
Je la suis, nous allons dans la même direction, une conversation s’engage, nous traversons lentement l’exposition permanente du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme pour rejoindre le vernissage de l’accrochage Itinéraires d’œuvres spoliées. Diane Esmond et Fédor Löwenstein. À l’arrivée, je découvre l’identité de mon interlocutrice, il s’agit d’Adrianna Wallis, artiste, petite‐fille de Diane Esmond, artiste. Artiste spoliée. Artiste dont quarante‐six toiles ont été détruites par les nazis. "Dans les carnets de Rose Valland, j’ai appris que le 23 juillet 1943 entre 11 heures et 15 heures, des tableaux de ma grand-mère avaient été brûlés devant le Jeu de Paume. J’ai aussi lu que trois jours avant, ces mêmes œuvres comme des peintures de Dalí avaient été lacérées à coups de couteau." Avant l’autodafé, les toiles avaient été photographiées et minutieusement décrites en allemand par des membres de l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR), une organisation en charge du pillage des bien culturels des Juifs dans tous les pays occupés, dirigée par Alfred Rosenberg.
Diane Esmond n’est pas qu’une artiste spoliée, il ne faudrait pas la réduire à cet état sur lequel elle n’a pas de prise. C’est avant tout une artiste qui connaît la reconnaissance de ses pairs et des critiques dès 1935. À 25 ans, elle expose au Salon d’Automne et au Salon des Tuileries. "Son travail était mentionné dans de nombreuses revues comme Beaux Arts Magazine", rapporte Adrianna Wallis. "Sa carrière était plutôt bien partie jusqu’à ce que la guerre éclate, jusqu’à ce qu’elle trouve refuge avec le reste de sa famille à New York en 1940."
Jusqu’à son mariage, Diane Esmond vit au 54 avenue de Iéna dans l’immeuble construit par son père au début du XXe siècle. On ne sait pas si certaines de ses peintures la suivent jusqu’à New York ou si elle laisse l’intégralité de sa production à Paris en espérant que la guerre sera courte.
La guerre est longue et atroce. Sous l’occupation allemande et sous Vichy, les Juifs de France sont traqués, arrêtés et déportés. Leurs appartements sont entièrement vidés, leurs meubles comme leur bibliothèque expédiés en Allemagne, leurs œuvres détruites ou volées. En 1945, la France est libre. Le gouvernement organise ce qu’il appelle la reconstruction. On ne voit pas tellement ce que peut vouloir dire ce mot quand on ne sait pas qui est encore vivant et qui ne l’est plus, quand l’appartement laissé est désormais habité, quand ce qui constituait la banalité du quotidien a déserté.
À la Libération, les parents de Diane Esmond se réinstallent dans leur appartement au 54 avenue de Iéna, intégralement dépouillé. Alors, comme d’autres familles juives, ils établissent une liste des biens disparus dans l’espoir de les revoir (ou d’obtenir un dédommagement) et la communiquent à la Commission de récupération artistique. Peu importe la valeur d’un objet, d’un livre ou d’une œuvre, les “demandeurs” écrivent tout, dans le moindre détail, dans le détail de leurs souvenirs.
Secrétaire d’époque Empire
Couverture de piano velour ancien couleur gorge de pigeon
Fables de la Fontaine
Deux fauteuils d’enfant
Fauteuil cuir abîmé par le chat
Panier à ouvrage en osier contenant tout ce qu’il faut pour coudre

Adrianna Wallis nous rappelle un chiffre (qui ne nous quittera pas) : entre 1942 et 1944, 40.000 appartements parisiens ont été intégralement déshabillés sur ordre de l’ERR. Dans le podcast Il restera la gravité qu’elle réalise, produit par Arte Radio, sur sa découverte de la spoliation, elle s’interroge : et si ses mots étaient écoutés dans un appartement spolié ?
