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Au MahJ, Chaïm Kaliski dessine l’histoire de son père disparu, l’histoire de la Shoah en Belgique

Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme consacre une exposition aux dessins de Chaïm Kaliski, un artiste belge qui a commencé à s’exprimer sur l’histoire de la Shoah en 1989, à l’âge de 60 ans. Aujourd’hui encore, son œuvre de mémorialiste continue de se découvrir, de s’explorer tant elle est prolifique. Dans ce qu’il dessine, il convoque les voix de celles et ceux qui ne peuvent plus porter leurs tragédies. Il n’oublie pas ce qui pourrait paraître oubliable, chaque souvenir mérite de s’ancrer dans le temps “en vue de contribuer à la mémoire pour les générations futures”.

Publié le 20 mars 2026

5 min de lecture

© Collection particulière de Chaïm Kaliski

La vie de Chaïm Kaliski s’arrête lorsque son père, Abram Kaliski, est arrêté le 12 février 1944. Chaïm, 15 ans, est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants (Ida, René, Sarah), la Belgique est occupée, les Juifs sont traqués, raflés et déportés. Ce samedi matin, Abram quitte sa cachette pour aller acheter du lait. En chemin, il croise la route de la Sipo‐​SD (service qui réunit la Gestapo, la police criminelle et les renseignements de la SS). Malgré ses faux papiers, il est démasqué, torturé, déporté et assassiné à Auschwitz. Son fils, Chaïm, continue à respirer, à manger, à dormir, à collectionner des coupures de journaux, à étudier l’Histoire, celle de son enfance, celle des génocides (des Arméniens, des Cambodgiens, des Tutsi). Et, en même temps, il cesse de grandir. Il reste un enfant. Un grand enfant puis un vieil enfant qui cohabite avec sa mère, Fradla, et avec cette histoire. 

En 1989, Chaïm a 60 ans et, sur les conseils de sa sœur artiste, Sarah Kaliski, il commence à représenter l’histoire de sa famille, l’histoire des Juifs pendant la Shoah en Belgique (après la guerre, la moitié des Juifs de Belgique ont été assassinés). Dans les années quatre‐​vingt, l’historien Maxime Steinberg donne à connaître l’histoire de la Shoah en Belgique, elle appartient désormais au grand public, plus seulement aux familles décimées. “Peut-être que ce bouleversement dans la connaissance a aussi déclenché cette volonté de raconter par l’écrit et surtout par le dessin”, ajoute Virginie Michel, la commissaire de l’exposition. Le dessin semble s’être imposé de lui‐​même, peut‐​être parce qu’il était un grand lecteur de bande‐​dessinée belge (y compris pendant ses jeunes années), peut‐​être en raison de sa grande culture visuelle, des rues, de l’architecture, des époques qu’il a traversées. 

Pendant près de deux décennies, il dessine, dessine, dessine et encore dessine des scènes dont il a été témoin dès les années 1920 et jusqu’à la fin de la guerre, et des scènes auxquelles il n’a pas eu accès, qu’il reconstitue d’après ses recherches. 

Nous découvrons l’artiste au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, nous aurions pu en entendre parler avant. Mais cela ne fait pas très longtemps que son œuvre se découvre et continue à se faire découvrir. Au Musée juif de Bruxelles dans l’exposition Sarah et ses frères. Les Kaliski, une famille d’artistes témoins de l’histoire (2007), certains de ses dessins avaient été accrochés. Puis, au Mémorial de la Shoah en 2017, dans le cadre de l’exposition Shoah et bande-dessinée

Au MahJ, 90 de ses plus de 5.000 dessins à l’encre de Chine sont exposés suivant l’ordre de l’Histoire (pas l’ordre de ses créations), ils racontent “avec une précision ahurissante, sa condition d’enfant caché, celle de sa famille et celles des Juifs pendant l’Occupation”, écrit Didier Pasamonik, spécialiste de la BD, dans le catalogue de l’exposition. Ses dessins retracent l’arrivée de ses parents en Belgique dans les années 1920, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, la Nuit de Cristal du 9 au 10 novembre 1938, les violences du parti Rex, parti nationaliste et antisémite belge, les agressions ciblant la communauté juive. “Mais, nous tenions aussi à montrer qu’il a aussi représenté la vivacité de la vie juive dans les années trente, dans le quartier de Cureghem à Anderlecht [commune du grand Bruxelles], surnommé la Jérusalem de Bruxelles. Il a redonné vie à ce monde disparu”, complète la commissaire de l’exposition. 

