre grand-mère, avaient été spoliés ?
En 2015, soit deux ans après la mort de ma grand‐mère et le début de mes recherches, des généalogistes mandatés par le ministère de la Culture m’appellent. On me demande de confirmer que je suis bien la fille de mon père. Pour en savoir plus, je me rends sur le site du ministère et je m’aperçois qu’un mandat a été donné pour retrouver les membres des familles dont les œuvres ont été spoliées pendant la guerre. C’est la première fois que j’entends parler de spoliations. Je tombe de ma chaise. Je n’avais jamais pensé à ce que cette famille avait pu devenir, ce qui avait pu lui arriver en raison de ses origines juives. En poursuivant mes recherches, j’accède à des documents qui rapportent la déportation de la tante, l’oncle et les deux cousines germaines de ma grand‐mère. Je comprends alors qu’ils ont été assassinés pendant la Shoah. Avant cela, je ne l’avais pas percuté. Comment ma grand‐mère a‑t‐elle pu taire ces disparus ? J’imagine qu’elle devait éprouver une grande souffrance pour se réfugier dans un tel silence. Je pense aussi que mon père a été marqué d’une manière ou d’une autre par cette histoire. Mon oncle, que j’ai interrogé, ne s’y retrouvait pas dans les générations. Comme une impossibilité à admettre cette histoire.
Je consulte ensuite le rapport établi par la Mission Mattéoli qui dresse la liste des œuvres spoliées qui n’ont pas été rendues. Tout de suite, j’accède à la partie concernant les Javal, deux tableaux hollandais du XVIIᵉ siècle y sont répertoriés : deux natures mortes de Floris van Schooten et de Peter Binoit. La guerre a fragmenté la famille, j’imagine que la restitution pourra peut‐être permettre de refaire famille. Je n’avais alors pas compris que le ministère de la Culture était toujours à la recherche des autres ayant‐droits.
Pendant ce temps d’attente, quelles sont alors vos préoccupations ?
Je poursuis mes recherches, je me rends au Mémorial de la Shoah, je lis le nom des Javal sur le Mur des Noms. Je rencontre une personne appartenant à l’autre branche des Javal (celle qui descend de la sœur de mon arrière‐grand‐mère) qui avait déposé des documents, des archives. En 2020, la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS) m’appelle pour me dire que le dossier Javal va bientôt être instruit. J’apprends alors que nous sommes 48 ayants‐droit et que je serai leur représentante. En 2021, je participe à une réunion pour décider des conditions de restitution des œuvres alors intégrées aux collections du Louvre sous le statut de MNR (Musées nationaux récupération). Je suis la seule des ayants‐droit à être présente, je vais devoir parler au nom de tous les autres. Je prépare un discours dans lequel je dis que ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les tableaux mais les histoires qu’ils permettent de raconter. Celles des personnes déportées jamais revenues, la violence institutionnelle de l’État français sous Vichy, la reconnaissance des violences commises aussi à travers la restitution et la recherche des descendants.
Que décidez-vous de faire des œuvres spoliées bientôt restituées à votre famille : les conserver, les confier à une institution comme le Mémorial de la Shoah ?
Du côté du ministère de la Culture, on m’a dit : il va falloir que vous vous mettiez d’accord sur ce que vous allez faire des tableaux. J’étais donc en charge de proposer des solutions, j’avais l’idée de confier les tableaux au Mémorial de la Shoah. Mais, j’ai compris que cela ne ferait pas l’unanimité. Nous avons donc pensé à les vendre, chacun pourrait alors toucher quelques milliers d’euros. Or, on ne savait pas quelle serait la maison de vente ni à quel prix nous pourrions les vendre… Le ministère de la Culture a laissé entendre que le Louvre pourrait être intéressé pour les acheter. La plupart des ayants‐droit, dont certains sont amateurs d’art, étaient rassurés que le Louvre « reste dans le circuit ». J’apprends aussi que quatre œuvres sont attribuées à la famille Javal : l’une d’elle a été récupérée après la guerre et une autre est toujours introuvable. On ne sait toujours pas pourquoi seule une toile a été reprise et pas les autres.
Après quatre‐cinq mois de discussions avec les ayants‐droit, nous avons décidé de faire don de ces tableaux au musée du Louvre. C’est ce qui mettait tout le monde d’accord. Certains n’étaient pas à l’aise avec l’idée de relier l’histoire de ces œuvres à l’histoire de la Shoah, à l’histoire des Juifs. Certains même n’assumaient pas du tout d’être dépositaires de cette histoire.
Le Louvre a-t-il accepté de devenir le propriétaire de ces œuvres et le garant de cette histoire ?