L’histoire nous apprend que le siège de l’ERR se trouvait au 54 avenue de Iéna, dans l’appartement des parents de Diane Esmond. Lorsqu’Adrianna prend connaissance de cela, elle n’en dort plus la nuit. “Depuis le bureau en chêne style Louis XIV, le colonel Kurt von Behr coordonne le pillage des œuvres d’art puis le pillage des objets du quotidien appartenant à des familles juives.” De leur présence dans l’appartement, plusieurs photos ont été prises, sur l’une d’elles, on discerne le visage de Göring.
Après la guerre, le Jeu de Paume a restitué quatorze tableaux de Diane (grâce à la conservatrice et résistante Rose Valland avec laquelle elle a échangé par lettres), le reste ayant été réduit à néant. Ajoutons que douze des tableaux de Diane volés par les nazis se trouvaient dans un train à destination de l’Allemagne avant d’être sauvés à Aulnay par la Résistance à la fin de l’été 1944. "Dès 1945, l’une de ces œuvres, Le Clown, trône dans le salon de mes grands-parents à New York, sans que jamais un mot ne soit dit à son sujet."
Diane Esmond revient vivre à Paris à partir de 1950. "Elle a dit : mon âme est à Paris, ma peinture est à Paris, j’ai besoin de ça, informe sa petite‐fille (après avoir consulté des lettres qu’elle a pu écrire à son père, le fils de Diane). Elle quitte son rôle de mère pour peindre."

Diane Esmond meurt une semaine avant la naissance d’Adrianna Wallis, qui perd son père quand elle est encore enfant. Que sait‐elle de la vie de sa grand‐mère ? Au départ, peu de choses. "Il y avait quelque chose de tabou, on parlait à peine de sa judéité. Mon père et mon oncle, ses enfants, ont appris à l’adolescence qu’ils étaient juifs." Dans une lettre que Diane adresse à son amie Martha Gellhorn, journaliste de guerre, elle lui confie qu’elle souffre beaucoup de l’antisémitisme des Américains. "Pendant son exil, ses fils sont baptisés protestants et elle se fait refaire le nez. Comme s’il y avait une volonté de tout effacer."
Très tôt dans l’enfance, Adrianna sait que sa grand‐mère était artiste‐peintre : chez elle, des peintures de Diane ornent les murs. "Moi-même petite, je peignais, je me disais que je peignais comme ma grand-mère. Mais, je n’ai pas cherché à en savoir plus. Je n’ai pas retourné ces tableaux, je n’ai donc pas vu si des annotations s’y trouvaient, s’ils avaient été marqués."
Comment alors découvre‐t‐elle l’histoire des œuvres spoliées de Diane ? En 2021, une historienne autrichienne, qui rédige une thèse sur les femmes artistes dont le travail avait été spolié et emmené en Allemagne, la contacte. Puis, c’est au tour de l’historienne Sophie Julliard qui étudie le pillage des ateliers d’artistes sous l’Occupation, qui lui confirme que sa grand‐mère a bien été spoliée. "Je découvre d'un coup qu'il y a eu quelque chose d'important dans la vie de ma grand-mère, que son travail a été anéanti presque intégralement". En tant qu’artiste, cela résonne d’autant plus en elle. "Que se passerait-il si, après treize ans de production, toutes mes œuvres étaient détruites ?" Ses questions ne s’arrêtent pas là. Adrianna Wallis ne peut plus faire sans cette histoire. Au début, elle n’ose pas creuser, comme si elle souhaitait garder ses distances avec la révélation, avec la spoliation. Et, en même temps, ses œuvres et notamment ses premières œuvres aux Beaux‐Arts traduisent ce non‐dit, se relisent autrement depuis qu’un voile s’est levé.
En 2012, dans une œuvre qu’elle intitule Rares et magnifiques, elle pulvérise et réduit en poudre des objets achetés sur ebay, comportant dans leur description les mots « rare » et « magnifique ». L’étudiante, dans ses différents travaux, met en scène l’absence d’objet, s’emploie à effacer l’objet ou à le détruire. Que d’inconscient. Elle a également réalisé une œuvre qui porte le nom Bijou Bougie, un collier de perles en cire dont elle allume la mèche. La cire fond, il ne reste plus rien du bijou. Dans son premier portfolio, elle écrit : "Que reste-t-il quand il n'y a plus rien, quand l'objet disparaît ? Où vont les mémoires ?" Il y a trop de coïncidences, trop de choses qu’elle ne peut pas éviter, à part en fermer les yeux. À un moment, elle se dit : "C’est le projet de ma vie, faut y aller".

