
Les 13 et 14 avril avait lieu la cérémonie de Yom haShoah au Mémorial de la Shoah à Paris. C’est une journée particulière par le poids de sa signification et du chagrin qu’elle charrie bien sûr, mais aussi par le format singulier de l’hommage rendu que constitue cette lecture de noms des déportés juifs de France, ininterrompue pendant 24h.
Cette année, pendant 24h, des centaines de personnes se sont relayées pour écouter les noms des 32.000 Juifs déportés depuis la France par les convois 5 à 35. Cette cérémonie est une méditation enveloppée d’une foule de fantômes, une hypnose collective et vertigineuse guidée par la litanie de noms qu’on ne peut honorer que le temps de les prononcer.
Il n’y a que les vivants pour pleurer les morts et c’est au cours de ce temps hors du commun et bien vivants qu’ils ont l’intention de leur rendre hommage.
Cette année, Théo Madar a suivi la cérémonie en intégralité.
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Passé les fourgons de police, la file d’attente et le sas de sécurité, je m’installe sur un banc d’écolier face aux écrans disposés devant le Mur des Justes, qui retransmettent ce qui se passe quelques mètres plus loin, sur le parvis du Mémorial de la Shoah.
19h05. François Heilbronn, vice‐président du Mémorial de la Shoah à la carrure gigantesque ouvre la cérémonie. Quelques mots sur l’antisémitisme, des hommages, des remerciements puis, sans en avoir l’air, il synthétise la raison d’être des 24 prochaines heures :
« Tous ensemble, indifféremment de nos origines, convictions, nous lisons un à un les noms des enfants, des femmes et des hommes assassinés pour le simple fait d’être nés juifs. »
19h25. Le discours terminé, des rescapés accompagnés d’enfants du Talmud‐Tora de Judaïsme En Mouvement (JEM) allument les six bougies du souvenir.
19h31. Frania Eisenbach Haverland, 100 ans, survivante de quatre camps de concentration et seule rescapée d’une famille de 60 personnes, s’avance vers le pupitre : « Aujourd’hui c’est le seul moment où on peut se souvenir d’eux». Puis, plus tard, « trop émue, trop fatiguée, pardonnez-moi. Parler d’eux, c’est trop difficile… »
Elle se tait.
Répète « Je suis trop émue. »
Du silence.
Une dame de 100 ans ne trouve pas les mots.
On l’applaudit.
La lecture commence par le convoi numéro 5 : des enfants du Talmud‐Tora puis des personnalités publiques défilent sous le regard vivant des femmes rescapées mises à l’honneur sur l’estrade.
21h15. Les anonymes, dont je suis, entrent sur le parvis du Mémorial. Au passage d’un deuxième portique de sécurité, mon prédécesseur fait des blagues au vigile.
Ça aussi, c’est un genre de tradition : la fouille par les agents de sécurité. Moi qui n’ai jamais connu autre chose, si un jour les lieux juifs n’ont plus besoin de protection digne d’un aéroport, ça me fera tout drôle.
21h57. Sur le parvis du Mémorial, un homme cite le nom de son père revenu des camps et mort il y a deux mois. À sa droite, l’administrateur s’agite à la recherche du lecteur suivant tandis qu’un couple attend son tour, les mains tétanisées, verrouillées l’une dans l’autre. Près d’eux, une mère prend des bras d’un père un bébé endormi, car c’est lui le lecteur perdu. Les babillements du bébé résonnent sous la bâche en plastique du parvis.
Il y a quelque chose de dérangeant et de si particulier à cette journée durant laquelle l’émotion la plus profonde qui soit se laisse sans cesse bousculer par l’agitation ambiante. On parle des morts, on rigole avec son voisin.
Chaque occasion de rassemblement, quelle qu’en soit la gravité, est un prétexte pour tous ces gens, vieux comme jeunes, de venir chuchoter bruyamment dans un coin tandis que les organisateurs font les gros yeux à cette assistance pas même capable de mettre ses téléphones en silencieux. On aime la vie et, avec ces gens, c’est le café du commerce en n’importe quelle circonstance.
On dit qu’il n’existe que la pulsion de mort ou la pulsion de vie. En ce Yom haShoah 2026, il apparaît qu’on préfère encore la pulsion de vie à la lourdeur du monde. Ce n’est pas de la légèreté, on ne combat pas le poids de l’instant, c’est simplement réitérer le choix de la vie envers et contre tout.
