
L’histoire du podcast À la trace. Histoires d’œuvres spoliées pendant la période nazie commence lorsque la documentariste Léa Veinstein est contactée par David Zivie et Elsa Vernier‐Lopin de la Mission pour la recherche et la restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945. Depuis 2019, la Mission est en charge de retracer le parcours de milliers d’objets ayant appartenus aux Juifs. Il n’en fallait pas plus pour créer le passionnant podcast À la trace.
Du discours de Jacques Chirac à la Mission de recherche
Souvenez‐vous : le 16 juillet 1995, le président de la République Jacques Chirac prononçait son célèbre discours lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. Il fallut attendre cinquante‐trois ans pour qu’un chef d’État français reconnaisse la responsabilité du régime de Vichy, et donc de la France, dans la déportation des Juifs de France. Avec cette reconnaissance, Jacque Chirac ouvrait ainsi la porte à un moment tant attendu : celui de la réparation.
Dès lors, la France emprunte le chemin de la réparation. D’abord, la Mission Mattéoli, une mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France créée en 1997 par le Premier ministre Alain Juppé et présidée par Jean Mattéoli permet l’indemnisation financière des familles juives victimes de la Shoah. Des années plus tard, en 2019, ce travail de réparation se trouve renforcé par la création de la Mission de Recherche et de Restitution des Biens culturels spoliés entre 1933 et 1945. À la demande de descendants de victimes de la Shoah, cette mission affiliée au ministère de la Culture enquête sur la provenance de biens culturels et retrace leurs parcours depuis leur spoliation. Une fois l’affiliation d’origine prouvée, commence ainsi le combat, plus ou moins difficile, de restitution aux familles. Ce sont ces parcours qui nous sont racontés dans le podcast À la trace.
Les œuvres d’art et les livres, porteurs d’histoire
Dans sa première saison, le podcast porté par Léa Veinstein consacrait chaque épisode à une œuvre d’art spoliée par les nazis et restituée aux familles des propriétaires. En tout, il y aurait eu 100.000 œuvres d’art spoliées aux Juifs entre 1933 et 1945. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, 45.000 d’entre elles ont déjà été restituées aux familles des propriétaires. Si cet énorme travail de restitution a commencé dès la fin de la Seconde Guerre mondiale grâce à la Commission pour la récupération artistique fondée par la conservatrice et résistante française Rose Valland, c’est surtout grâce à la Mission de la recherche et de restitution que ces œuvres retournent désormais dans le patrimoine des familles d’origine. Qu’elles aient été spoliés à Paris, Nice, Vienne ou encore Munich, le podcast raconte les histoires du tableau Rosiers sous les Arbres de Gustav Klimt spolié à Vienne en 1938 à Eléonore Stiasny ou encore de Nus dans un paysage de Max Pechstein restitué en 2021 aux ayants‐droit de Hugo Simon.
La deuxième saison du podcast réalisé par Léa Veinstein et développé en étroite collaboration avec David Zivie et Elsa Vernier‐Lopin, est consacrée à des objets précieux dans de nombreuses familles juives : les livres. « Si on veut détruire un peuple, un esprit, une culture. C’est bien à eux qu’on s’en prend en premier : les livres", assure la voix de la comédienne Florence Loiret Caille en ouverture de cette deuxième saison. Car le livre est un objet à part, entre l’œuvre et le bien du quotidien. « Avec les tableaux, un lien direct avec l’objet se crée. C’est visuel. Quand on voit un tableau, on reçoit ce qu’il a à nous dire. Pour le livre, il faut l’ouvrir et le lire pour avoir accès à ce qu’il nous raconte", explique Léa Veinstein.
Travailler sur les livres n’est pas chose aisée. Et écrire deux épisodes sur des livres effraie d’abord la documentariste : "Je me disais : comment vais-je raconter ces histoires ?" À la différence des œuvres d’art qui génèrent souvent des récits romanesques et qui impressionnent par leur grandiloquence et leur valeur, l’objet « livre » est à la lisière de l’œuvre de valeur et de l’objet du quotidien. S’il est souvent symbolique pour son propriétaire, en réalité, un livre existe souvent en de nombreux exemplaires, au contraire d’un tableau : « Lorsque l’on cherche un tableau, nous savons qu’il n’en existe qu’un. Sa trajectoire est unique. Pour un livre, tout l’enjeu est de découvrir la marque, celle qui permettra d’identifier son propriétaire. Cela peut être un ex-libris, un ticket de caisse ou une carte postale : toute marque présente à l’intérieur du livre est nécessaire ».
À la fin de la guerre, de nombreux livres reviennent en France depuis l’Allemagne. Parmi ces livres, nombreux sont des outils de travail : des livres de médecine, des codes civils, des manuels… Dès lors, certains livres sont redistribués à des avocats, médecins ou professeurs. Mais la restitution est faite au hasard. On accepte des équivalents, sans chercher l’exemplaire qui nous appartenait. Pour le reste, nombreux sont les livres qui atterrissent dans les bibliothèques nationales. C’est avec elles que la Mission de recherche et de restitution du ministère de la Culture travaille désormais. « Ce sont les bibliothèques qui gèrent leurs fonds. Et parfois, quand elles les rangent, elles découvrent des livres qui pourraient intéresser la mission », explique la documentariste. C’est donc par le fruit du hasard qu’un bibliothécaire à Lyon, Benjamin Ravier‐Mazzocco, découvre en 2017 des livres marqués des initiales J.P. dans un silo de la bibliothèque nationale de Lyon. Ces ouvrages, principalement des livres de médecine, appartenaient à Jakob Pawlotzky, un médecin né en Russie dont l’appartement niçois fut totalement pillé en 1944. En route pour l’Allemagne, ses livres se retrouvèrent finalement bloqués à Lyon par la Libération avant d’atterrir dans les fonds de la bibliothèque de la ville.
