
Delphine Auffret - En 1940, quand les nazis poussent la porte du siège historique de l’Alliance Israélite Universelle rue La Bruyère dans le 9earrondissement de Paris, que contient la bibliothèque ?
Jean-Claude Kuperminc - Ils trouvent une bibliothèque de l’Alliance qui contient environ 50.000 volumes. Elle renferme déjà une grande partie de ses collections historiques les plus précieuses : les documents de la Guéniza du Caire qui sont arrivés au début du siècle, le fonds Zadoc Kahn qui est déjà là, le fonds de Bernard Lazare… Et puis, il y a déjà beaucoup de journaux et de livres récemment publiés par tous les savants, les rabbins du monde entier qui arrivent systématiquement à la bibliothèque de l’Alliance. À la fin des années trente, c’est une bibliothèque riche, réputée et modernisée qu’investissent les nazis.
DA - Quand les Allemands entrent dans Paris, pourquoi s’intéressent-ils si vite à cette bibliothèque ?
JCK - La mise en coupe réglée de la culture est consubstantielle de l’avancée des Allemands. Ils ont des plans dans chaque pays qu’ils envahissent pour savoir ce qui est intéressant et où cela se trouve. Les œuvres d’art, les richesses, les documents stratégiques, etc. L’Alliance est bien connue et c’est une cible. Le pillage est le fait de toutes les couches de l’armée allemande et de la SS. Mais il y a un groupe en particulier qui se dédie à cette tâche, Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR, l’organisation Rosenberg). Alfred Rosenberg est l’idéologue du régime, il est le conseiller, le mentor, si j’ose dire, théorique de Hitler. Il a un énorme pouvoir et plusieurs projets. Ainsi, il va fonder une université du nazisme la Hohe Schule der NSDAP à Francfort. L’idéologie nazie étant basée sur l’antisémitisme, cette université comprendra une bibliothèque de recherche sur les questions juives. Ce sera la destination de la majorité des livres juifs pillés à Paris et dans toute l’Europe. Des milliers de volumes encore présents dans les rayons de la bibliothèque de l’Alliance aujourd’hui, portent un tampon et une étiquette les identifiant comme ayant appartenu à la collection de cet institut.
DA - Pourquoi piller les bibliothèques juives alors que, dans la perspective du Reich millénaire, il n’y aurait bientôt plus de Juifs?
JCK - Les nazis cherchent des archives et des livres qui peuvent renforcer leur idéologie ou les aider à connaître leurs ennemis. À Paris, ils vont piller des bibliothèques juives, comme celle des Rothschild ou celle du séminaire israélite de France, mais aussi des bibliothèques slaves, des bibliothèques maçonniques, la bibliothèque polonaise de Paris, tous les lieux associés aux francs‐maçons et aux communistes…
La démarche se rapproche de ce qui s’est produit à Prague, ils ont voulu faire un musée du Judaïsme disparu. Ils veulent garder des traces de ce qu’était le fait juif pour pouvoir continuer à alimenter la haine. L’ironie, c’est qu’ils ont aussi sauvé ces documents !
DA - La bibliothèque pensée par Alfred Rosenberg échappe-t-elle aux bombardements alliés sur Francfort ?
JCK - La bibliothèque de l’Université historique de Francfort va être détruite. Mais les nazis vont transférer cette fameuse bibliothèque sur les questions juives vers la Hohe Schule der NSDAP [haute école des responsables du parti national socialiste]. Elle devait avoir un prix spécial à leurs yeux. Ces livres vont être mis à l’abri alors que les livres représentant la culture allemande vont brûler sous les bombes. On retrouvera une grande partie de cette bibliothèque dans un château aux alentours de Francfort. D’autres ouvrages seront retrouvés en Autriche par les Anglais. Pratiquement, ces collections qui ont été réunies ont pu ensuite être restituées, avec des pertes évidemment mais il n’y a pas eu une politique de destruction systématique de toute œuvre d’intérêt juif.
DA - L'ensemble des documents de l'Alliance a-t-il été restitué ?
