
En mars 1997, la Mission Mattéoli a été créée à la suite du discours de Jacques Chirac de juillet 1995 mais surtout à la suite de vos déclarations concernant l’argent des Juifs de France internés à Drancy, argent consigné, versé à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et non restitué. Dans quel contexte, avez-vous rejoint la Mission aux côtés d’autres historiens ?
Depuis la fin des années soixante‐dix, au moment où a été créée l’association des Fils et Filles de Déportés Juifs de France après la publication du Mémorial de la déportation des Juifs de France en 1979, j’étais conscient que les réparations envers les victimes avaient été incomplètes et insatisfaisantes. Il y avait un grand nombre d’orphelins de la déportation des Juifs depuis la France, que j’évaluais autour de 15.000, et ma priorité était d’obtenir une pension pour les orphelins. Certes, certains de ces orphelins avaient alors une bonne situation financière mais beaucoup, aussi, étaient traumatisés et leur vieillesse n’était pas garantie. Je ne voulais pas que ceux qui étaient pauvres parmi ces orphelins vivent dans la misère et meurent dans la misère. Je pensais à leurs parents assassinés qui auraient sans doute souhaité que leurs enfants ne vivent pas dans la misère.
Néanmoins, dès les premiers éditoriaux de notre bulletin publiés en 1979, j’écrivais que nous ne pouvions pas encore réclamer parce que nous n’avions pas encore la force d’exiger ces demandes : le pays n’avait pas la connaissance et la conscience politique de cette situation.
Dès le départ, vous saviez qu'il vous faudrait être patient ?
Nous savions que ce serait très long. D’abord, il fallait que les faits soient portés à la connaissance du public et que les pouvoirs politiques soient impliqués. Pendant ce temps‐là, nous avons fait juger les criminels nazis allemands, et le but essentiel de ces démarches était de faire savoir aux Français ce qui s’était passé. Il fallait donc travailler sur l’Histoire, ce en quoi j’ai été pionnier avec l’historien américain Robert Paxton. Avec une différence notable entre nous deux : Paxton insistait sur l’antisémitisme français quand moi, je montrais, au contraire, que les Français ont été le principal facteur de la survie des Juifs et qu’ils ont été le seul peuple européen sous domination nazie à réagir et à montrer leur mécontentement pendant les victoires allemandes et la grande rafle des Juifs étrangers en zone libre à l’été 1942. Beaucoup, c’est vrai, avaient des préjugés antijuifs. Mais dès qu’ils ont vu qu’on arrêtait des femmes et des enfants, les traditions françaises se sont heurtées aux mesures antijuives demandées par les Allemands et acceptées par le gouvernement de Vichy.
Ensuite, il y a eu la polémique avec François Mitterrand, les procès de Barbie, Papon et Touvier, et des milliers d’articles et d’interventions médiatiques. Puis il y a eu l’élection de Jacques Chirac, dont j’avais perçu qu’il était convaincu de prendre le contrepied de la position de Mitterrand [lequel refusait de reconnaître la responsabilité de la France dans la déportation des Juifs de France] et de reconnaître les faits. La veille du discours de Chirac, le 15 juillet 1995, dans Libération, j’ai posé le problème de la réparation matérielle.
C’est donc à ce moment-là que vous "révélez" que l'argent qui avait été déposé à Drancy par les Juifs arrêtés se trouvait encore aux mains de l'État...
Les archives existaient et je m’y suis intéressé au moment voulu ; la priorité allait au jugement des criminels. Mais lorsqu’on cherche les documents concernant les criminels, il faut voir tout l’ensemble que l’on retrouve dans différents volumes que j’ai publiés, qu’il s’agisse du Calendrier de la persécution des Juifs en France ou de Vichy-Auschwitz, le rôle de Vichy dans la Solution finale et la question juive en France [publiés en 1983 et 1985]. J’accumulais les documents sur ce sujet mais je n’ai formulé nos demandes qu’au moment où je considérais que nous pouvions avoir gain de cause. Et à ce titre, l’élection de Chirac nous était favorable – alors qu’il était maire de Paris, il a par exemple accepté notre demande de baptiser une place proche de l’ancien site du Vel d’Hiv « place des Martyrs-Juifs-du-Vélodrome‑d’Hiver » ou de financer une exposition pour le cinquantième anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv dans ce qui deviendrait plus tard le Mémorial de la Shoah.
Quand vous intégrez la Mission Mattéoli, vous portez la voix des orphelins, des fils et filles de déportés juifs de France assassinés. Comment parvenez-vous à obtenir qu'une pension soit versée aux orphelins par l’État français ?
