
L’exposition commence par une juste question, qui est Georges Kars, l’artiste que le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme contribue à faire sortir de l’oubli ? Tchèque juif de langue allemande (maîtrisant aussi le tchèque), contemporain de Kafka, ami de Max Brod (qui était aussi ami avec l’écrivain), artiste de l’École de Paris, mutilé dans son œuvre, Kars cumule les identités. C’est en travaillant sur l’exposition Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940 (2021) que Pascale Samuel, l’une des commissaires de l’exposition, a appris à connaître ce peintre. “Il figure aussi dans le livre écrit en yiddish, Undzere Farpaynikte Kinstler, Nos artistes martyrs, de Hersh Fenster, un livre qui raconte des dizaines d’artistes juifs de l’École de Paris victimes de la Shoah”, précise‐t‐elle.
Georges Kars a mis fin à ses jours en février 1945 en à Genève, la veille de son retour en France. “Il ne voulut pas accepter la vie tranquille qui s’offrait à nouveau et se jeta du cinquième étage de son hôtel”, écrit Katia Granoff, galeriste, dont les mots sont reproduits en fin d’exposition. “Il n’a sûrement pas supporté d’apprendre ce qui était arrivé à sa famille”, complète Pascale Samuel.
Après sa mort, sa femme, Nora Kars, ex‐ballerine, a porté ses travaux, espérant faire vivre son nom et ses toiles, au‐delà de son vivant. Elle y parvient en réunissant une documentation conséquente constituée en partie d’archives photos (sur les différentes localisations de 342 toiles, les collectionneurs répartis partout dans le monde, preuve de son succès) mais quand elle s’éteint, la mémoire de Kars s’étiole, s’égare. “Plus personne n’était là pour la défendre. Jusqu’à 1989, avec le rideau de fer, les échanges entre la République Tchèque et la France s’étaient raréfiés et les artistes ayant vécu à l’étranger avaient été bannis par le régime tchèque”, ajoute Anna Pravdová, conservatrice de la collection d’art moderne de la Galerie nationale de Prague et co‐commissaire de l’exposition. “La moitié des œuvres que nous allons découvrir viennent de musées tchèques, l’autre moitié de musées français puisqu’en son temps, des œuvres du peintre ont été achetées par des musées et des galeries”, rappelle Pascale Samuel.
“Pour reconstituer la vie de Kars, nous nous basons sur des fragments, des échanges de courriers – dans une lettre qu’il écrit à Chana Orloff pendant l’Occupation, on comprend qu’il parle un peu yiddish et qu’il s’apprête à faire Pessah”, nous renseigne Anna Pravdová. Les archives de Kars, tout ce qui le raconte de façon plus informelle, a été détruit, ou se trouve dans l’attente d’être redécouvert. C’est aussi l’espoir de cette exposition : amener des descendants de proches de Kars à se manifester, à explorer leurs archives pour mieux saisir cet artiste.

Comment partir à la rencontre d’un artiste dont la trace n’a pas été conservée avec soin, dont l’oubli a pu agir à sa guise ? Dans la première salle, une succession d’autoportraits réalisés par l’artiste sur plusieurs décennies, des années 1900 aux années trente, se dévisage. “Au début, il se représente en dandy, un pinceau à la main, costume et nœud papillon”. Les commissaires de l’exposition nous le répéteront cet homme était un homme inquiet. Il a donc jugé utile de restituer cette expression, la fragilité, sur son visage. “Il ne cherche pas à s’embellir, pas à caresser son ego. Sa démarche est plutôt introspective, dans l’interrogation”, observe Anna Pravdová. À partir de 1936, Georges Kars passe sa vie à s’échapper, à quitter un pays pour un autre. Son dernier autoportrait date de 1938, année de l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’armée allemande. “C’est un destin juif, par son cosmopolitisme, par ses fuites répétées”, estime Pascale Samuel. Chana Orloff nous donne la possibilité de rencontrer son visage en trois dimensions, elle l’a sculpté en 1931, il nous donne l’impression d’être sur le qui‐vive, sa bouche légèrement entrouverte pourrait raconter une histoire comme nous inciter à prendre la tangente.