"C’est aux livres que l’on s’attaque en premier quand on veut détruire un peuple"
Comment donc raconter le parcours de ces ouvrages ? Car c’est tout l’enjeu de ce podcast : suivre le chemin parcouru par un objet et, à travers lui, celui de son propriétaire ainsi que la machine de persécution mise en place. "Pour chaque épisode, je rencontre le même problème : celui de la chronologie. Quand on travaille sur les spoliations, deux possibilités s’offrent à nous : soit nous racontons l’histoire depuis aujourd’hui – de la découverte de l’objet à son lieu d’origine – soit on part de l’œuvre ou du livre, et donc de son propriétaire, pour arriver à sa restitution", traduit la documentariste.
Dans un sens ou dans l’autre, l’objectif reste pourtant le même : « rapprocher le plus possible l’auditeur de l’objet. L’objectif de chaque épisode est bien de raconter la recherche de ces œuvres, mais aussi que l’on comprenne qu’à travers ces objets se raconte l’entreprise de persécution et d’extermination d’un peuple". C’est surtout grâce à la grande spécialiste de la spoliation des livres, l’historienne Martine Poulain, que Léa Veinstein découvre l’ampleur de cette entreprise et la symbolique qu’elle recouvre. Car s’attaquer aux livres, c’est s’attaquer à une culture, à un héritage de savoirs. En réalité, « c’est aux livres que l’on s’attaque en premier quand on veut détruire un peuple », lui déclare Martine Poulain. Avant la spoliation des bibliothèques juives, les nazis avaient déjà brûlé de nombreux livres écrits par des Juifs. C’est ce qu’on appelle les autodafés allemands, en particulier ceux de 1933 lorsque le parti national‐socialiste d’Adolf Hitler détruisit à Berlin et dans une vingtaine d’autres villes allemandes des dizaines de milliers de livres jetés au bûcher. À ces autodafés s’ajouta, bien sûr, la censure des persécutés. Ce sont déjà les signes de la volonté de destruction d’un peuple mise en place par le régime nazi. "Ce n’est pas uniquement l’objet qui est attaqué, mais tout ce qu’il représente. Les livres étaient brûlés car considérés comme dangereux. C’est l’esprit d’un peuple qui était visé. Or pour le peuple juif, s’attaquer aux livres prend une toute autre dimension : le livre est au cœur de la tradition juive », précise alors Léa Veinstein.
Finalement, on estime entre cinq à dix millions le nombre de livres spoliés par les nazis à des bibliothèques privées ou à des institutions. Les premiers foyers visés sont ceux des Juifs, mais aussi ceux des opposants politiques et des résistants. Partout en Europe, les appartements sont pillés et les bibliothèques privées volées. Au sommet de cette entreprise de pillage, un homme : Hermann Göring, l’un des personnages les plus influents du IIIe Reich. « Göring était un grand bibliophile, il demandait à récupérer les livres rares et précieux pour sa bibliothèque personnelle", continue Léa Veinstein. Parmi ces livres, une biographie du peintre Vittore Carpaccio ayant appartenu à l’historien de l’art juif allemand August Liebmann Mayer. « August Liebmann Mayer avait quitté l’Allemagne pour Paris. À Paris, l’historien est déporté et son appartement est spolié. L’un de ses livres, la biographie d’un peintre de la Renaissance italienne s’est retrouvé dans la bibliothèque personnelle de Göring qui affectionnait particulièrement cette période ». Ce livre a finalement été restitué à la fille du propriétaire, Angelica Mayer, plus de 80 ans plus tard.
La restitution, une affaire de troisième génération ?
Quand on lui propose le projet, il y a déjà quelques années, Léa Veinstein est intéressée mais se questionne : à quoi bon ? « La restitution est un bel acte symbolique mais que vaut une bibliothèque à côté des destins tragiques de leurs propriétaires ? Que vaut un livre par rapport à la déportation ? ». Finalement, plus elle découvre les parcours de ces biens, plus elle comprend la nécessité de son travail : "Maintenant que les derniers déportés disparaissent, nous devons raconter ces histoires autrement, nous devons rencontrer d’autres témoins. Quand on découvre les trajectoires de ces objets, on comprend qu’ils sont eux-mêmes témoins de ce qu’ont vécu leurs propriétaires." Léa Veinstein fait partie de cette troisième génération de Juifs depuis la Shoah qui devront transmettre la mémoire du génocide autrement. Comme elle, ce sont beaucoup de petits‐enfants qui engagent ces demandes de restitution. Ces recherches menées par la Mission du ministère représentent parfois un poids pour les descendants des personnes spoliées. Mais, souvent, « cela donne un nouveau sens à leur vie et cela leur permet de revoir toute l’histoire de leur famille ».



