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L’histoire de la spoliation du tableau Sainte Marie‐​Madeleine et d’une bataille judiciaire contre une maison de vente pour obtenir sa restitution

De 2018 à 2023, les descendants de Lionel Hauser, collectionneur et cousin par alliance de Proust, se sont démenés pour récupérer un tableau qui appartenait à leur aïeul avant la guerre. Le tableau La Madeleine Pénitente réalisé aux XVIIIe siècle par Adriaen van der Werff, avait été spolié pendant l’Occupation et se trouvait en 2018 entre les mains d’une très puissante maison de vente basée à Londres, bien décidée à ne pas restituer l’œuvre. Sans autre choix, la famille Hauser a donc engagé une action auprès de la justice française.

Publié le 13 avril 2026

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Il y a des choses que l’on croit simples : une œuvre spoliée à une famille pendant la Seconde Guerre mondiale doit être restituée à ses descendants quand elle est retrouvée. Sinon, voler c’est voler (et ne pas rendre, c’est aussi voler). Dans la réalité (comme dans le film La dame au tableau), cela ne se passe pas comme ça. C’est ce qui est arrivé aux petits‐​enfants de Lionel Hauser, banquier, cousin par alliance de Proust et grand collectionneur, dépouillé de sa collection de plus de 150 tableaux qu’il reconnaîtrait « au premier coup d’œil ». Réécrivons pour bien saisir : des décennies après la Shoah, la famille Hauser a été obligée de saisir la justice française pour récupérer ce qui lui appartient. Comment le droit peut‐​il donner raison à l’évidence, à la décence ?

En juillet 2018, Gilles Hauser et son cousin Bernard (les deux petits‐​fils de Lionel Hauser) apprennent que le tableau La Madeleine Pénitente (The Penitent Magdalene), réalisé en 1707 par le peintre flamand Adriaen van der Werff, porté disparu depuis l’Occupation allemande en France, se trouve entre les mains d’une maison de vente au Royaume‐​Uni. Comment cela advient‐​il ? C’est son département des restitutions à Londres, dont la mission est de déterminer la provenance des œuvres exécutées avant 1945 dont elle a la charge, qui a contacté les descendants Hauser et qui a établi que l’œuvre figurait dans le Répertoire des biens spoliés en France. La nouvelle produit une déflagration, ravive la mémoire de la guerre et d’un monde englouti passé sous silence : dans la famille, jamais le mot « spoliation » n’avait été prononcé. "Mon mari, Gilles Hauser, s’est alors souvenu de son grand-père, un homme volubile dès qu’il s’agissait de s’exprimer sur ses collections, sur ses activités de mécène", évoque Gilberte Caron, veuve de Gilles Hauser et autrice d’un livre retraçant l’histoire de ce tableau volé par les nazis. 

La maison de vente propose alors un accord à l’amiable aux ayants‐​droit de Lionel Hauser : elle envisage de partager le montant de la vente du tableau. "Exit la valeur artistique de l'œuvre, son histoire, la guerre, la douleur des familles spoliées ou encore le voyage chaotique de Marie‐​Madeleine depuis son vol entre 1939 et 1945", résume Gilberte Caron à propos des échanges avec le marchand. Gilles et Bernard Hauser refusent et demandent à ce que le tableau retrouvé leur reviennent. "C’était avant tout une question de transmission et de mémoire retrouvée", retranscrit Gilberte Caron dans son enquête La Madeleine de Lionel. "Les nazis n’ont pas seulement industrialisé la mort, ils ont également industrialisé le vol, l'effacement de l’autre par le pillage". 

Comment une très puissante maison de vente (qui agit à l’international) peut‐​elle penser vendre un tel tableau, en ayant connaissance de l’ordonnance du 21 avril 1945 qui rend nulles les ventes survenues après la spoliation (et qui déclare que "tous les actes de spoliation accomplis par l’ennemi, ou sous son contrôle, pendant la guerre, sont nuls") ? Ses représentants ne se considèrent pas responsables des horreurs de la guerre, les Britanniques n’ont pas orchestré les spoliations. Et, même s’ils assurent la gestion d’un bien spolié, ils se disent blancs comme neige. Ce n’est d’ailleurs pas en vertu du droit français qu’il faudrait raisonner mais selon le droit anglais puisque l’œuvre se trouve au Royaume‐Uni. 

Comment faire pour obtenir justice, pour que le bien de Lionel Hauser réintègre l’histoire familiale ?"Quand on est un particulier face à un mastodonte, on ne sait pas à qui s’adresser. Et quand on sollicite un avocat, les frais peuvent très vite être colossaux, c’est une démarche qui est très peu accessible", estime Charlotte Caron, avocate de la famille et nièce de Gilberte Caron. En 2020, Charlotte Caron entre en scène comme elle entre dans le métier et dans la matière, une matière que peu d’avocats peuvent appréhender puisqu’elle possède ses propres procédures. "Aujourd’hui en France, peu d'avocats travaillent à plein-temps sur des dossiers liés à des spoliations", précise‐​t‐​elle. 