Souvent sur fond blanc (même si les couleurs vives se manifestent parfois), le dessin de couleur noire semble flotter sur la page : une femme et un enfant, une synagogue, celle de la rue de la Clinique (inauguré en 1933) qui sera aussi le lieu de rasssemblement de Juifs de tous bords contre l’antisémitisme des années trente, la chanteuse Léo Marjane et sa ritournelle : “Je suis seule ce soir”, des meubles arrachés à leurs propriétaires (en moyenne, une dizaine d’appartements étaient pillés par jour), des hommes jouant aux cartes et discutant en yiddish du sort des Juifs. “Certains ont perdu leur emploi et essaient de s’occuper comme ils le peuvent. Ils tentent aussi de rester informés malgré l’interdiction pour les Juifs d’avoir un poste TSF depuis le 31 mai 1941”, précise Virginie Michel. Les textes de l’artiste accompagnent ses dessins, nous lisons des explications de ses souvenirs d’hypermnésique sûrement atteint d’une forme d’autisme ; des fautes d’orthographe ou de syntaxe se glissent, “ce qui le rend d’autant plus proche de nous”. Ce qui traduit aussi une fulgurance dans l’écriture, quelque chose qui ne se prépare pas, un souffle court qui se dépose. 

© Collection particulière de Chaïm Kaliski

Très vite, nous avons accès à ce qui l’obsède. Peu importe l’année du dessin, il “ressasse” des scènes, des motifs, des personnages, des phrases. Serait‐​ce une façon de rejouer l’histoire, d’espérer reprendre la main sur le fil des événements ? Nous retrouvons son père, un fabricant de sacs né à Łódź, arrivé en Belgique en 1926 et mélomane, “l’homme qui chantait la Tosca”. L’artiste le met beaucoup en scène dans son environnement professionnel, en train de fabriquer des sacs, en train de les livrer, en mouvement pour subvenir aux besoins de sa famille. Chaïm l’observe dans ses pérégrinations : “J’écoutais ses conversations avec les gens, en yiddish. Je découvrais leurs angoisses, leur désespoir, leur abandon”, recontextualise‐​t‐​il. “Chacun se donne des nouvelles, et, au moment des premières convocations, les premières déportations suivent. Chacun demande alors à l’autre : est-ce que tu sais ce qu’est devenue la fille d’untel ?”, renseigne Virginie Michel, la commissaire de l’exposition. 

Il dessine comme on écrit sur des feuilles volantes : à un moment, des scènes lui parviennent, il les plaque sur papier. Une autre feuille vient, un autre épisode s’impose sans qu’il soit relié au précédent. À de nombreuses reprises et de façon extrêmement documentée, il revient sur la nuit du 3 au 4 septembre 1942, la grande rafle visant les Juifs belges : les rues dans lesquelles elle se déroule (la rue de la famille Kaliski est épargnée, rien ne permet de l’expliquer), les personnes juives arrêtées dont certaines sont à terre, un camion qui s’apprête à les embarquer. “On ressent aussi le bruit de ses scènes : les hurlements gutturaux des SS, les cris de terreur des habitants et le vrombissement des moteurs”. Il relate aussi comment sa mère, ses frères, ses sœurs et lui ont miraculeusement survécu en se dispersant, passant de cachette en cachette, de sauvetage en sauvetage. “La survie de la famille relève plus d’une série de miracles que d’une stratégie vraiment réfléchie”. De mars à septembre 1944, il va se retrouver avec sa mère dans un local annexé au logement de personnes qui assurent leur sauvetage. Dans un dessin sur fond rose, Chaïm s’autorise un parallèle avec l’Annexe d’Anne Frank. Il écrit : “ce fut la peur et l’angoisse à chaque instant et la sonnette fut notre cauchemar”. 

Dans son travail, Kaliski se représente toujours enfant, en culotte courte et petite veste. Pourtant, nous ne lisons pas les paroles d’un enfant, nous lisons quelqu’un qui sait ce qui est arrivé, qui a conscience de ce qui va s’abattre sur ses personnages. Dans son œuvre, l’horreur est encore vivante, en cours, comme si elle continuait à se perpétuer. Comme si elle n’avait pas de fin. L’artiste nous apparaît bloqué dans le monde de l’enfance, le monde des Juifs qui se cachent, dont la cachette est révélée, qui ne reviennent pas d’on ne sait pas où. Dans le catalogue de l’exposition, son frère René, dramaturge, conclut : “La menace de la persécution a été si fortement ressentie par lui, qu’il n’arrive pas à concevoir qu’elle ait pu cesser”.