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Le Rabbin qui voulait ĂȘtre une femme
Publié le 15 Septembre 2022

5 min de lecture

© Roee Rosen, Justine Frank, The Stained Portfolio, 1927 1928,
drawing on paper, 33 x 38 cm
Courtesy of Rosenfeld Gallery, Tel Aviv

C’est Ă  un rabbin provençal du XIVe siĂšcle que nous devons l’une des plus anciennes et plus poignantes remise en question d’assignation au genre qu’a connu le judaĂŻsme. Kalonymus fils de Kalonymus est nĂ© dans une illustre famille juive, dont plusieurs membres s’étaient distinguĂ©s comme Ă©rudits affiliĂ©s Ă  l’école des tossafistes, comme leaders communautaires ou encore comme poĂštes laissant une trace indĂ©lĂ©bile dans la liturgie ashkĂ©naze. Lui‐​mĂȘme est un rabbin, poĂšte et philosophe important, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, liturgiques et religieux.

Dans un poĂšme tirĂ© de son recueil Even Bohan [Ă  lire en pages suivantes], Kalonymus nous fait part de ce que nous appelons aujourd’hui une « dysphorie de genre Â» – Ă  savoir de sa dĂ©tresse d’ĂȘtre nĂ© mĂąle alors que lui‐​mĂȘme se sentirait femme. Le poĂšme est si incongru qu’à travers les siĂšcles, beaucoup y ont vu non pas une confession autobiographique mais une satire de la sociĂ©tĂ© juive mĂ©diĂ©vale. L’humour et la satire sont trĂšs certainement des tactiques discursives inĂ©vitables pour qui ose questionner les tabous les plus profonds de sa sociĂ©tĂ©. Pour autant, le lecteur attentif ne peut rater plusieurs Ă©lĂ©ments semblant valider l’hypothĂšse autobiographique.

Tout d’abord, Ă  une Ă©poque oĂč les dĂ©clarations misogynes crasses Ă©taient chose courante chez les Ă©rudits, rabbins inclus, Kalonymus livre une description Ă©tonnamment riche et belle du quotidien des femmes juives qui l’entouraient. Kalonymus prĂȘte attention au mode de vie des femmes, le dĂ©crit avec bienveillance et envie, et accorde une considĂ©ration rare Ă  ces savoirs domestiques fĂ©minins souvent disqualifiĂ©s par la gent masculine. DĂšs les premiĂšres lignes, Kalonymus oppose l’érudition traditionnelle des hommes Ă  la sagesse des cƓurs, une sagesse qui serait proprement fĂ©minine, intuitive et maternelle. Le terme hĂ©braĂŻque de bina (perspicacitĂ©) fait Ă©galement rĂ©fĂ©rence Ă  l’affirmation talmudique selon laquelle « une dose supplĂ©mentaire de bina a Ă©tĂ© accordĂ©e aux femmes » (Nidda 45b).

Kalonymus envie ces femmes, s’imagine l’une d’entre elles, sans pour autant ignorer leur triste condition sociale. Se rĂȘvant un instant l’épouse parfaite d’un Ă©rudit tel que lui‐​mĂȘme, il n’en reste pas moins lucide sur le prix Ă  payer : une diminution drastique de ses horizons spirituels, de ses droits et devoirs religieux. Mais c’est parce qu’il en est conscient que son rĂȘve de devenir femme tĂ©moigne d’une dĂ©tresse rĂ©elle et profonde. Tous les privilĂšges dont il jouit sont Ă  ses yeux bien peu de choses comparĂ©s Ă  sa certitude de ne pas vivre en adĂ©quation avec son Moi rĂ©el. Le Talmud, dĂ©jĂ  conscient du peu d’opportunitĂ©s religieuses accordĂ©es aux femmes et de leur exemption de la plupart des commandements, se demandait quels moyens d’élĂ©vation spirituelle il leur restait – « Par quels moyens les femmes peuvent-elles accroĂźtre leurs mĂ©rites ? » (Brakhot 17a). Paraphrasant cette interrogation, Kalonymus dĂ©clare : Moi femme, je me rĂ©jouirais de mon sort sans remettre en question les limitations imposĂ©es Ă  mon genre. Moi femme, je me suffirais sans aucun doute des trois devoirs traditionnels de la mĂ©nagĂšre juive : je prĂ©lĂšverais la dĂźme sur mon pain, je respecterais les lois liĂ©es aux menstrues et j’allumerais avec dĂ©votion les bougies de Shabbat.

Mais si un doute persiste encore quant Ă  la sincĂ©ritĂ© du poĂšte, il s’évapore aux derniĂšres strophes. À grand renfort d’intertextualitĂ©s bibliques et talmudiques, Kalonymus adresse une priĂšre dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  son CrĂ©ateur, pour qu’un miracle se produise. N’est-ce pas Dieu qui permit Ă  Abraham de survivre aux flammes oĂč l’avait jetĂ© Nimrod (Bereishit Rabbba 38), qui changea le sexe de Dina fille de LĂ©a dans la matrice de sa mĂšre (Brakhot 60a), qui transforma le bĂąton de MoĂŻse en serpent (Exode 7), qui fit de la mer Rouge une Ă©tendue assĂ©chĂ©e (Exode 14) et qui accorda Ă  MoĂŻse le pouvoir de changer le rocher en eau (Exode 17) ? Ce Dieu capable de changer la nature mĂȘme des choses ne pourrait‐​il donc pas faire de moi une femme ?