Charlotte Caron comprend très vite que la partie adverse cherche à allonger le temps : l’âge des descendants de Lionel Hauser avance, ils pourraient perdre patience, s’épuiser à défendre leurs droits voire disparaître pendant la procédure. En conséquence, avec une consœur, elle décide d’assigner le marchand d’art auprès de la justice française sur le fondement de l’ordonnance de 1945. "C’est de leur faute s’ils se trouvent en possession d’une œuvre spoliée. C’est un manque de diligence et de professionnalisme que de ne pas avoir vérifié si l'œuvre figurait ou non au registre des œuvres spoliées (ajoutons qu’ils l’ont déjà vendue en 2005 sans recherche d’antériorité). D’autant qu’aujourd’hui, ce fichier est entièrement numérisé, cela ne prend plus que quelques minutes pour le consulter. Les recherches de provenance justifient d’ailleurs les frais des maisons de vente. On ne vend pas n’importe quoi à n’importe qui". Ses clients demandent la restitution de l’œuvre, l’identité du détenteur et des dommages et intérêts. Précisons qu’elle agit dans le cadre d’une « procédure accélérée au fond », un dispositif pour obtenir un jugement dans un délai supposé court, permettant de limiter les frais engagés par ses clients. Mais, l’avocat de la partie adverse réussit à ralentir la procédure, obtient une dizaine de renvois contestant sans cesse la légitimité des ayants‐​droit ou même leur moralité, allant jusqu’à saisir la Cour de Cassation pour reporter le jugement. 

Pour solidifier encore davantage leur demande (constamment mise en doute par la défense), les petits‐​fils Hauser comptent sur de nombreux documents d’archive, ils disposent notamment d’une photo miniature de l’œuvre (un document qui avait été délivré à Lionel Hauser lors de l’achat du tableau avant la guerre), d’une lettre de Lionel Hauser écrite le 15 janvier 1945, dressant « la liste des principaux objets artistiques » et adressée au président de la Commission de récupération artistique, "une lettre retrouvée aux Archives du ministère des Affaires étrangères". "Nous devenons de véritables traqueurs d’archives, efficaces, presque méthodiques. Et soudain, la mer bureaucratiquement semble s'ouvrir un peu devant nous", décrit Gilberte dans son livre. 

Certaines personnes, de retour de déportation, qui inventoriaient leurs biens manquants, se trompaient parfois dans les dimensions, "ces erreurs pouvaient leur être reprochées des années plus tard voire encore aujourd’hui quand les descendants cherchent à récupérer ce qui leur est dû", remarque l’avocate Charlotte Caron. 

Après plusieurs années de procédure, le 27 janvier 2023 (une date qui résonne : le 27 janvier 1945 marque la découverte des camps d’Auschwitz-Birkenau par les Soviétiques), le tribunal judiciaire de la ville de Paris rend son jugement : le tableau sera restitué à la famille Hauser. "C’était une décision assez symbolique, c’était la première fois qu’une maison de vente basée à l'étranger était condamnée à restituer une œuvre spoliée. La justice française – qui aurait pu se déclarer incompétente puisque le bien était conservé hors de France – a donné de l’espoir à toutes les familles qui s'engagent dans une procédure pour récupérer un bien spolié se trouvant à l’étranger". Mais, à cause de la durée de la procédure, résultat de la stratégie adoptée par la défense pour décourager les ayants‐​droit, Gilles Hauser ne récupérera pas le tableau de son vivant, il disparaît en janvier 2021. "Dans des affaires similaires, je me demande toujours si mes clients pourront assister de leur vivant au retour de ce qui leur appartient". Dans son livre, Gilberte Caron évoque l’art-washing, un notion peu médiatisée : dans leur communication, les maisons de vente valorisent de plus en plus leurs actions liées à la restitution d’œuvres spoliées, elles disent former leurs collaborateurs à cette histoire de l’art et disposer d’un département chargé des restitutions. Dans l’expérience de la famille Hauser, cette maison refusait de reconnaître la spoliation, l’effacement de ce que leur aïeul avait pris le temps de construire. 

Depuis quelques mois, Gilberte Caron, veuve de Gilles Hauser, a lancé l’Association pour la Restitution d’Objets Spoliés, l’Éducation et la Solidarité (ROSES, comme la résistante et conservatrice Rose Valland), une association qui s’interroge sur ce que produit la spoliation sur plusieurs générations. "J’ai réalisé que le moment de la restitution avait lui aussi des retombées sur les générations d’après. Ce n’est pas anodin que de se retrouver avec un bien qui appartenait à ses ancêtres, qui a été spolié donc qui est passé entre les mains des nazis puis de plusieurs propriétaires dont on ignore les noms comme la bonne foi. On se retrouve alors dépositaire d’une histoire avec des trous, sans savoir si l’on pourra les combler". Il se pourrait que Marie-Madeleine voyage d’une université à un lieu de mémoire, qu’elle se déplace pour faire connaître son histoire de spoliation‐​restitution. Gilberte espère qu’un jour, un musée pourra porter cette histoire, raconter ce dont l’œuvre a été témoin.