JCK - Dans ce qui a été volé rue La Bruyère, il y avait aussi des documents administratifs qui, beaucoup plus tard, vont constituer les archives historiques de l’Alliance. Ces documents précis ont été saisis par les nazis, récupérés par les Américains à la fin de la guerre et stockés dans un énorme centre de tri à Offenbach, près de la frontière avec la France. En 1960, l’Alliance célèbre son centenaire et il est décidé de créer des archives historiques. Ces archives‐là, parties pour la plupart en Allemagne, qui ont été restituées, ont pu servir de base. Mais il y a un autre petit fonds qui est parti à un autre moment. L’histoire est savoureuse. À la fin de la drôle de guerre et au moment de l’invasion éclair de la France, le départ du gouvernement français vers Bordeaux est suivi par celui de beaucoup d’institutions, dont l’Alliance. Un camion va quitter la rue La Bruyère, remplie de documents d’archives en direction de Bordeaux. À bord de ce camion : Jacob Gordin, le grand philosophe qui était aussi bibliothécaire de l’Alliance. On m’avait toujours dit que ce camion avait été victime des bombardements pendant l’exode, qu’on ne reverrait jamais ces archives. L’histoire s’accélère après la chute du communisme. Vers 1992, des chercheurs européens et américains découvrent qu’il y a un immense institut qui s’appelle les Archives spéciales à Moscou, qui regorge de documents européens pris pendant la guerre.
Les Russes se sont servis dans ce que les Allemands avaient pillé. Pour les Russes, il s’agissait d’un butin de guerre : tout ce qui a été pris à l’ennemi allemand – c’est même devenu une loi russe bien plus tard – devient prise de guerre et propriété de l’État soviétique, puis de l’État russe.
DA - Qu’ont fait les Soviétiques de ces archives?
JCK - Leur centre d’intérêt était de voir les migrations russes à Paris, les traces des ennemis du régime. Eux aussi ont mis tout cela à l’abri. Ces archives étaient à Moscou, dans ce centre d’archives spéciales dirigé par le KGB. Les Russes ont dépensé de l’argent, du temps et du personnel pour les classer. Évidemment, il n’y avait pas que des documents juifs là‐dedans. Il y avait des documents des ministères des Affaires étrangères ou de la Défense de différents pays. Il y avait des documents sur des milliers d’individus, d’associations, de sociétés de tous types, pas seulement des Juifs.
À la fin du XXe siècle, s’engagent de très longues négociations entre les différents États européens et le gouvernement russe. Je suis averti de la présence de ces documents concernant l’Alliance en 1992 et les documents vont finalement revenir dans les rayons de l’Alliance en 2000.
Un jour, il y a eu un appel du Quai d’Orsay disant “les archives de l'Alliance sont arrivées, venez les récupérer”. J’ai foncé prendre ma voiture, j’ai embouti la voiture du comptable de l’Alliance dans le parking et j’ai filé les chercher !
DA - Que contenaient ces archives?
JCK - C’est un fonds modeste de quelques dizaines de boîtes, que nous avons appelé “archives de Moscou”. On s’est aperçus que ces archives étaient partie intégrante des archives historiques qu’on avait classées dans les années soixante. C’étaient les mêmes types de lettres, les mêmes documents… Ces archives que l’on croyait totalement disparues ou détruites par un bombardement ont été récupérées par des Allemands et elles ont été ensuite envoyées vers l’Est. Elles ont été “libérées” par les Soviétiques. On a retrouvé les fiches individuelles des enseignants de l’Alliance dans le monde entier, des petits dossiers dans lesquels figurait leur identité, le résumé de leur carrière, quels diplômes ils avaient obtenu et où, quel était leur salaire de départ. Ça nous a beaucoup aidés dans l’organisation des archives historiques de l’institution.
DA - Connaît-on tout de cette odyssée de la bibliothèque de l’Alliance? JCK - Reprendre systématiquement tous les livres qui sont aujourd’hui présents sur les rayons de l’Alliance, les ouvrir et faire une liste complète et systématique des traces des différents archivages, c’est un des grands projets que l’Alliance arrivera peut‐être à mener. Il y a plusieurs milliers de livres aujourd’hui dans la base de données qui détiennent des informations comme “Ce livre a été spolié par les nazis”, “Ce livre revêt un tampon ou une étiquette extérieure. Ce n’est pas une histoire qui est complètement close.




