
Étonnamment, la figure la plus symbolique de la Résistance française n’avait encore jamais été au cœur d’une fiction de cinéma. Jean Moulin n’avait jusqu’ici inspiré que deux téléfilms, avec Charles Berling (2002) puis Francis Huster (2003) dans le rôle‐titre.
Avec Moulin, le cinéaste hongrois László Nemes (réalisateur du Fils de Saul, consacré aux Sonderkommandos d’Auschwitz et oscarisé en 2016) retrace les derniers jours du chef de la Résistance intérieure française. Le récit commence en juin 1943, au moment de son arrestation, alors qu’il tente de réunifier les forces de l’Armée secrète.
Porté par un Gilles Lellouche remarquable de retenue, touchant d’humilité et de respect pour son personnage, bref, à la hauteur de la responsabilité qui lui incombe, le film, présenté en compétition lors du dernier Festival de Cannes, donne à voir un héros habité par ses convictions et vulnérable à la fois. Profondément humain. Face à lui, l’acteur allemand Lars Eidinger, grand comédien de théâtre, incarne un Klaus Barbie d’une froideur terrifiante, dont le sadisme affleure rapidement derrière une apparente maîtrise de soi.
Tourné en 35 mm dans une reconstitution sombre du Lyon de 1943 réalisée en Hongrie, « Moulin n’est pas un biopic », comme le rappelle l’historien Stéphane Nivet, auteur de Jean Moulin, l’inconnu de Lyon, 1942-1943 (Éditions Le Progrès, 2023), mais une « adaptation » du duel entre Moulin et Barbie. Entre deux réalités de l’Occupation. Moulin ne prétend d’ailleurs pas reconstituer ce que l’Histoire n’a pas conservé : aucun compte rendu ne nous livre précisément le détail des interrogatoires du résistant par le criminel nazi. Du tout premier, presque courtois, dans les bureaux cossus du chef de la Gestapo à Lyon, aux scènes de torture – et, plus encore, d’anéantissement – psychologique et physique, le film – le scénario bien sûr, mais aussi la lumière et l’angle de prise de vue – orchestre une montée progressive de la tension. Le spectateur est désemparé, puis oppressé, jusqu’à ce que l’éprouvant bascule dans l’insoutenable. Une intensité et une violence nécessaires pour qu’il prenne la mesure de la cruauté du « boucher de Lyon » et, derrière lui, de l’entreprise de déshumanisation nazie.
À cet affrontement entre le résistant et son bourreau s’ajoute un autre combat, très intéressant, mais dont on parlera moins. Celui de Moulin avec lui‐même, avec sa solitude et sa peur de ne pas tenir. Moulin raconte aussi ce qu’un être humain parvient à préserver de lui‐même lorsque tout est fait pour le briser.



