
Ce jour‑là, à Rome, un pape franchit le seuil d’une synagogue. Quelques pas suffisent pour aller du Vatican au Tibre ; mais il aura fallu des siècles pour combler la distance invisible, épaisse, entre l’Église et le peuple juif. Ce jour‑là, Jean‑Paul II ne traverse pas seulement la ville : il marche à travers une mémoire lourde, traversée de soupçons, d’humiliations anciennes et de silences obstinés.
La Grande Synagogue de Rome porte encore en elle une blessure vive – l’attentat de 1982, le cri d’un enfant qui ne rentrera jamais chez lui. Dans cette lumière endeuillée, chaque geste devient grave. Le pape avance lentement, écoute les chants hébraïques, laisse son regard se lever vers l’arche sainte. Il devient un hôte, presque un visiteur tardif, qui reconnaît humblement ce qu’il doit à la maison où il entre.
Les mots qui brisent le silence
Alors les mots viennent – non comme des formules apprises, mais comme une brèche dans l’histoire. « La religion juive ne nous est pas “extrinsèque” mais, en un certain sens, elle est “intrinsèque” à notre religion », dit‑il, et l’air semble retenir son souffle. Puis il ajoute, dans une parole appelée à demeurer : « Vous êtes nos frères bien‑aimés et, d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. »
Dans ces mots longtemps retenus, quelque chose bascule. Cette expression ne surgit pourtant pas de rien : elle prolonge la réflexion engagée au Concile Vatican II, avec la déclaration Nostra Aetate, qui avait déjà réinscrit le judaïsme au cœur de l’histoire du salut chrétien. En parlant de « frères aînés », Jean‐Paul II reconnaît non seulement une antériorité historique, mais une dette spirituelle irrévocable. Cette formule rompt avec toute théologie de substitution, en affirmant que l’Alliance avec le peuple juif n’est ni abolie ni dépassée. Elle ouvre ainsi un espace nouveau : celui d’un dialogue fondé non sur la correction ou la conversion, mais sur la reconnaissance mutuelle et l’écoute. Dès lors, la relation cesse d’être verticale pour devenir fraternelle, exigeante et partagée.
Le peuple accusé, tenu à distance, réapparaît comme une source. Non plus une altérité à corriger, mais une présence fondatrice, sans laquelle rien ne tient, rien ne commence.
Lors de son allocution, notamment, le pape déclare : « Cette rencontre conclut, d’une certaine manière, après le pontificat de Jean XXIII et le Concile Vatican II, une longue période sur laquelle il ne faut pas cesser de réfléchir pour en tirer les enseignements opportuns. Certes, on ne peut pas, et on ne doit pas, oublier que les circonstances historiques du passé furent bien différentes de celles qui ont fini par mûrir difficilement au cours des siècles. Nous sommes parvenus avec de grandes difficultés à la commune acceptation d’une légitime pluralité sur le plan social, civil et religieux. La prise en considération des conditionnements culturels séculaires ne doit pas toutefois empêcher de reconnaître que les actes de discrimination, de limitation injustifiée de la liberté civile, à l’égard des Juifs, ont été objectivement des manifestations gravement déplorables. Oui, encore une fois, par mon intermédiaire, l’Église, avec les paroles du Décret bien connu Nostra Aetate (n. 4) “déplore les haines, les persécutions et toutes les manifestations d’antisémitisme qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les juifs” ; je répète : “quels que soient leurs auteurs” ».
Une continuité assumée
Ce geste, pourtant, ne surgit pas de nulle part. Il s’inscrit dans une histoire récente – celle inaugurée par Jean XXIII, qui efface des liturgies les mots de mépris hérités des siècles, et poursuivie par le Concile Vatican II avec la déclaration Nostra Aetate (1965), qui appelle à un changement de regard radical sur le judaïsme. En entrant ce jour‑là dans la synagogue de Rome, Jean‑Paul II accomplit en acte ce que ses prédécesseurs avaient commencé à formuler en paroles : la reconnaissance, patiente et profonde, d’une fraternité spirituelle retrouvée.
Pour La Croix (15 avril 1986), Georges Mattia, envoyé spécial permanent à Rome, raconte : « Il aura fallu deux mille ans pour qu’un pape couvre les deux mille mètres séparant la basilique Saint‑Pierre de la synagogue. La visite de Jean‑Paul II à la communauté israélite de Rome revêt une portée universelle. Dans une émouvante intimité, neuf cents personnes ont pu assister, dans ce temple combinant les styles assyro‑égyptien et grec, à l’événement merveilleux : quatre cents invités, ministres, hommes politiques, autorités locales, trois cents membres de la communauté et deux cents journalistes, reliés surtout aux États‑Unis où vit près de la moitié du peuple juif (5,7 millions de personnes). »
Une langue à réinventer
Rien, pourtant, n’est effacé. Ni les siècles de persécution, ni les paroles qui ont blessé, ni les absences qui pèsent encore. Mais en ce dimanche, dans l’échange des regards, dans l’accolade offerte au grand rabbin, dans ces silences où nul ne cherche à se défendre, une autre langue s’invente. Une langue fragile, hésitante encore – mais vivante. Une langue qui n’oublie rien, mais qui refuse que le passé ait le dernier mot. Et, pour un instant suspendu, dans la Grande Synagogue de Rome, l’histoire cesse d’être un fardeau immobile. Elle devient promesse – incertaine, exigeante –, celle d’une fraternité à apprendre, pas à pas, comme on réapprend à parler après un trop long silence.




