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Appartements occupés par les Juifs avant la guerre : une spoliation oubliée
Publié le 13 avril 2026

10 min de lecture

Chapitre après chapitre, quartier par quartier, cet ouvrage nous fait entrer dans le Paris de l’Occupation puis dans celui de la Libération. Dès le début de la guerre, des milliers de Juifs quittent Paris pour tenter d’échapper aux persécutions qui les visent. Découvrant des milliers d’appartements vides, pourtant toujours occupés légalement par leurs locataires, les Allemands et le régime de Vichy y voient l’occasion rêvée de s’approprier des logements. Occupants, fonctionnaires, sinistrés, voisins, gérants, propriétaires… la liste de celles et ceux contribuant à l’éviction des locataires juifs ne cesse de croître tout le long de la guerre. À la Libération, des milliers de Juifs, survivants, reviennent à Paris et découvrent leur logement occupé par des locataires munis de nouveaux baux d’habitation. Sans ressources et désavantagés à cause des mesures prises par le gouvernement provisoire, certains s’engagent pourtant dans de longues procédures judiciaires afin de récupérer leur logement. 

Appartements témoins est un livre qui nous fait découvrir l’ampleur massive de la spoliation des appartements occupés par les Juifs, une spoliation oubliée mais qui, grâce aux auteurs, entre enfin dans la mémoire collective. Une voie vers la recherche sur la spoliation des baux locatifs est désormais ouverte, un chantier reste à mener. 

Victoria Géraut-Velmont - Isabelle Backouche et Éric Le Bourhis, vous êtes historiens de l’urbain, de son côté, Sarah Gensburger est sociologue spécialiste de la Shoah ? Comment est née cette collaboration entre vous trois ? 

Eric Le Bourhis - Pour Isabelle et moi, qui sommes historiens de l’urbain spécialistes du logement, la question des baux s’imposait naturellement dans nos recherches. Cependant, la Shoah n’était pas notre domaine d’expertise. Isabelle, spécialiste de l’histoire de Paris, avait étudié le sud du Marais pendant la guerre, mais sans se concentrer sur la spoliation. De mon côté, en tant qu’historien de l’urbain, j’ai travaillé sur l’histoire du logement en Union soviétique après 1945, notamment à Riga, en Lettonie. Nos travaux portaient sur des questions fondamentales : qui construit les logements ? Qui les attribue, et à qui ? Qui occupe quel appartement et à quel titre ? Sarah Gensburger, quant à elle, est spécialiste de la mémoire et de l’histoire de la Shoah, notamment du pillage des meubles dans les appartements des familles juives parisiennes. Travailler à trois nous a permis d’explorer nous‐​mêmes les archives – Archives de Paris, archives municipales de communes de banlieue, du Mémorial de la Shoah, ou encore des archives fédérales allemandes – sans déléguer cette tâche. Ce projet, mené en parallèle de nos recherches respectives, a pris dix ans. 

VGV - Ce travail de fourmis repose en très grande partie sur la découverte d’un fonds, le fonds 133W. Comment avez-vous découvert ce fonds d’archives qui se trouve aux Archives de Paris ? 

Isabelle Backouche - En tant qu’historienne de Paris, je finalisais une étude sur une opération d’urbanisme dans le sud du Marais. Mon travail portait sur le projet de la Préfecture de la Seine visant à détruire et reconstruire cette partie de la ville. En 1941, les autorités de Vichy ont organisé l’expropriation et l’expulsion des habitants, persuadées qu’il s’agissait d’un « ghetto juif » et que le contexte rendait ces expulsions faciles. Au total, entre 10.000 et 12.000 personnes, juives et non juives, ont été chassées de leur domicile. C’est en me demandant ce que devenaient ces familles expulsées que j’ai découvert, par hasard, un fonds aux Archives de Paris. Un bordereau de versement de 1962 mentionnait : « Dossiers de réquisition de logements vacants en faveur de particuliers, 1942–1944 ». Ce fonds comprenait soixante‐​cinq cartons contenant des petits dossiers classés par adresse et nom de famille. En discutant avec Éric et Sarah, nous avons compris qu’il s’agissait de logements dont les locataires juifs avaient été remplacés par d’autres locataires. L’enquête a montré que c’était une spoliation.

VGV - Qu’est-ce qui différencie les spoliations d’appartements des autres types de spoliations, tels que les biens matériels ?

