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Cinéma – “Unraveling UNRWA”, illustration de l’adage “l’enfer est pavé de bonnes intentions”

Dans le cadre du Festival du cinéma israélien à Paris est projeté un film documentaire israélien de Duki Darwish Dror, Unraveling UNRWA. C’est un film compliqué, exigeant, dérangeant, et pas exempt de défauts. Mais c’est un film qu’il faut absolument voir, en ce qu’il questionne plus qu’il ne répond.

Publié le 20 mars 2026

6 min de lecture

L’UNRWA est cette agence de l’ONU, fondée en 1949 pour venir en aide aux réfugiés palestiniens. Son acronyme tient pour United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, soit « Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche‐​Orient » en français onusien. La spécificité de cette agence ? Elle est la seule de l’ONU à posséder deux caractéristiques :
1) elle ne concerne qu’une seule population dans une zone géographique restreinte ;
2) elle transmet de facto le statut de réfugié de génération en génération par patrilinéarité aux Palestiniens qui ont été chassés ou ont fui en 1948.

Le film de Duki Dror s’inscrit dans les conséquences directes du 7 octobre. Ce jour‐​là, des employés de cette agence onusienne participent au massacre de populations civiles israéliennes dans des localités proches de la bande de Gaza et concourent ainsi à ce qui constitue le pire massacre de Juifs depuis la Shoah. Au sein même de l’État des Juifs. Quelques mois plus tard, Israël milite diplomatiquement pour que cesse le financement de cette agence, aboutissant à un gel (parfois provisoire) des subsides venus des États‐​Unis, du Canada ou de l’Union européenne. 

La chronologie du film est à la fois didactique et implacable : l’UNRWA devait durer 3 ans, promettait de résoudre la question des réfugiés palestiniens en 18 mois, mais existe toujours plus de 75 ans après sa création. Mais que s’est‐​il passé ? Gérer des réfugiés, l’ONU sait faire ; elle l’a fait après la Seconde Guerre mondiale, et à tant d’autres occasions. Le film nous rappelle ainsi qu’à peu près au même moment est créée l’UNKRA, « L’Agence des Nations unies pour la reconstruction de la Corée », qui gère plus de trois millions de réfugiés puis s’éteint d’elle‐​même une fois sa mission remplie. Le but de l’UNRWA était apparemment le même, et sa mission initiale était d’une durée de trois ans : porter assistance provisoirement aux 600 à 700.000 réfugiés palestiniens de la Nakba (terme arabe signifiant « catastrophe » et décrivant la défaite des armées arabes coalisées face à Israël en 1948–1949, les exodes et expulsions des populations palestiniennes qui en résultent). 

Mais l’UNRWA est toujours là. Arrêtons‐​nous un instant sur le titre du film ; Unraveling UNRWA pourrait aussi bien se traduire en français « Révéler l’UNRWA » que « Déconstruire l’UNRWA ». C’est là que s’inscrivent quelques défauts du film : en dehors d’une bande‐​son qui ne rend pas hommage à la photographie, le film est un réquisitoire traumatisé. Il est dubitatif a priori et ne rechigne pas à une certaine tokenisation (cela dit, ces voix palestiniennes critiques de l’UNRWA sont certes minoritaires mais méritent d’être entendues). 

Unraveling UNRWA pose les deux questions de cette agence : Quel est son but ? À quoi conduit‐​elle ? Concernant le but, nous l’avons compris, il était certainement vertueux initialement, mais l’UNRWA « est une organisation défaillante », explique Scott Anderson, directeur exécutif de l’UNRWA depuis le 7 octobre. 

Dit comme ça, cela semble un peu sec. Le film pose les briques, une par une, qui décrivent la dérive et que nous pourrions résumer ainsi :
1) sous la pression des pays « hôtes », l’UNRWA échoue à gérer les réfugiés comme l’ONU sait le faire ailleurs ;
2) l’UNRWA change sa mission de « réinstallation des réfugiés » qui ne seront jamais citoyens des pays limitrophes et devient une agence qui fournit des services scolaires et médicaux souvent d’excellence ;
3) l’UNRWA crée un statut unique de réfugié transmissible de génération en génération avec un effet démographique exponentiel ;
4) l’UNRWA devient, à travers ses écoles et "le curriculum caché" selon les mots Jalal Al‐​Hussein, universitaire de l’Institut Français d’Amman, le socle de l’identité nationale palestinienne extraterritoriale ;
5) l’UNRWA devient, après le retrait israélien de Gaza de 2005, le principal « prestataire de service » en éducation et santé de la Bande de Gaza ;
6) l’UNRWA perd le contrôle interne des établissements qu’elle finance et un endoctrinement mortifère s’y développe, jusqu’au 7 octobre.