22h15. Un homme avec un costume azur sur une chemise multicolore et des bretelles, une épaisse chevelure et une grosse moustache taillée en guidon, toutes les deux d’un bleu canard criard. Il s’assoit près de moi, téléphone et s’en va. Je ne le reverrai pas. C’était une apparition mythologique. Un Gengis Cohn sorti du théâtre Yiddish venu nous rappeler qu’on n’évoque pas les noms de gens ternes, mais de ceux qui furent des étincelles de vie.
22h33. La lecture du convoi numéro 8 commence et, ce qui me frappe cette année, ce sont tous ces noms que l’on n’entend jamais autre part. Des noms de famille qui n’existent peut‐être plus qu’ici, immortalisés sur le Mur des Noms du Mémorial de la Shoah. Immortalisés, mais qui n’habitent plus la bouche de personne le reste de l’année. En ce jour du 27 Nissan, on donne, le temps de le prononcer, le droit à ce nom perdu parmi six millions d’autres d’exister encore un peu dans un monde où plus personne ne se souvient que quelqu’un s’est appelé ainsi.
Tant de monde qui défile. D’où viennent‐ils ? De Paris, de France et parfois même de l’étranger. Pour l’unique raison de faire entendre les noms de ceux qui leur sont pour la plupart de parfaits inconnus.
La mémoire au corps. Venir s’asseoir dans le froid parce qu’on ne veut pas qu’ils soient oubliés.
22h54. « Une ou un Levy-Strauss dont nous n’avons pas le prénom. »
Celui‐là me bouleverse particulièrement. L’horreur de cette cérémonie, c’est qu’on finit par ne plus réagir à l’océan de noms qui est déversé devant nous. Alors, quand une bourrasque vient briser le rythme des vagues, on est comme réveillé dans les eaux froides. Si on précise d’où ils viennent pour les différencier des homonymes déportés dans le même convoi et pour nous rappeler que ces vies capturées avaient effectivement un point de départ, on boit la tasse.
Lorsqu’on ajoute l’âge de la personne pour signifier que c’était un enfant, on coule à pic. Mais alors, quand on ne sait ni son âge, ni son sexe, ni son prénom, ni d’où il vient ? Quand on ne sait rien à part que cette personne a existé. Alors là, l’océan n’est plus que fond marin.
Qui que tu sois ; mort dans le wagon ou au camp, de maladie, gazé, fusillé, ou que tu sois revenu et que les recherches ne t’aient pas encore identifié, nous sommes là pour ton existence. Par notre voix, tu revis toi aussi, pour la fraction de temps durant laquelle tu émerges de l’océan.
23h56. Convoi numéro 10
Des jeunes du mouvement de jeunesse Yaniv ébouriffés et en survêt au nom de l’asso sont mêlés à d’autres jeunes endimanchés, rasés de près, bien peignés, le teint frais et les pommettes roses de ceux qui veulent bien faire.
00h35. Convoi numéro 11, le parvis s’est vidé, le calme de la nuit s’installe. Restent quelques irréductibles bavards encore dans un coin.
Qu’est-ce qui motive ceux qui, comme moi, restent en cette soirée glaciale à écouter l’océan ?
1h05. La fatigue se fait sentir alors que commencent les premières lectures par Zoom avec les noms des personnes déportées par le convoi numéro 12.
Sur les écrans, la vidéo n’apparaît pas tout de suite, seule résonne une voix métallique compressée par l’ordinateur. Je vois des gens ramener des boissons chaudes. J’en prends une aussi.
2h00. Convoi numéro 13 : je lis en 5ᵉ et 6ᵉ positions. Congelé, du mal à parler, timide. Éprouvant.
2h33. Derrière nous, dans la rue, le moteur du fourgon de police ronronne sans discontinuer. Maintenant que Paris est endormi et qu’il ne reste ici plus qu’une dizaine de personnes — presque un minyan — on l’entend bien fort, ce rappel audible de la protection de l’État français.
Dans le journal de Kafka, lors d’un pic d’activité antijuive à Prague, il écrit « police montée, gendarmes baïonnette au canon […] la honte indigne de vivre sous protection constante. »
2h43. Convoi numéro 14 : En plus des administrateurs, nous sommes trois. Un couple au premier rang, le Mémorial de la déportation des Juifs de France posé sur les genoux, suit un à un les noms énoncés.