D’où vient Georges Kars ? D’abord, de ses parents qu’il a représentés en 1906, des bourgeois Juifs de Bohême, “ouverts aux arts, très insérés sur le plan économique”. Son père ne croyait pas véritablement à son devenir de peintre, sa mère en était plus convaincue. C’est grâce à elle qu’il commence à prendre des cours de dessin. Ses parents sont recouverts de vêtements noirs, la pose n’est pas tellement festive, ils se tiennent sages ou stricts, le sourire absent. Est‐ce ainsi que le fils percevait ses parents ? Est‐ce une consigne qu’il a donné à ses parents ? Est‐ce ainsi que l’on représentait ses parents ?
Kars est le fils de sa mère et un enfant de Prague, il a grandi à Kralupy nad Vltavou, à quelques kilomètres de la ville qui a aussi enfanté la légende du Golem (créé par Gustav Meyrink, contemporain de Kars). Plutôt bien né, Kars peut parcourir plusieurs villes européennes, d’abord Munich pour ses études à l’Académie des Beaux‐Arts, puis Madrid et Lisbonne pour absorber d’autres pratiques artistiques et culturelles. D’autres couleurs aussi, du ciel comme des tenues traditionnelles. Sur un mur, l’un de ses premiers nus, galbé au fusain, se dresse de dos, face à un miroir. En constraste, une œuvre de Jules Pascin, dit “le prince de Montparnasse”, une femme à demi‐découverte – seuls des bas l’habillent – se prépare pour quelque chose, ses touches de couleur réveillent notre œil.
En 1908, il s’installe à Montparnasse, “centre artistique européen de l’époque”, sur les conseils d’amis, et fréquente d’autres artistes juifs d’Europe de l’Est, Chagall, Soutine, Orloff. “Il était aussi connu pour aider les artistes praguois venus à Paris dans l’espoir de concrétiser leur projet, il agissait comme un trait d’union entre ces deux pays, cultures”, informe Anna Pravdová.
Comme d’autres Tchèques – architectes, sculpteurs –, il est très marqué par le cubisme. En 1912, l’artiste se trouve à Majorque et reproduit une scène des femmes emballant des citrons d’un jaune vif, “une œuvre charnière dans sa peinture cubiste”, une toile qu’il choisira d’exposer lors des cinquante ans du Salon des Indépendants en 1934.

En 1914, la guerre est déclarée, le Tchèque, ressortissant d’une puissance étrangère, est contraint de quitter Paris. Il rejoint l’armée autrichienne pour être mobilisé sur le front oriental, en Galicie. “Il continue de dessiner des portraits, des femmes, le croquis lui offre une parenthèse.” Comme beaucoup d’artistes, la guerre percute son trait, l’affirme aussi. “On arrive à un moment dans son travail que l’on pourrait appeler la maturité, Kars va définir son propre style, trouver sa voie”, observent les commissaires de l’exposition. Progressivement, il s’oriente vers un plus grand contraste entre la carnation de ses personnages et leur décor. Son trait s’affine, il perd en structure et en épaisseur, ce que certains appellent le “retour à l’ordre”, le retour au classicisme.
Après l’armistice, Georges Kars reprend sa place à Paris, “là où se trouvent ses amis – Suzanne Valadon, Juan Gris, Maurice Utrillo ou encore Guillaume Apollinaire –, le bouillonnement intellectuel et artistique”. Cette exposition rétablit les liens amicaux et artistiques qui existaient entre Kars et d’autres artistes de Montmartre : “ce n’était pas du tout un artiste isolé”. Au sujet de Suzanne Valadon, ils se retrouvent autour d’une certaine façon de dessiner. Kars encercle ses formes de traits noirs, “d’un épais cerne expressif”. Valadon le souligne dans la préface du catalogue de son exposition de 1931 à la galerie Berthe Weill (il vit sa première exposition personnelle en France en 1928). Kars dessine Valadon sur son lit de mort en 1938, dernier hommage à son amie. Le dessin raconte une femme endormie pour toujours, dans un lit, des fleurs déposées sur son buste. Il s’accompagne d’un mot, il écrit depuis sa position d’ami-admirateur : “ce portrait ultime du maître du dessin que vous étiez. Soyez pas trop sévère”.