Pour les orphelins, il a été très dur d’obtenir ces réparations. Il fallait convaincre les autres membres de la Mission, dont beaucoup n’y étaient pas particulièrement favorables. Je ne suis d’ailleurs pas parvenu à faire inscrire au programme de la Mission la principale spoliation subie par les Juifs de France, celle du travail, puisque, par une loi française [dès la publication du premier statut des Juifs, le 3 octobre 1940], au moins 100.000 Juifs ont été privés de travail durant au moins trois ans. C’était immense et cela aurait impliqué le versement de sommes absolument énormes.
Concernant la pension des orphelins, il y avait une opposition forte au sein de la Mission et il a fallu que je menace d’une démission et d’une attaque contre cette organisation pour qu’au terme de la deuxième année, elle accepte de proposer au gouvernement le principe d’une pension pour les orphelins.
Comment s'organisait la prise de décisions au sein de la Mission ?
Chacun avait un secteur. Volontairement, j’ai pris un secteur que les autres ne voulaient pas prendre, parce que je préparais une nouvelle édition du Mémorial de la déportation des Juifs de France. Il faut comprendre que la première édition du Mémorial était organisée par convoi puis par ordre alphabétique. Mais les familles ayant souvent été déportées séparément, le père dans un convoi, la mère dans un autre, les enfants encore un autre, on ne retrouvait pas les familles ensemble dans le Mémorial. La seule façon pour moi de « réunir » ces familles passait par l’adresse que je ne pouvais trouver que dans les Archives départementales. En prenant, au sein de la Mission, le secteur des avoirs confisqués aux gens qui ont été arrêtés et dont les biens ont été transmis au Domaine puis vendus, et donc en ayant accès à des archives qui autrement m’étaient inaccessibles, je pouvais, en même temps, remplir ma mission concernant les avoirs et parvenir à faire ce grand Mémorial par ordre alphabétique. Au bout de la deuxième année, la Mission (et son président, sous mon influence insistante) a pris la décision de proposer au gouvernement cette pension. Immédiatement, l’administration a soulevé mille raisons de ne pas verser cette pension des orphelins.
Nous avons publié, en 1999, un recueil, Lettres au Premier ministre des orphelins des déportés juifs de France. Lionel Jospin était alors Premier ministre et il a été très ému par ce recueil. En juillet 2000, l’exécutif a publié un décret, le « Décret n°2000–657 du 13 juillet 2000 instituant une mesure de réparation pour les orphelins dont les parents ont été victimes de persécutions antisémites », qui instaurait la pension des orphelins comme je la souhaitais – à savoir qu’il n’y a pas besoin d’un avocat, que tout se passe directement entre l’État et les orphelins, quels que soient la nationalité, le lieu de résidence, etc. En 2008, mon fils Arno, alors conseiller auprès du Premier ministre François Fillon, a obtenu l’indexation de cette pension sur l’inflation. Cette somme se porte aujourd’hui autour de 700 euros. Et parallèlement, nous avons négocié avec la Claims Conference, l’organisme chargé d’obtenir des réparations de la part de l’État allemand, à qui il a fallu rappeler les 10.400 enfants juifs déportés de France, et nous avons obtenu là une pension de 600 euros supplémentaires versés par la Claims Conference aux 15.000 orphelins dont certains n’avaient que de faibles ressources.
Savez-vous si les sommes déposées à l’arrivée des camps, qui avaient été consignées à la Caisse des Dépôts et Consignations, ont été restituées ou si elles ont été réemployées à des fins de réparation ?
J’avais posé cette problématique bien plus tôt à la Caisse des Dépôts et Consignations où j’ai trouvé tout de suite un interlocuteur impliqué, un responsable dont les deux parents avaient été déportés en novembre 1942. La CDC a traité la question de façon précise et, en 1995, ils étaient prêts à répondre. Je dois reconnaître que la Commission pour la restitution des biens et l’indemnisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS) a très bien fait le travail qui lui a été confié à partir de septembre 1999. La Fondation pour la Mémoire de la Shoah (FMS) a reçu les sommes qui ne pouvaient pas être versées parce que les familles avaient disparu et a su conserver ce patrimoine tout en redistribuant, depuis sa création, un demi‐milliard d’euros. Ces deux institutions, la CIVS et la FMS, poursuivent parfaitement leur mission. Concernant les orphelins, beaucoup ont déjà disparu et ceux qui restent ont entre 85 et 100 ans aujourd’hui…
Propos recueillis par Léa Taieb et retranscrits par Antoine Strobel-Dahan
Pour en savoir plus :
Annette Wieviorka, « Éléments pour une histoire de la Mission Mattéoli », Revue des droits de l'homme – N° 2, 2012






