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À la racine du mot “corps”

“Tout système philosophique où le corps ne joue pas un rôle fondamental est inepte, inapte.” C’est par cette phrase de Paul Valéry que s’ouvre la réflexion de Marc‐​Alain Ouaknin. Pourtant, nous rappelle‐​t‐​il, le mot gouf, le mot “corps”, n’apparaît pas une seule fois dans le texte biblique !

Publié le 20 janvier 2010

3 min de lecture

« Tout système philosophique où le corps ne joue pas un rôle fondamental est inepte, inapte. »
Paul Valéry  

Notre propos, dans ces quelques remarques, est de présenter la manière dont le texte biblique et la pensée hébraïque pensent la question du corps. 

Ouvrons tout d’abord le dictionnaire pour entendre le « corps » dans sa sonorité hébraïque. Nous trouvons le mot gouf. Trois lettres, guimel-vav-phé, qui forment une racine que l’on retrouve dans les mots goufani, « corporel », goufaniyout, « nature corporelle », goufiya, « gilet de corps », gofane, « caractère d’imprimerie »… Au masculin, gouf désigne le corps humain, le corps d’un être vivant et, en particulier, le tronc indépendamment de la tête et des membres. Au féminin, goufa (guimel-vav-phé-hé) signifie le cadavre ! Il existe aussi le verbe gaf (guimel-phé), dont l’idée essentielle est le fait de fermer, boucher, verrouiller. Le mot gaf(guimel-phé) est aussi un substantif qui désigne l’aile d’un oiseau ; au masculin pluriel, gapayim, ce sont les membres, bras et jambes. Le féminin gafa (guimel-phé-hé) est le mur, la cloison. Guifouf, c’est l’étreinte, l’embrassade ; et le verbe guifèf offre le sens d’étreindre, d’embrasser, de verrouiller. 

Une découverte ! 

La consultation de la concordance biblique fait découvrir au chercheur cette étonnante réalité lexicale : le mot gouf, le mot « corps », est introuvable ! Le mot gouf, le mot « corps », n’apparaît pas une seule fois dans le texte biblique ! Ni dans les Cinq livres de Moïse qui constituent la Torah ni dans les Prophètes ou Neviim ni dans les Écrits ou Ketouvim ! En bref, pas de « corps » dans la bible hébraïque ou TaNaKh… C’est donc un mot qui ne viendra que bien plus tard dans les textes de la Michna, du Midrash et du Talmud. 

Le corps, le cadavre et la royauté 

Si le mot gouf-corps brille par son absence dans la Bible hébraïque, il produit cependant un clignotement phénoménologique dans une apparition‐​disparition sous la forme d’un « cadavre ». En effet, nous avons souligné plus haut que le féminin de gouf se dit goufaet signifie « le corps mort », le cadavre. Sous cette forme d’un corps vidé de vie, le mot apparaît dans le texte biblique au chapitre 10 du premier livre des Chroniques. Ce livre résume l’enchaînement généalogique et chronologique de l’histoire biblique depuis la Création du monde jusqu’à la reconstruction du deuxième Temple et le retour des exilés de Babylone en l’an 516 avant l’ère chrétienne. Livre de synthèse qui déploie une temporalité où seules sont soulignées les fractures dans la logique des lignées familiales et des lignées royales. 

C’est dans ce contexte que le mot goufa fait une brève apparition qui va nous offrir une direction de recherche intéressante ; il s’agit du dernier combat du roi Saül où il trouve la mort, ainsi que ses trois fils. 
« 12. Tous les hommes vaillants se levèrent, et enlevèrent le corps (goufat) de Saül et le corps (goufot) de ses fils, et les transportèrent à Yabech, et jeûnèrent sept jours. 13. Saül mourut par la faute qu’il avait commise contre Dieu ; à cause de la parole de Dieu qu’il n’avait pas observée, et aussi pour avoir interrogé et demandé Ob. 14. Il n’avait pas interrogé Dieu qui le fit mourir et transmit la royauté à David fils de Yichaï. » 

La dynastie de Saül s’éteint ; elle n’aura été qu’une simple esquisse, qu’un court balbutiement de la royauté d’Israël, qui va maintenant se construire par David et ses descendants. 

C’est donc dans cette fracture de la temporalité du pouvoir royal que le mot « corps » est prononcé, pour désigner le cadavre du roi et de ses enfants, pour souligner la fin, la disparition de la première royauté, et l’inauguration d’une autre histoire. 

Certes, le mot « corps » est prononcé, mais seulement au féminin singulier et au féminin pluriel, goufa et goufot, termes qui désignent le « cadavre » et plus précisément dans notre contexte, un « corps sans tête ». Le mot « corps » proprement dit, gouf, continue à être absent du texte biblique et sa timide et éphémère apparition dans l’horizon de la royauté vient peut‐​être indiquer un rapport fondamental entre le corps et le roi. 

« Corps objectif » et « corps subjectif » 

L’absence du mot « corps »-gouf dans le texte biblique vient ainsi faire signe vers une autre manière de penser le corps, vient peut‐​être dire qu’il existe différentes modalités de le percevoir, de l’aborder et de le comprendre. Le corps, qui n’a pas trouvé de nom pour se dire, vient peut‐​être enseigner de manière fondamentale qu’il fait partie des objets et des êtres qu’on ne peut enfermer dans une réalité verbale, comme s’il ne pouvait accepter cette frontière linguistique, cette peau langagière sans risquer de perdre sa profonde vocation : de porter le vivant et son énigmaticité et son infinie déterritorialité.