Nous arrivons dans une salle, espèce d’alcôve. Une citation à l’entrée pose d’emblée le cadre : “Pour moi, la forme et le dessin sont les choses primordiales. La couleur, c’est du lyrisme, élément secondaire. Le dessin, lui, c’est le support nécessaire”. La voix du peintre s’entend, son exigence domine. Des personnages s’inscrivent sur la page, dans une ou deux couleurs, leurs contours se gravent sur la feuille. Un Moïse sauvé des eaux, seule œuvre qui s’inspire de la Bible (une esquisse qui prépare une peinture monumentale). Une femme, épaules nues et foulard recouvrant sa tête, une autre assise cigarette à la main, regard ailleurs, dégageant une certaine assurance. Une femme allongée, dans une tenue de bal et des escarpins, nous suit du regard, déconcertante et lascive. Une femme nue, le corps penché vers l’avant, le crâne presque renversé, chevelure noire corbeau, elle se lave. Une femme danse, une jambe suspendue, ses gestes sont imprécis, en mouvement, brouillés. Qui sont ces personnes ? “Une abstraction”, nous répond‐on. “Si je prends un modèle, je ne cherche pas à représenter une femme mais la Femme”, avait exprimé l’artiste en 1930.
Dans une autre salle, deux murs se regardent, côté gauche, une photographie presque grandeur nature de l’exposition de Kars à la galerie Berthe Weill s’étend, côté droit, ses œuvres, en vrai. La photographie regarde le réel, à près d’un siècle d’écart. Kars peint comme il dessine, sans en faire trop. Sans en dire trop. Une femme aux bas jaunes, le dos un peu courbé, une main posée sur le genou, un sein découvert, l’air d’attendre qu’il se passe quelque chose.
On l’a dit, Kars était un homme entouré, il vivait aux côtés d’autres artistes, pour la plupart des étrangers devenus parisiens. Chana Orloff possédait pendant un temps son tableau La Femme au châle, une femme partiellement nue, un châle, dont les rayures peuvent nous évoquer le tallit, recouvre son crâne. “C’était un homme qui avait connaissance de ceux qui l’avaient précédé, il avait en tête les peintures d’Ingres, ses baigneuses”, traduit Pascale Samuel. Une œuvre – par ses nuances de roses et de gris – caractéristique du travail de Kars dans les années vingt.

On ne l’a pas suffisamment dit, Kars était reconnu de son vivant. Il a été remarqué dans son pays d’origine comme en France. En 1931, il intègre nos collections nationales avec Nue au fauteuil (1929), une femme inconfortablement assise sur une fauteil en velours, le corps nu, un foulard pour couvrir sa tête, des escarpins rouges pour orner ses pieds.
Pendant un temps, Georges et sa femme Nora, se rendent tous les étés (tout comme Chagall), dans un petit village de Catalogne, Tossa de Mar. Kars se montre fasciné par les danseuses espagnoles, les scènes de marchés et de baignades. “Dans ses couleurs, il y a quelque chose de plus vivant, plus vibrant qui se dégage. Un changement marquant pour un artiste tchèque habitué à des paysages plus sombres”, recontextualise Anna Pravdová qui le rapproche de Matisse dans son intérêt pour les tissus. “Cette période heureuse va brutalement s’arrêter en 1936, au moment de la guerre civile”.
Pendant les neuf dernières années de sa vie, l’artiste va tenter de se sauver des dangers qui le guettent, qui le démangent. Il va d’abord se rendre à Prague et rapatrier l’ensemble de ses peintures, 150 environ seront laissées sur place au moment de l’invasion allemande et de son départ précipité pour la France. “Son œuvre va être dispersée, détruite et spoliée, vendue clandestinement, à jamais perdue”, se désolent les commissaires de l’exposition.
En novembre 1942, Kars s’exile en Suisse avec Chana Orloff et son fils (Nora, engagée dans la Résistance, reste à Lyon). Il est interné pendant six semaines dans deux camps différents avant de retrouver sa sœur à Zurich, “psychologiquement éprouvé”. À partir de là, il peint essentiellement sur carton (il n’est pas autorisé à travailler pour ne pas faire concurrence à des artistes suisses), des corps féminins nus, dans des proportions démesurées, “déformées”. En 1943, une femme bascule en arrière, tête renversée, position acrobatique, nuque super allongée, “cela donne aussi une idée de la santé mentale Kars”.
Dans la dernière salle de l’exposition, nous apprenons que six des œuvres de Kars conservées dans des institutions allemandes avaient été désignées “dégénérées”, cinq sont considérées comme ayant été détruites en 1937. L’artiste contemporain Raphaël Denis a matérialisé la trace de ces “fantômes”, à travers son installation : 101 Musées : Kars. Se souvenir du talent de Kars, ce qui existe et ce qui n’existe plus tout à fait, c’est l’objet de cette exposition, l’intention de cet article.