Dans leur coin, les administrateurs qui se partagent les lectures délaissées de la nuit préparent leurs feuilles, étudient les noms et débattent de leurs prononciations :
- Chaïa, c’est ch, c'est comme Sasha !
- Mais non, c'est Haïa !
3h23. Sur l’estrade, on ne lit plus que pour un petit monsieur aux cheveux grisonnants arrivé il y a peu et moi. Je reste debout contre l’énorme cylindre en bronze planté au milieu du parvis, arborant les noms des camps de la mort et du ghetto de Varsovie. Sa masse oxydée verte nous protège et nous observe sans broncher. Lui qui veille tous ces morts le reste de l’année, pendant quelques heures, nous partageons son fardeau.
3h44. La lecture du convoi numéro 15 a commencé sans que je m’en aperçoive. Je dois dormir.
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07h30. Se réveiller après une sieste de deux heures à la place d’une nuit complète est encore plus compliqué que de ne pas dormir.
Paris est déjà réveillé. Les élèves vont en classe. Les travailleurs cherchent un coin de café ensoleillé. À bord de leur fourgon, deux policiers somnolent sur leurs portables.
8h06. Sous nos pieds, dans la crypte, le Consistoire central organise un kaddish. Quelques messieurs en complet‐veston entrent au pas de course pour y participer avant d’aller au bureau.
Le chant des hommes monte du sol jusqu’au Mémorial.
9h04. Soudain, Radio J résonne dans les enceintes du parvis et les corps ankylosés se soulèvent. Debout, la sirène du souvenir retentit ici comme en Israël.
9h19. Convoi numéro 23 : l’administrateur s’est endormi sur une chaise. Sa tête lourde de sommeil dégringole au ralenti. Le soleil s’infiltre dans les rangs de l’assemblée.
“C'était la première fille de mon père et c’est mon homonyme.”
10h59. Convoi numéro 25 : chaque micro‐événement prend une dimension symbolique gigantesque dans cette journée‐monument. Comme ça arrive plusieurs fois au cours de la cérémonie, on ne trouve pas le lecteur suivant. Le rythme des noms entretenu parfois depuis des heures s’arrête net. Nos cœurs qui battaient à cette même mesure se serrent et, sur l’écran, le plan serré sur la tribune nous apparaît vide.
Fausse alerte, une école juive prend la relève.
12h52. Pourquoi porter une kippa pour Yom haShoah ? Peut‐être souhaitons‐nous marquer notre lien à cette identité en ce jour où nous nous souvenons de ceux déportés pour cette même identité. Tout ceci serait donc une longue prière ? À la synagogue, le kaddish est toujours précédé d’un rappel des noms de nos chers disparus. Aujourd’hui, cette liste ne s’arrête jamais.
En réalité, elle s’arrête. La fin sonnera alors qu’on n’aura même pas pu tous les citer. Le kaddish viendra couper l’hommage avant sa véritable fin. On n’y arrive jamais. 75.568, c’est trop de noms pour 24 heures. On n’y arrivera jamais.
14h50. Convoi numéro 30 : je m’endors.
Une sirène de police retentit tout proche d’ici et me sort de la torpeur. Dans un demi‐sommeil, je me traîne jusqu’au musée‐mémorial, titube d’un étage à l’autre. Personne ne fait attention à moi, je suis une mouche volant dans l’espace, me cognant contre les murs jusqu’à l’exposition permanente. Mon corps s’immobilise devant une grosse machine agricole en bois. J’ignore complètement son lien à la Shoah. Je lis. Les nazis s’en servaient pour séparer la chair brûlée des os.
Plus loin, une affiche dédiée à la “semaine de l’enfance juive martyre” : deux petits corps gris faméliques se tenant par la main échappent à la svastika rouge cachée derrière les barbelés et avancent en direction de mains rosées tendues vers eux.
Le dernier espace de l’exposition est une petite pièce couverte de panneaux lumineux projetant des milliers de photos d’enfants assassinés. On s’immerge dans ces visages silencieux et juvéniles pour l’éternité.
Je remonte vers la crypte. Sous l’énorme étoile en marbre noir, les cendres recueillies dans les camps de la mort sont enterrées dans de la terre d’Israël. Au‐dessus, une plus petite Maguen David dessinée en point lumineux perce le bronze du cylindre du parvis. De l’autre côté, une maquette du ghetto de Varsovie, une alcôve abritant les fichiers juifs de la France de Vichy et la porte d’un baraquement du camp de Beaune‐la‐Rolande.