Isabelle Backouche - Le mot « spoliation » n’apparaît jamais dans nos archives, et ce n’était pas différent pour les biens en propriété. Ce terme est en réalité né après la Libération. Dès juillet 1941, une loi définit l’aryanisation comme l’élimination de toute influence juive de l’économie française et en précise les modalités. Or, pour les biens locatifs, aucune loi ni décret du Préfet de la Seine n’existe. Il n’y a aucun cadre juridique : tout repose sur des arrangements administratifs improvisés par la Préfecture de la Seine.

Éric Le Bourhis - La spoliation des baux locatifs est une forme d’entre-deux : une spoliation non prévue par les textes, mais organisée par une administration ordinaire, avec des procédures et des traces écrites abondantes – contrairement aux pillages allemands, qui ont laissé peu de documents. Elle contredit même les lois sur l’aryanisation, car celles‐​ci excluaient en principe les logements personnels. C’est un bricolage administratif, une forme de recel de droits, où les baux des familles juives sont réattribués selon des procédures s’appuyant sur les outils de l’aryanisation (des administrateurs provisoires, le Commissariat général aux questions juives, etc). Cette spoliation s’inscrit aussi dans la continuité du pillage des meubles et vise les familles absentes, identifiées ou présumées juives. Contrairement à la spoliation des commerces – où il fallait établir des inventaires et interagir avec les propriétaires –, ici, les familles juives sont absentes des dossiers. Leur parole n’y figure presque jamais.

VGV - Peut-on parler de réquisition ? 

Isabelle Backouche – Le mot « réquisition » est délicat. Dans la majorité des cas, il ne s’agit pas de réquisitions au sens juridique. Une réquisition est une appropriation encadrée par la Convention d’Armistice elle‐​même basée sur une loi de 1938 qui régit les situations de guerre et de paix. À leur arrivée à Paris, les Allemands ont effectivement réquisitionné des logements pour y installer des agents ou des bureaux. Dans ce cadre, le gouvernement de Vichy devait indemniser les propriétaires ou locataires expulsés. Les Allemands se sont ainsi tournés vers les appartements des familles juives déjà parties, ceux de l’Ouest parisien, dans les quartiers aisés, évitant ainsi au gouvernement les indemnisations. Cependant, ces réquisitions ont ouvert la voie à une autre forme d’appropriation. En 1943, la Préfecture de la Seine a inventé un système « d’autorisation de relocation », s’attribuant le droit de reloger celles et ceux qui le demandaient.

VGV - Comment les appartements sont-ils identifiés ? Et par qui ? 

Éric Le Bourhis : L’identification des appartements « juifs » repose avant tout sur des suppositions. Il suffit qu’un logement soit vacant, que son locataire porte un nom à consonance étrangère et qu’il ne réclame rien pour que l’appartement soit considéré comme juif. Contrairement à d’autres formes d’aryanisation, où l’identification raciale est particulièrement raffinée, ici, tout repose sur des présomptions et des rumeurs. Cette persécution ne vise pas seulement les familles arrêtées. Dès les premières fuites de Juifs, la chasse aux logements commence. Au départ, ce sont les Allemands qui repèrent ces appartements pour y loger leurs officiers. Puis, des militants collaborationnistes et des antisémites activistes prennent le relais. Enfin, les propriétaires s’en mêlent, inquiets des impayés, ou même des loyers encore payés qui pourraient cesser à tout moment de l’être.

Pour identifier ces logements, la Préfecture de la Seine s’appuie d’abord sur les pillages organisés par les Allemands. Ces derniers transmettent des listes de logements vidés, et donc disponibles à la relocation selon la préfecture. Mais à partir de 1944, le processus s’accélère et mobilise toute la société parisienne. Voisins, concierges, réseaux professionnels ou familiaux : chacun participe à repérer les appartements pillés ou à diffuser l’information. Les voisins, en particulier, savent souvent qu’un logement a été pillé par les Allemands et pourrait être « disponible » pour une relocation. 

VGV - Qui a pu, ensuite, bénéficier de ces appartements ? 

Isabelle Backouche : En 1943, la Préfecture de la Seine crée un service situé au 2 rue Pernelle, près de l’Hôtel de Ville, pour gérer les demandes de relogement. Son objectif est d’aider les sinistrés, ces familles ayant perdu leur logement à cause des bombardements Alliés. Au printemps 1944, on dénombre plus de 100.000 sinistrés à Paris. Face à l’insuffisance des logements sociaux, la solution retenue est d’utiliser les appartements des familles juives, déjà vidés de leurs meubles.

