M

Thématiques

Newsletter

Chaque semaine, recevez les dernières actualités de Tenoua

À propos

Qui sommes-nous

L'équipe

Les partenaires

Contact

Archives

Informations

Mentions légales

Tribune : Appartenir n’est pas penser

De plus en plus, l’appartenance ne situe plus seulement, elle assigne. Par fatigue, nous aurions cessé de défendre l’idée que « l’existence ne se déduit ni d’une naissance, ni d’un rang, ni d’un groupe, mais d’une expérience intérieure, d’un doute, d’un travail de l’esprit », regrette Nataneli Lizée.

Publié le 2 avril 2026

3 min de lecture

0:00
0:00
Avner Ben Gal, Look at te mirror, 2018 – Courtesy Givon Art Gallery, Tel Aviv
Œuvre publiée dans le no 177 de Tenoua

Il y a, dans l’air du temps, une tentation étrange, presque douce, presque rassurante, et pourtant profondément inquiétante : celle de ne plus avoir à penser.

On parle beaucoup d’identité, d’appartenance, de racines, de mémoire. Et ces mots ne sont pas illégitimes. Ils disent quelque chose de vrai, de nécessaire même. Nous ne naissons pas de nulle part. Nous héritons d’une langue, d’une histoire, d’une tradition, d’un peuple. Mais insensiblement, quelque chose s’est déplacé. L’appartenance, qui devait être un point de départ, est en train de devenir un point d’arrivée. Elle ne situe plus seulement ; elle assigne. Elle n’ouvre plus ; elle prescrit.

Il ne s’agit plus tant de se demander ce que l’on pense que de vérifier d’où l’on parle. Comme si l’origine valait argument. Comme si l’identité faisait vérité. Comme si, finalement, il suffisait d’être d’un camp pour en épouser les conclusions. À bas bruit, une autre formule semble s’imposer, plus conforme à notre époque : je suis d’un camp, donc je pense ainsi.

Ce basculement est considérable. Il ne touche pas seulement à nos débats, mais à la possibilité même du sujet. Depuis des siècles, la pensée occidentale, avec Descartes en point de cristallisation, a fait de la conscience un lieu irréductible. Le « je pense, donc je suis » n’était pas une coquetterie philosophique, c’était une conquête. L’affirmation que l’existence ne se déduit ni d’une naissance, ni d’un rang, ni d’un groupe, mais d’une expérience intérieure, d’un doute, d’un travail de l’esprit. Or c’est précisément cette conquête qui vacille aujourd’hui. Non pas frontalement, mais par érosion, par glissement, par fatigue.

C’est ici que la tradition juive offre un contrepoint précieux – et, pour tout dire, exigeant.

La Torah ne sanctifie jamais le groupe pour lui‐​même. Elle ne dit pas : vous êtes le peuple, donc vous avez raison. Elle dit, au contraire, que le peuple peut se tromper, se perdre, céder à ses propres illusions. Le récit du veau d’or n’est pas seulement une faute religieuse ; il est une scène de fusion collective où la peur et l’impatience emportent la lucidité. Tous ensemble, et tous dans l’erreur. Comme une mise en garde adressée à chaque époque : le commun ne protège pas du faux.

Les prophètes, eux, parlent depuis l’intérieur, mais contre. Ils ne quittent pas le peuple ; ils le traversent, ils le contestent, ils le rappellent à ce qu’il devrait être. Leur parole est inconfortable, souvent rejetée, parfois violente. Mais elle dit ceci, inlassablement : appartenir n’exonère pas. Appartenir oblige.

Le Talmud prolonge cette exigence d’une manière unique. Il ne cherche pas à lisser les divergences. Il les conserve, les met en tension, les fait dialoguer. Il accepte que des voix contradictoires coexistent, que des interprétations s’affrontent sans être immédiatement tranchées. La mahloket, la controverse, lorsqu’elle est menée pour le Ciel, n’est pas une menace ; elle est une méthode. Une manière de refuser la paresse de l’unanimité, la tranquillité des évidences partagées, la tentation de penser à plusieurs pour éviter de penser seul.

Dans ce geste, il y a quelque chose de profondément subversif pour notre temps. Car il suppose que la fidélité ne consiste pas à répéter, mais à répondre. Que l’héritage ne dispense pas du travail, mais y engage. Que l’étude n’est pas une récitation, mais une mise à l’épreuve.

Nous vivons pourtant une époque qui préfère les blocs aux nuances, les identités aux arguments, les fidélités aux vérités. Une époque où l’on se rassure en se reconnaissant, où l’on se valide en se ressemblant, où l’on confond souvent cohérence et conformité. Il devient plus confortable d’être du bon côté que d’être juste. Plus simple de parler comme les siens que de risquer une pensée qui dérange, y compris parmi les siens.

Alors non, le « je pense, donc je suis » n’est pas mort. Mais il est menacé. Il ne va plus de soi. Il demande un effort, presque un courage.

Peut‐​être est‐​ce là, au fond, ce que la tradition juive peut encore nous rappeler, à voix basse mais avec fermeté : on ne vous demande pas d’être simplement d’un camp. On vous demande de répondre. Devant le texte. Devant les autres. Devant vous‐même.

Et cela change tout.

Car si appartenir suffit à penser, alors plus rien ne nous oblige. Mais si appartenir oblige à penser, alors rien – ni le groupe, ni l’époque, ni le confort – ne peut nous en dispenser.