S’il est une illustration flagrante du piège essentiel de l’UNRWA, c’est ce statut de réfugié transmissible. Il est illustré par Zlatko Zigic, ancien directeur de l’agence des réfugiés de l’ONU, en poste en ex‐​Yougoslavie dans les années quatre‐​vingt‐​dix. Il dit : « Un million de Bosniens étaient chassés de chez eux de 1992 à 1995. Où sont ces réfugiés aujourd'hui ? Il n'y en a plus ». Zigic pose la vraie question, la question qui mord : à quoi donc rime ce statut de réfugié qui se transmet de père en fils sur des générations ? Les crises, les guerres, tout cela existe dans le monde, plus souvent qu’à son tour. Les réfugiés fuient, la première génération rêve de rentrer, la deuxième porte la mémoire de ce rêve, la troisième l’inscrit dans son histoire et vit sa vie là où elle a grandi. Sauf en Palestine. 

Parce que les pays « hôtes » ne veulent pas de ces populations, parce que le leadership palestinien veut maintenir la lutte comme ferment de la société, on a inventé ce statut‐​prison du réfugié like forever – et même au‐​delà. Alors le piège s’est refermé. C’est l’universitaire palestinien Mohammed Dajani Daoudi qui le décrit comme "une catastrophe, parce qu'on ne maintient pas une cause vivante en faisant vivre les gens dans la misère. Être un réfugié est un état d'esprit. Si vous placez les gens dans cet état d'esprit, ils peuvent rester réfugiés pour toujours". Ce que résume John H. Davis, commissaire général de l’agence de 1959 à 1963 par ces mots : "Ils sont réfugiés parce qu'ils n'ont jamais eu la possibilité d'être autre chose". Et ils gardent la clé symbolique de la maison de la grand‐​mère et cette « carte de réfugié » et la résolution 194 de l’ONU sur le « droit au retour » qui, selon Jalal Al‐​Hussein, "est peut-être une fiction, est peut-être obsolète et ne constitue plus une solution viable, mais qui est toujours là".

C’est la question insoluble du droit au retour… Comment faire rentrer les 6 millions de descendants de 600 à 700.000 réfugiés dans un pays fantasmé mais peu fertile ? 6 millions de réfugiés dans une Palestine qui compte aujourd’hui environ 5 millions de Palestiniens ? Le droit au retour est manifestement le piège des Palestiniens, tel que le décrit à nouveau Zigic : "Vous maintenez un droit au retour, et ce droit au retour se transmet de génération en génération. C'est devenu un outil pour perpétuer le conflit".

Le piège de l’UNRWA, c’est aussi son efficience – "Israël a soutenu l'UNRWA dans la fourniture de tous les services afin d'éviter de voir la population arabe palestinienne se radicaliser", explique Peter Hansen, commissaire général de l’UNRWA de 1996 à 2005 ; l’Autorité palestinienne la loue ; elle remplace efficacement l’État là où il n’est pas : elle fournit un système éducatif et médical d’excellence… dont se prévaut le Hamas, en charge de Gaza depuis 2007 et qui devrait assurer ces services. Et petit à petit, dans le cloaque autoritaire qu’est devenu Gaza sous le Hamas, les programmes scolaires sont remplacés, on efface toute notion de coexistence avec les Israéliens (« les Juifs » dans les mots des instituteurs), on glorifie des terroristes responsables d’attentats‐​suicides aveugles. Les établissements de l’UNRWA échappent à l’UNRWA qui a échappé à l’ONU.

Il faut voir et subir cette scène d’une instit qui, sous le drapeau des Nations unies dans une école de Balata près de Naplouse, exhorte ses jeunes élèves : "Quand je n'étais pas encore née, nos familles allaient à la plage (…), elles avaient des voitures, des palais et des villas. Est-ce qu'on a une plage ? (…) Alors que nous étions assis sur la plage à nous amuser en famille en faisant un pique-nique sur la plage, alors le loup est arrivé. Qui est le loup ? Les Juifs."

Elle poursuit : "Et qui a construit les camps ? L'agence [de l’UNRWA]". La boucle est bouclée. James G. Lindsay, conseiller juridique de l’agence de 2002 à 2007, assène : "Le plus grand échec de l'UNRWA est de n'avoir pas résisté au Hamas. Si tu veux offrir une éducation et un système social fondés sur les principes de l'ONU, tu ne peux pas le faire dans un pays dirigé par un groupe terroriste."

C’est ce que raconte ce film : une agence née d’une bonne volonté, qui a échoué dès le début dans sa mission et a créé de facto un monde nouveau et inextricable, un monde dont le narratif dit, en somme, « sur cette terre, il n’en restera qu’un ». Ce film aurait pu aller chercher d’autres voix, des anciens élèves de ces écoles d’excellence qui ont été recherchés dans tout le Golfe, des voix qui parlent aussi de ce que cette agence a fait de si essentiel pour des populations en détresse. Mais ce film dit l’autre face de cette médaille, celle d’un échec amer et persistant, un échec dont le prix ne cesse de monter, un échec qui empêche les Israéliens de vivre en paix et, sans doute, qui empêche les Palestiniens de vivre, tout simplement. 

Le film Unraveling UNRWA sera projeté dimanche 22 mars à 11 heures
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