Les formulaires administratifs incitaient les demandeurs à préciser s’ils connaissaient un logement vacant, et si celui‐​ci était occupé par une famille juive. Ils devaient alors indiquer le nom de la famille et la date à laquelle l’appartement avait été vidé. Ces documents poussent les Parisiens à enquêter, interroger les concierges, et repérer les logements juifs inoccupés, même s’ils n’étaient pas officiellement libres. Sur les 6.000 dossiers contenus dans le fonds 133W des Archives de Paris, qui n’est toutefois pas complet, 50% des relogés étaient des sinistrés. Les autres bénéficiaires, que l’on a surnommés les « pistonnés », étaient divers : des gardes républicains de la caserne de la place de la République réquisitionnée par les Allemands, des voisins (10% des relogés habitaient déjà dans le même immeuble), ou encore des habitants de banlieue souhaitant se rapprocher de leur lieu de travail dans Paris. Tous devaient justifier leur demande, n’étant pas considérés comme sinistrés. Finalement, les profils des Parisiens ayant profité de cette politique étaient extrêmement variés.

VGV - Dans votre livre, vous considérez que ces relocations peuvent être analysées comme un antisémitisme, non pas idéologique, mais par les actes. Que voulez-vous dire ?  

Isabelle Backouche – La conviction partagée était que les Juifs ne reviendraient pas. L’antisémitisme, bien que rarement explicite, transparaît dans les actes : les Parisiens agissaient comme si les Juifs avaient définitivement disparu de la capitale. La Préfecture aurait pu adopter une approche temporaire, avec une autorisation d’occupation précaire, acceptant l’occupation des logements vides en attendant le retour des premiers locataires. Une telle mesure aurait permis de gérer la crise immobilière sans spolier les familles juives. Pourtant, les nouveaux baux ont été signés sans hésitation. Cela révèle une forme d’antisémitisme en pratique, plus qu’idéologique : la population parisienne acceptait, voire validait, l’élimination des Juifs de la ville.

Éric Le Bourhis - Le fonds d’archives que nous avons étudié regorge de formulaires et de lettres de demande pour obtenir ces appartements. Dans leur immense majorité, ces lettres n’emploient aucun trope antisémite. Certaines demandes adressées au Commissariat général aux questions juives devaient afficher un antisémitisme marqué pour être prises en compte. En revanche, lorsqu’elles étaient destinées à la Mairie ou à la Préfecture, les requêtes mettaient en avant des problèmes de logement. Les demandeurs savaient, de manière intelligente, adapter leur discours à leur interlocuteur. Pour autant, nous pouvons considérer qu’il existe une forme d’antisémitisme systémique puisque tout demandeur partait du postulat de la persécution des Juifs. C’était une évidence : pour bénéficier d’un appartement d’une famille juive, il suffisait de le demander. On pourrait croire que cette participation reflétait une adhésion au régime de Vichy ou à l’Occupation, mais la réalité est plus complexe. Il s’agissait d’une implication banale, ordinaire, motivée par l’opportunisme ou le besoin. Dans tous les cas, comme l’a dit Isabelle, il y a la conviction que les Juifs ne reviendraient pas. Au 2 rue Pernelle, chacun savait parfaitement à quoi il souscrivait. Ce système reposait sur un pacte tacite entre l’administration, les occupants et la société : les Juifs étaient partis pour de bon, et leurs appartements pouvaient être attribués sans formalité. S’installer dans ces logements, c’était aussi nier tout éventuel retour.

VGV - Que se passe-t-il à la Libération lorsque plus de 100.000 Juifs reviennent à Paris et découvrent que leurs logements sont occupés ?

