
Source de malentendus ou de mauvaises interprétations, la notion de « peuple élu » interpelle notre jugement à la lumière du destin juif, mais aussi parce qu’elle a servi, a contrario, de substrat aux pires idéologies totalitaires. La pensée moderne individualiste risque de déformer l’appréhension et la représentation de concepts comme ceux de choix, d’élection ou de séparation. Méfions‐nous de nos certitudes sur la liberté, l’éthique, la conscience ou le droit, et évitons de nous vêtir des oripeaux de la morale de l’exigence absolue conférée par l’appartenance au peuple élu. L’attente démesurée d’une plus grande intégrité morale de la part de ce peuple à la nuque raide ne repose sur aucun fondement. En revanche, la catholicité supérieure (au sens d’« universalité ») d’Israël trouve sa racine profonde dans l’idée d’élection. Israël n’est jamais aussi universel que quand il est particulièrement lui‐même, et le plus possible spécifiquement lui‐même.
L’élection porte plusieurs noms dans le texte biblique, qu’il faut lire et comprendre dans leurs acceptions originelles et non à partir d’une grille de lecture rétrospective : am nifhar « peuple choisi », am segoula « peuple spécial », mamlekhet kohanim « royaume de prêtres », et goy kadosh « nation sacrée ». Ces termes indiquent les quatre directions possibles de l’élection, non opposées ou contradictoires, mais comme des boussoles d’orientation pour un chemin à prendre. Pour autant, il existe un socle commun et une finalité unique à toutes ces approches : l’élection est le complément de la brit, l’alliance, elle s’inscrit dans l’esprit comme celle‐ci s’inscrit dans le corps. Pour Maïmonide, c’est de la disposition du peuple juif à accomplir sa mission de peuple élu que dépend la capacité de l’humanité d’aimer l’Éternel. Fardeau, charge, devoir ou responsabilité, la consécration n’a pas été donnée aux juifs pour leurs mérites ou leurs vertus.
Pourquoi Israël? « Parce que de tous les peuples vous êtes le moindre de tous »
La notion de bekhira, choix ou plutôt désignation, n’est pas celle d’une liberté de choix individuelle, mais elle se place dans un projet transhistorique, dans le déroulement d’un plan collectif. Ce n’est pas le choix d’un homme qui s’est conduit moralement, mais l’obligation d’un peuple de se comporter selon les règles de la Torah parce qu’il est choisi. Pourquoi Israël ? « Parce que de tous les peuples vous êtes le moindre de tous » (Deutéronome 7,8), désigné pour sa petitesse, et non pour sa grandeur. Le choix d’une petite nation, portant dans son cœur une terre ancestrale et promise, la désigne pour accomplir une mission temporelle, pas une conquête matérielle ou spatiale. L’omni-potentialité divine s’incarne dans la plus infime parcelle de l’homme, dont le peuple juif est le signe absolu. Dans la Bible, l’homme n’est pas un sujet qui pense ou une personne qui agit selon sa conscience, mais un descendant, un maillon d’une chaîne de générations, un fils qui accomplit une vocation. Même si parfois il y a une fragilité ou une faillibilité de l’être juif, l’infime parcelle d’humanité, qui découle de l’élection, au sens de bekhira, retrouve au plus profond du désespoir les graines de poussière de la grandeur. Rien à voir avec l’excellence, le succès, la réussite, mais seulement avec le brin ontologique de divin et d’humain dont le peuple juif est devenu l’ultime dépositaire.
Le terme segoula, signifiant en araméen la propriété ou la possession a pour origine probable le vocable acadien segouloudésignant un troupeau de bovidés. L’hébreu donnera plus tard au mot segoula le sens de qualité, puis celui de remède, mais le nom d’am segoula met l’accent sur l’attachement comme dans la grappe de raisin, sur le lien aussi bien à la terre qu’à une histoire. Sagol, la couleur pourpre de la noblesse ou du sang, livre l’autre sens de l’élection, celle de l’appartenance à une demeure, qui n’est pas seulement un lieu mais un symbole de l’accueil de l’autre, une image de l’hospitalité envers l’étranger. La conception qui relie l’élection à la relation charnelle entre le peuple juif et Erets Yisraelne s’oppose pas à la vision universaliste mais implique la nécessité de définir le lien entre l’homme (adam) et la terre (adama).
Le mythe de l’élitisme
L’expression « un royaume de prêtres » est‐elle à l’origine du mythe de l’élitisme confondu avec l’idée d’élection ? La fonction sacerdotale que Dieu attribue à son peuple par amour n’est ni un joug, ni une récompense mais une façon d’accorder sa confiance au seul groupe qui a accepté l’ensemble des règles divines. Deux explications sont données par les commentateurs. La première n’accorde au peuple juif aucune spécificité, aucune prédisposition à l’élection, mais y voit l’image du peuple qui reçoit le commandement d’être élu, selon la formule de Yeshayahou Leibowitz. La seule particularité d’Israël réside dans l’exigence qui lui est proposée, sans pour autant qu’il puisse la refuser. L’autre explication est la propension du peuple d’Israël à recevoir la charge, parce que contenue dans son essence. Selon l’interprétation inspirée de la Kabbale, de rabbi Zalman Schneor de Lady, fondateur du mouvement Chabad, dans le livre du Tanya, les fils d’Israël sont habités par l’âme divine et deviennent naturellement les récipiendaires de l’élection. Aucune supériorité intellectuelle, aucun génie, aucun caractère biologique à cette essence, mais une singularité difficile à cerner, mystérieuse, qui nous désigne comme les détenteurs d’un secret. C’est en Allemagne que s’est forgée l’idée de l’élection comme un universalisme moral formel et ce n’est pas un hasard si c’est là aussi qu’est apparue sa plus grave déformation.
Une nation sacrée est l’expression d’une action à mener, sanctifier pour rendre la séparation effective entre les peuples dans un premier temps et retrouver après les autres hommes. Cette élection comprend dans la tradition juive trois moments : hakhnaa (littéralement soumission ou humilité) signe d’une égalité entre les peuples, havdala (séparation) symbole du choix d’Israël, et hamtaka (adoucissement) enrichissement réciproque des peuples entre eux. L’élection n’est pas destinée à un groupe d’individus mais à une nation, à un État qui ira à la rencontre d’autres peuples. La mission d’Israël n’est pas méta‐humaine et n’appelle pas les peuples à adopter une éthique supérieure – dont on sait pertinemment qu’en son nom on peut accomplir les pires actes immoraux. Elle nous enjoint de respecter des valeurs simples, des vertus premières, et des principes fondateurs d’un vivre ensemble. Toutefois l’élection doit nous préserver de ce que l’histoire récente nous a tragiquement enseignés : un juif n’est ni un homme exceptionnel, ni un homme ordinaire car si l’on en croit Primo Levi, les deux sont aussi dangereux. Élus pour quoi ? Pour « être un trésor entre tous les peuples (Exode 19,5) ou pour être ces moins que rien dont on attend plus que tout ! »