Mais, malgrĂ© sa supplique dĂ©sespĂ©rĂ©e, Kalonymus est trop Ă©rudit et trop versĂ© dans la philosophie rationaliste pour croire au miracle. Son poĂšme se clĂŽt sur la difficile acceptation de son sort, de ce « dĂ©faut » qui le poursuivra jusqu’à la mort. Cette fois, c’est la notion halakhique de tsidouk hadin que Kalonymus invoque. Selon celle‐​ci, l’individu juif doit accepter son malheur si celui‐​ci est irrĂ©vocable et imposĂ© par le Ciel. L’expression la plus connue de cette rĂšgle est la bĂ©nĂ©diction « BĂ©ni sois-Tu Éternel, juge de vĂ©rité », rĂ©citĂ©e Ă  l’annonce d’un dĂ©cĂšs. Kalonymus s’empare quant Ă  lui de la trop cĂ©lĂšbre bĂ©nĂ©diction « BĂ©ni sois-Tu Éternel qui ne m’a pas fait femme » et en subvertit le sens. Symbole de la domination masculine juive, expression des prĂ©rogatives religieuses et sociales dont ne jouissent que les hommes, cette formule est considĂ©rĂ©e par les principaux dĂ©cisionnaires comme appartenant Ă  la catĂ©gorie halakhique des louanges ou des grĂąces.

Sans y changer un mot, cette bĂ©nĂ©diction devient dans la bouche de Kalonymus l’ultime expression de sa souffrance infinie. Comme chaque homme juif, lui aussi rĂ©cite ces mots Ă  son rĂ©veil le matin. Pour eux, c’est une grĂące adressĂ©e Ă  Dieu pour les avoir arbitrairement favorisĂ©s Ă  la naissance. Pour lui, c’est l’effroi quotidien du rĂ©veil, l’éphĂ©mĂ©ritĂ© de ses rĂȘves nocturnes face Ă  la terrible rĂ©alitĂ©.

Even BoHan
Kalonymus ben Kalonymus

Quelle douleur et quel opprobre, d’avoir Ă©tĂ© façonnĂ© Ă  l’image des mĂąles ! Son champ est dĂ©vastĂ©, si seulement son CrĂ©ateur le prenait !
Si l’artisan qui m’a façonnĂ© m’avait crĂ©Ă© femme,
J’aurais aujourd’hui la sagesse des cƓurs et la perspicacitĂ©,
De mes mains je tisserais – moi et mes amies saisissant la quenouille, cousant à la lumiùre de la lune, racontant l’une à l’autre de nuit comme de jour, histoires et bavardages. [
]
Et de temps Ă  autre, selon l’habitude des femmes, je me coucherais dans la cendre du fourneau, entre les marmites et la cuisiniĂšre, coupant le bois, alimentant le feu et goĂ»tant mes plats.
Les jours de fĂȘtes, je porterais un anneau au nez et des boucles d’oreilles. Un tambourin Ă  la main, je danserais et chantonnerais.
En temps et en heure, un Ă©phĂšbe au bon cƓur me sera dĂ©signĂ©. Mon homme m’aimera, m’assiĂ©ra sur un trĂŽne, me parera d’or et de bijoux.
Puis viendra le temps du mariage, moi mariĂ©e je serai comblĂ©e quand il me prĂȘtera serment.
Lorsque la faim me trouvera, il me rassasiera du pain de son labeur ; Lorsque la soif s’emparera e moi, il m’abreuvera d’un doux vin. Il se conduira avec ferveur et droiture, sans diminuer mon plaisir. Semaine aprĂšs semaine, mois aprĂšs mois, mon homme droit posera sa tĂȘte sur moi. À la Loi il se pliera, ne me diminuant ni mes vivres, ni mes vĂȘtements, ni mon plaisir.
Moi aussi j’accomplirai mes trois commandements : le sang [de Nidda], le feu [des bougies du shabbat] et la halla. Comme je les souhaite, ces trois‐​lĂ  ! Ils sont plus agrĂ©ables que du nectar, plus doux que le miel ! AprĂšs ces trois, aucune raison d’en ajouter, nul besoin de demander : « Les femmes, qu’ont-elles pour accroĂźtre leurs mĂ©rites ? Â».
Notre pĂšre qui est aux cieux, toi qui accomplis des miracles pour nos PĂšres, par l’eau et par le feu. Toi qui transformas le bĂ»cher d’Ur pour qu’il ne brĂ»le point ; Toi qui changeas le sexe de Dina dans la matrice de sa mĂšre ; Toi qui fis d’un bĂąton un serpent, devant une multitude ; Toi qui rendis lĂ©preuse la main pure ; Toi qui transformas la mer en terre sĂšche ; le sol du Jourdain en terrain aride ; Toi qui fis jaillir l’eau de la pierre ; qui fis du rocher une source – Ah si seulement, tu me changeais moi aussi de mĂąle en femelle !
Si tu m’avais graciĂ© de ce miracle, ĂŽ combien j’aurais Ă©tĂ© reconnaissante ! J’aurais Ă©tĂ© une maĂźtresse de maison modĂšle, protĂ©geant telle une armĂ©e son foyer !
Mais que me reste‐​t‐​il Ă  dire ? Pourquoi pleurer et geindre, si mon PĂšre, qui est aux Cieux, m’a affublĂ© d’un dĂ©faut inamovible que nul ne peut me retirer ? Pourquoi souffrir de ce qui ne peut ĂȘtre changĂ© ? Les lamentations vaines n’aideront pas.
Je me dis donc : je supporterai et souffrirai, jusqu’à ce que j’agonisse et meurs. Et comme je sais qu’il convient de louer Dieu pour le bon comme pour le mal, je rĂ©cite, d’une voix faible, Ă©touffĂ©e : « BĂ©ni sois‐​Tu Éternel, qui ne m’a pas fait femme Â».