Éric Le Bourhis - À Paris, contrairement à d’autres villes européennes, une grande partie de la population juive est revenue après la guerre, ayant survécu à la persécution. On estime à environ 40.00 le nombre de victimes juives ayant habité à Paris et qui ne seraient pas revenues. Mais plus de 100.000 Juifs ayant survécu à la Shoah – cachés ou déportés – auraient regagné la capitale. À leur retour, ils découvrent que leurs appartements sont, pour la plupart, occupés. Face à cette situation, les familles juives réagissent de différentes manières. Certaines se rendent en mairie ou à la préfecture pour obtenir des informations, d’autres saisissent directement les tribunaux, et quelques‐​unes tentent même de récupérer leur logement par la force. Cependant, en novembre 1944, une ordonnance du Gouvernement provisoire change la donne : elle renvoie systématiquement devant les tribunaux les demandes de « réintégration » des familles juives dont les logements sont occupés. Dès lors, des survivants déjà privés de ressources se retrouvent contraints d’engager des procédures judiciaires pouvant durer des mois, voire des années. 

Isabelle Backouche – En réalité, la France libre et le Gouvernement provisoire ont largement légiféré en défaveur des Juifs. 

VGV - Comment expliquer que le cas de la spoliation de ces appartements en location ait été absent de la recherche des historiens d’une part et, d’autre part, de la reconnaissance des spoliations ?

Isabelle Backouche - Le fait de priver une famille juive de son bail, et donc de son logement, est passé totalement sous les radars de la recherche. Pourtant, ce phénomène concerne tous les quartiers de Paris et toutes les catégories sociales car, à l’époque, 95% de la population est locataire (ce qui peut étonner aujourd’hui puisque la propriété est devenue la norme). Notre enquête met en lumière une spoliation d’une ampleur bien plus massive que les autres formes de spoliation, et pourtant, elle est restée cachée. 

Éric Le Bourhis – Nous assumons pleinement le terme de spoliation. Dès la Libération, la situation que nous étudions a été considérée comme telle. La spoliation ne se limite pas aux biens matériels : elle s’applique aussi aux droits, comme ceux liés aux baux commerciaux qui ont toujours été reconnus comme une forme de spoliation. Pourtant, les baux locatifs d’habitation ont été exclus du processus de réparation après‐​guerre. Cette invisibilisation explique pourquoi, cinquante ans plus tard, la Mission Mattéoli n’a pas intégré cette dimension dans ses travaux. Et comme cette spoliation n’a jamais été réparée, elle a progressivement disparu de la mémoire collective.

Ce qui reste surprenant, c’est que ce sujet est étudié depuis des décennies en Allemagne et en Autriche. Dès les années soixante‐​dix, une thèse autrichienne abordait déjà la spoliation des contrats de location à Vienne. En France, en revanche, cette question a été largement négligée par la recherche.

VGV - Maintenant que votre enquête a été publiée et que vous avez ouvert la voie vers la question des baux locatifs spoliés, que reste-t-il à creuser ? Dans le livre, vous évoquez notamment la question de la mémoire de la spoliation dans les familles… 

Éric Le Bouhris - Nous avons ouvert de nombreuses pistes. Par exemple, il existe très peu de travaux sur l’histoire du logement ordinaire. L’aryanisation des propriétés immobilières n’a pas non plus été traitée de manière sérieuse. Aussi, nous pourrions désormais creuser le cas des familles juives restées dans les alentours de l’appartement mais qui furent obligées de se cacher. Il serait intéressant de voir comment cette politique a fragilisé les tentatives de survie dans Paris. 

Il faudrait également poursuivre l’étude des procès en réintégration et des différentes manières dont des rescapés ont tenté de récupérer leurs appartements. On peut aussi se poser la question de la genèse des ordonnances prises à la Libération. 

Et, évidemment, se demander : comment cette histoire s’est transmise, ou plutôt ne s’est pas transmise dans les familles ? 

Isabelle Backouche – Ce livre repose sur des archives, non sur des témoignages directs. Ceux‐​ci nous sont parvenus après sa publication. Depuis, nous avons rencontré des personnes qui nous ont raconté des procédures judiciaires interminables, parfois jusqu’à dix ans de combat pour récupérer leur logement. Chaque famille considérait qu’elle était un cas particulier, victime de son gérant ou de « collabos », et aucune n’imaginait que c’était une politique publique officielle qui les avait spoliés. Nous avons également échangé longuement avec une femme dont le père avait été relogé dans l’un de ces appartements pendant la guerre. Mais en réalité, dans la plupart des cas, les enfants ignoraient tout des conditions dans lesquelles leurs parents avaient obtenu ces logements.

Appartements témoins publié à La Découverte en 2025 d’Isabelle Backouche, Sarah Gensburger et Eric Le Bourhis