Au sortir de la crypte, une salle toute jaune, des bruits de cigales, une citation d’Émile Ajar à propos de Nice et les planches exposées de la BD Les Sœurs Jacob de Marie Desplechin et Fred Bernard. Le soleil tout près des cendres.
Je monte visiter l’exposition temporaire sur Simone Veil et ses sœurs Denise et Madeleine. “Visiter” n’est pas le bon mot. Je déambule, capte quelques phrases d’explications par‐ci par‐là, me promène d’une salle à l’autre, rebrousse chemin. Aujourd’hui, il n’est pas question de “faire une expo”. Aujourd’hui, n’est pas un jour “intellectuel”.
Au fond de l’exposition, une salle toute noire. Des poufs sont étendus face à un écran de projection qui diffuse les mots des sœurs Jacob. L’obscurité de cette salle me donne envie de dormir en même temps qu’elle me fait peur.
16h30. Convoi numéro 32 : “Parmi ceux-ci, il y en avait douze qui étaient nés dans l'Empire ottoman.”
Le Gengis Cohn de cette nuit s’est métamorphosé. Il n’a plus le même visage, mais je reconnais son goût pour la couleur dans ses habits diurnes, un complet vermillon. Du velours côtelé cramoisi à la casquette d’ouvrier saumon. Rouge des pieds à la tête, même sa coque d’iPhone est tomate.
17h03. Convoi numéro 33 : À ce stade, je vois peu de larmes dans l’assistance. La lecture des noms est trop avancée. L’émotion vient principalement des orateurs. La voix se brise et un nom reste bloqué dans la gorge avant de siffler jusqu’au micro. Nous, assistance attentive, tamisons notre réaction. Nous n’ignorons pas l’effusion de tristesse qui jaillit de l’océan, mais on ne console pas. Parce qu’enfin, pourquoi consoler ? Pleure, on est ici pour ça. Sens bien les larmes rouler, tremper tes yeux et flouter ta vue. Tu pleures pour nous aussi.
Pleure autant que tu veux, on puise dans tes larmes ou, plutôt, tu les partages avec nous. Pleure, tu peux, on t’attendra le temps qu’il faut jusqu’à ce que tu prononces le prochain nom.
17h14. “Cécile Grinszpan, 4 ans, Alix Grinszpan, 4 ans… des jumelles apparemment…”
18h20. La fin approche. Le soleil s’est caché derrière les immeubles. On a ressorti les drapeaux associatifs et le parvis est presque saturé. Un voluptueux mélange de parfums dont les vieilles dames et les vieux messieurs ont le secret circule dans l’air. Comme en fin de shabbat, lors de la havdala, on respire des épices pour réveiller ses sens avant de retourner au monde.
19h13. La lecture est terminée. François Heilbronn nous informe que 638 lecteurs se sont relayés depuis hier soir. Les rabbins présents récitent le El Male Rahamim puis le Kaddish.
“Ô terre, ne recouvre pas leur sang…”
19h23. La cérémonie s’achève.
Retour à la normale dans le métro. La boîte de Pandore se referme. Il faut se consacrer aux vivants à présent.
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21h23. En pensant au titre que prendrait ce récit, celui d’un film de Maurice Pialat m’est revenu en tête. C’est un court‐métrage intitulé L'Amour existe, explorant l’évolution de la banlieue au début des années soixante. Rien à voir a priori. Mais ce titre poétique et inflexible s’impose à moi.
Rappeler les noms des déportés, c’est rappeler ceux qui les portaient, avec leurs visages, leurs histoires. Faire ce qu’on fait pendant 24 heures, c’est ressusciter un monde qui a été arraché.
On peut très bien se dire que le génocide juif a réussi puisque ce monde, le yiddishland, pour faire simple, n’existe plus.
On peut aussi se dire qu’il n’est pas complètement mort. Non seulement, car certains ont survécu et leurs descendants sont présents pour le rappeler, mais aussi parce qu’à la simple évocation d’un nom de famille disparu, nous faisons revivre ce monde. Enfin, les Juifs existent encore. L’existence est sûrement une des problématiques centrales du judaïsme, autant dans sa dimension religieuse puisque Dieu est selon la tradition “celui qui est” et l’humain son partenaire, que dans sa dimension culturelle. En diaspora comme en Israël, les questions sont toujours les mêmes : s’intégrer sans disparaître, exister sans se retrancher du monde, l’universalité par le particularisme.
Les déportés existent encore un peu et nous aussi.