Le Louvre se montrait très en faveur des restitutions et ne souhaitait pas nous imposer le don de ces œuvres. Du côté des descendants, certains n’osaient pas se revendiquer de cet héritage et préféraient s’en séparer. Il fallait concilier tous ces sentiments, ces contradictions et penser au devenir des œuvres. Donc, nous avons choisi de faire don de ces tableaux au Louvre, institution qui s’engageait à assurer la perpétuation de ces histoires, celle des propriétaires, de la spoliation, de la restitution et de la volonté des ayants‐droit. En juin 2023, nous avons acté chez un notaire, la restitution des œuvres ainsi que leur donation au Louvre. Au même moment (et jusqu’à janvier 2024), le Louvre a présenté une exposition consacrée à la famille Javal et au destin de ces œuvres, s’aidant d’archives familiales et de travaux d’historiens. Nous y avons même retrouvé le document original sur lequel figurait l’arbre généalogique familial (sous forme de roue) réalisé par Adolphe Javal en 1893. Aujourd’hui, les tableaux appartiennent à la collection permanente du Louvre, au département des peintures hollandaises du XVIIᵉ siècle. Sous les deux œuvres se trouve un QR code relatant l’histoire de leur spoliation puis de leur restitution.
Grâce à l’exposition, j’ai découvert que les Javal avaient quitté l’Alsace au moment où les Juifs ont eu accès à la citoyenneté française en 1791. En deux générations, ils ont construit un empire, d’abord autour du textile puis ensuite grâce à divers investissements. Au début du XXᵉ siècle, c’était une famille immensément riche, qui possédait des propriétés à Paris comme ailleurs en France. Depuis, je sais aussi que ces œuvres avaient été saisies par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) dans l’hôtel particulier de la famille Javal, 5 boulevard de la Tour‐Maubourg.

Aujourd’hui, comment continuez-vous à porter cette mémoire ?
Je considère qu’il est très compliqué d’accéder à son histoire familiale sans accompagnement. Après cet épisode, j’ai été incitée à poursuivre encore davantage mes recherches. J’ai ainsi aidé une personne de la famille à étudier et comprendre ses archives. C’est ainsi que j’ai découvert une lettre écrite par la sœur de mon arrière‐grand‐mère, Alice Weiller, celle qui a été déportée. On lit qu’elle souhaitait être incinérée au cimetière du Père‐Lachaise et qu’elle demandait à ce que le rite israélite soit respecté. J’ai donc contacté le rabbin Olivier Kaufmann pour que le Kaddish soit récité sur sa tombe, enfin, sur celle des ancêtres des personnes déportées dont Alice. Nous avons réuni dix hommes juifs, pour constituer un minyan. Des hommes de la famille portaient la kippa alors que ce n’était vraiment pas dans leurs habitudes. J’ai aussi demandé à ce que l’on appose une plaque sur cette tombe pour se souvenir de celles et ceux qui ne sont pas revenus. En découvrant ce « quartier« Javal, nous avons retrouvé les caveaux et les noms de toutes les personnes qui figuraient sur notre arbre généalogique. Ce qui m’a permis de concevoir une espèce de guide qui explique quelle personne est dans quel caveau.
Aujourd’hui, comment pourriez-vous définir votre rôle au sein de l’association ROSES ?
J’espère accompagner des personnes qui partent à la rencontre de leur histoire. J’ai le sentiment qu’en cherchant, il est aussi question de braver une interdiction, de briser le silence, les non‐dits, ce qui aurait pu rester tabou.
Les derniers survivants, les derniers témoins, s’éteignent peu à peu, ce qui ne veut pas dire que nous cesserons de transmettre l’histoire de la Shoah. Nous en parlerons autrement, à travers la spoliation et la restitution, par exemple. J’ai pris conscience que, quand la spoliation a traversé certaines familles, elle continue à les marquer sur plusieurs générations, à façonner les identités et les psychologies. J’ai été le produit de non‐dits, mes enfants aussi. Ma fille a compris qu’elle aussi portait quelque chose, qu’elle aussi pouvait s’en délester.
J’interviens aussi de plus en plus à la demande du ministère de la Culture face à des conservateurs, je témoigne pour qu’ils comprennent leur rôle dans la restitution des œuvres spoliées. Encore aujourd’hui, leur travail est essentiel, sur le plan humain.
Quel est votre rapport aujourd'hui à l’histoire juive de votre famille ?
Pour le moment, j’en suis encore à consulter des documents d’archive pour essayer de comprendre qui ils étaient, quelle était leur vie. Je m’emploie surtout à reconstituer ce qui leur est réellement arrivé, je ne me contente plus des informations partielles ou erronées voire fantasmées que certaines personnes de la famille pouvaient apporter.
Propos recueillis par Léa Taieb
En savoir plus sur l’association ROSES
Prochains événements
27 mars 2026 : Le bureau des mémoires, représentation de théâtre immersif écrite et mise en scène par Mathilde Hauser.
13 avril 2026 : Conférence‐atelier, « L’objet spolié, une quête spirituelle et symbolique à travers une histoire de spoliation vécue », Marion Bursaux.
25 juin 2026 : Les valises de la mémoire, Francine Mayran, artiste de mémoire, psychiatre et experte au conseil de l’Europe.
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