Qu’est-ce qu’un photographe de guerre qui a vieilli ? Peut‐être que c’est l’une des questions qui a guidé le documentaire 1341 Frames of love and war du réalisateur Ran Tal. Que devient‐on quand on ne peut plus se déplacer sur le terrain, quand on peine à sortir de chez soi, quand le corps déraille ?
Réponse possible : on transforme son travail pour que d’autres puissent se l’approprier. L’iconique photographe de guerre Micha Bar‐Am (dont les photos ont servi à plusieurs couvertures du New York Times) laisse le réalisateur Ran Tal farfouiller dans ses archives photographiques, peu importe ce qu’elles révèlent : des soldats israéliens au Kotel en 1967, des prisonniers égyptiens gisant, ses enfants en train de grandir. Tout se mêle dans sa pellicule comme dans sa mémoire défaillante. C’est ici qu’Orna, sa femme et responsable de ses archives, intervient. Micha commence le récit d’une photographie, il pose l’intrigue grâce un certain nombre de détails, le réalisateur, à l’aide d’effets sonores, accentue notre immersion. Nous y sommes, dans son passé‐paysage souvent cruel. Soudain, la voix d’Orna s’impose. Pour rectifier l’inexactitude. Micha ne se souvient pas suffisamment bien de ses propres souvenirs, elle le jure. Dès qu’il rentrait de ses expéditions, il resituait ses photos, elle prenait des notes, mémorisant pour plus tard. Il ne s’en cache pas non plus : il prend des photos pour se souvenir, parce qu’il oublie vite. Contrairement à sa femme, mémoire vivante des guerres traversés par son mari comme par son pays (guerre des Six Jours, guerre du Kippour, guerre au Liban…).

À deux voix, le couple retrace l’histoire d’une photographie datant de 1972, celle de deux combattants de l’OLP retrouvés morts après une nuit de tirs. Le lendemain, un soldat israélien tente de récupérer l’arme du combattant sans vie, en vain, le doigt du mort reste figé sur la gâchette. Micha reçoit une balle perdue, sa femme en blague : « un combattant de l’OLP mort a tiré sur lui ». Le ton est donné : on ne se prend pas au sérieux. Ce qui ne veut pas dire que les guerres (ayant impliqué l’armée israélienne) et leurs lois (ou absence de lois) ne laissent pas de traces. Interrogé sur certains clichés, le photographe refuse de répondre aux questions de son interlocuteur. Frontal, il assume le non‐dit, le droit au silence.
Dans les années soixante, il revient en tant qu’émissaire en Allemagne, son pays d’origine (pays qu’il a quitté avec sa famille alors qu’il avait 6 ans pour la Palestine mandataire). Quelles étaient ses occupations ? Il ne répondra pas non plus à cette question parce qu’il n’en a pas l’envie. Sa vie regorge de zones d’ombre, de recoins inexplorés, de secrets qu’il ne lèvera pas, même quand on l’interroge avec insistance.
En 1967, un soldat israélien face au Kotel (retrouvé) ne porte pas un tallit, mais un châle de munitions. La photographie est publiée, il s’en réjouit, il en est fier. Progressivement, sa femme et lui s’en détournent, ils ne peuvent plus la regarder, un dégoût les assaille. Même si le photographe n’ose pas porter un regard critique sur certains actes de l’armée israélienne, ses doutes nous parviennent.
En septembre 1982, il se trouve à Beyrouth avec Tsahal, un esprit de vengeance épaissit l’air, il le sent. Quelques jours après l’intuition, le massacre de Sabra et Chatila se produit. Il se souvient des atrocités, de l’odeur de sang qui arrache les narines, des corps empilés. « Je ne souhaite à personne de photographier ces scènes », confie‐t‐il. « Je n’ai pas tout photographié ». Comment aurait‐il pu ?
Il plane quand il photographie. Même quand il photographie la guerre. Au début de sa carrière, il pensait que le sang cesserait de couler si le monde avait connaissance du réel de la guerre, s’il s’y confrontait. Mais, au moment du tournage, Micha n’y croit plus du tout. « Les hommes sont attirés par la guerre comme les papillons par la lumière » ; « Aucune photographie n’évitera la prochaine guerre ». Comment en est‐il arrivé à suivre l’armée israélienne dans ses guerres ? demande encore le réalisateur. Le reporter ne sait pas quoi dire, il appelle alors sa femme à la rescousse : « On ne peut pas photographier les deux côtés », estime‐t‐elle. « Il y a aussi des photographes palestiniens. »
Le film se demande aussi comment une famille peut trouver sa place aux côtés de Micha, un homme qui ne meurt pas à la guerre, un invincible parmi les mortels. Ses fils comme sa femme s’expriment librement, sans tenter de préserver la légende (ou l’image) : ce n’était pas un père idéal, il était très souvent irrité et a failli sombrer dans l’alcool après la guerre du Kippour.