En 2023, elle se rend sur les traces de l’exil de sa grand‐mère et en profite pour rendre visite à son oncle qui vit à Boston et qui héberge dans sa cave les toiles de sa mère. "Je découvre alors près de deux cents toiles, des milliers de dessins, tout cela entassé dans une cave." Surtout, elle prend conscience que sa grand‐mère a produit du somptueux, qu’elle possède un niveau qu’elle avait mal imaginé. "J’apprends qu’en 1962, elle avait même partagé une exposition avec Picasso et Chagall à la galerie de l'Élysée." Autre claque.
Pour elle, il n’est pas question de laisser ces toiles à l’abri des regards, il faut revaloriser le travail de Diane Esmond. Faire en sorte qu’il ne finisse pas dans une brocante ou, pire, dans le trou noir de l’oubli. Après des années d’échanges avec des musées, des œuvres de Diane intègrent trois collections publiques, celle du MahJ, celle du Musée Carnavalet et celle du Musée de Grenoble. "Quand Pascale Samuel, conservatrice au MahJ, m’a envoyé une photo du Clown en train d’être restauré, dépoussiéré, ravivé pour être exposé pendant deux ans dans le cadre de l’exposition permanente, j’ai ressenti quelque chose."
Entretemps, Adrianna Wallis réalise une performance dans la cour du MahJ, 11 petites soucoupes : quarante bénévoles dont beaucoup d’adolescents, apprennent par cœur des listes d’objets spoliés (listes composées par des personnes juives dont les biens avaient été pillés, adressées à la Commission de récupération artistique), "une façon de retisser un lien avec cette histoire qui peut paraître lointaine dans l’esprit des nouvelles générations. Je leur ai expliqué qu’ils pourront peut-être toute leur vie garder en mémoire ces objets. Désormais, peut-être que dès qu’ils utilisent une cafetière ou un beurrier, ils y pensent autrement”. Quand on lui demande quel objet trotte encore dans sa tête, l’artiste nous répond : poêle marque Pardon. "Je me dis, ils ont une poêle qui s'appelle pardon. Ils sont là, en train de réclamer leur poêle Pardon…"
Dans ses créations, Adrianna cherche à faire en sorte que l’on regarde autrement nos objets du quotidien, comme s’ils étaient moins banals, comme si nous pouvions les voir disparaître. Quelle attention accorde‐t‐on à notre petite cuillère ? À plusieurs moments dans le podcast Il restera la gravité, une succession de voix décrivent des objets, elles lisent les mots de ceux qui rapportent leur monde disparu, les mots de personnes spoliées. Cacophonique manque. "À un moment donné, l’enfant d’une amie a entendu : “aspirateur électrique marque Electrolux”, et a demandé : “ça existait les aspirateurs ?” L’objet rappelle que la Seconde Guerre mondiale, ce n’était pas il y a si longtemps que ça."
Le titre de ce podcast vient du bon mot de Joël Chevrier, un physicien qu’Adrianna consulte de temps en temps. "La physique, les atomes, la matière, c’est presque un prolongement des objets du quotidien, ce sont des choses hyper universelles", estime l’artiste. Au sujet de la spoliation, le physicien avait déclaré : "On peut vider un espace, un appartement, jusqu’au moindre grain de poussière. On peut même enlever l’air, même si c’est très difficile à faire, on peut. On ne peut pas enlever la gravité. Il restera toujours la gravité".
Du 5 mai au 16 juin 2026, la galerie Anne-Laure Buffard accueillera "Il restera la gravité", une exposition autour des œuvres d’Adrianna Wallis et de Diane Esmond.




