Le traumatisme des survivants de la Shoah
ENTRETIEN AVEC NATHALIE ZAJDE, PSYCHOLOGUE
QUE PENSEZââVOUS DU TERME « LIBĂRATION » POUR LâOUVERTURE DES CAMPS ?
La libĂ©ration au sens gĂ©opolitique est indĂ©niable. Mais pour les Juifs elle ne fut pas vĂ©cue comme une rĂ©elle et totale libĂ©ration car elle fut fortuite. En effet, alors quâils avaient Ă©tĂ© plongĂ©s dans lâenfer de maniĂšre dĂ©libĂ©rĂ©e, aucune armĂ©e nâavait comme consigne de les en dĂ©livrer. Quand en 1945 les camps se sont ouverts, rares Ă©taient les Juifs encore vivants. Pour lâimmense majoritĂ©, pour des millions de Juifs, câĂ©tait trop tard. Ils nâont jamais Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s. Et ceux que nous appelons les survivants, les rares qui sont physiquement sortis des camps (sans parler de ceux qui sont morts ou se sont suicidĂ©s aprĂšs la guerre), ceuxââlĂ nâont en rĂ©alitĂ© jamais Ă©tĂ© pleinement libĂ©rĂ©s. Chaque nuit, depuis leur Ă©vacuation des camps, ils y retournent Ă nouveau. Dans de terribles cauchemars, ils sont encore et toujours tĂ©moins de la mort atroce de leurs proches et en passe dâĂȘtre euxââmĂȘmes sauvagement assassinĂ©s par leurs bourreaux. Ils se rĂ©veillent alors en sueur en se demandant sâils sont vivants ou morts, sâils sont en camp ou en libertĂ©.
Une vĂ©ritable libĂ©ration de ces survivants juifs â câest du moins ce que nous avons Ă©tabli aprĂšs plus de vingtââcinq annĂ©es de travail clinique avec eux et leurs proches â nĂ©cessitait trois conditions. La premiĂšre : que leurs morts soient « libĂ©rĂ©s » avec eux. Que ceux qui avaient connu le mĂȘme enfer, ceux qui avaient Ă©tĂ© tĂ©moins de leur vĂ©cu ne soient pas laissĂ©s en arriĂšre. Que les morts juifs ne restent pas dans lâunivers conçu par leurs bourreaux, quâils ne restent pas prisonniers dâune mort atroce et impensable mais que chaque disparu reçoive, en tant que mort juif, un rituel funĂ©raire conforme. La deuxiĂšme condition est que lâintention gĂ©nocidaire soit dĂ©finitivement neutralisĂ©e. Que les survivants soient assurĂ©s que ni eux, ni leur famille nâaient Ă revivre la mĂȘme abomination. La troisiĂšme condition de leur libĂ©ration aurait Ă©tĂ© quâon rĂ©ponde aux questions essentielles quâils se posent : Pourquoi la Shoah ? Pour quelles raisons aiâ je survĂ©cu ? Pour quelle existence exceptionnelle ?
PEUTââON JAMAIS SE LIBĂRER DES CAMPS DâEXTERMINATION ?
Je ne sais pas si on le peut, mais assurĂ©ment, on le doit ! Et notre devoir de professionnels, de spĂ©cialistes du fonctionnement psychique, est de concevoir cette question comme un projet nĂ©cessaire. Nous devons tout mettre en Ćuvre pour libĂ©rer ceux dont lâĂąme a Ă©tĂ© raptĂ©e. Câest un devoir non seulement pour les survivants mais aussi pour leurs descendants et, quant au fond, pour lâensemble du peuple juif. Si je ne saisis pas bien ce que recouvre le fameux « devoir de mĂ©moire », si je suis amenĂ©e parfois Ă mâinterroger sur ses effets en termes de lutte contre lâantisĂ©mitisme, je crois en revanche fermement au devoir de comprendre, de dĂ©passer et de guĂ©rir de la Shoah. Câest, Ă mon sens, ce qui nous permettra dâempĂȘcher lâavĂšnement dâune nouvelle Shoah. Bien sĂ»r, je suis consciente quâil sâagit lĂ dâun dessein ambitieux. Mais il a le mĂ©rite de sâopposer Ă celui des gĂ©nocidaires. Quant Ă ceux qui disent quâon ne pourra jamais comprendre ni surmonter la Shoah, il me semble quâils tiennent un discours de traumatisĂ©s. Câest le propre des personnes capturĂ©es, de celles qui vivent sous lâemprise de leurs bourreaux, que de penser que leur avenir est bouchĂ©, quâelles ne sâen sortiront pas et que personne ne peut les comprendre. Ce nâest Ă©videmment pas lâattitude quâon attend de la part de professionnels, de ceux qui ont fait le choix dâagir, quâils soient militaires, mĂ©decins, psys, intellectuels, historiens, politiques ou religieuxâŠ
QUE PEUT FAIRE LE THĂRAPEUTE FACE Ă CELA ?
Il peut beaucoup, Ă condition de remettre en cause un certain nombre dâhabitudes de penser en psychologie. Tout dâabord, il lui faut accepter lâidĂ©e que tous les humains ne sont pas de mĂȘme nature, de mĂȘme facture. Il lui faut accepter que certaines expĂ©riences extrĂȘmes peuvent vĂ©riâ tablement mĂ©tamorphoser les humains. Les survivants, par exemple, lors de leurs terribles tortures et conditions de dĂ©portation, lors des sĂ©lections, des maladies, sous les coups, sont dĂ©jĂ morts. Ils ont, Ă plusieurs reprises, assistĂ© Ă leur propre disparition. Ils se savaient morts ou sur le point de lâĂȘtre. Et ils sont rĂ©apparus parmi les vivants. DĂšs lors, les psys qui soignent les survivants et cherchent Ă les libĂ©rer de leurs souffrances sont amenĂ©s Ă se poser de nouvelles questions telles que : « Comment penseââtââon quand on est dĂ©jĂ mort ? Comment dortââon ? Comment aimeââtââon ? Comment se relieââtââon Ă autrui ? Comment faitââon lâamour ? » Pour celles qui sont revenues, dont on disait quâelles avaient dĂ©finitivement Ă©tĂ© rendues stĂ©riles, et qui ont eu des enfants (la majoritĂ©) : « Comment vitââon sa grossesse ? Comment accoucheââtâ on ? Quand on est un survivant dĂ©jĂ mort plusieurs fois, comment Ă©lĂšveââtââon ses enfants nĂ©s aprĂšs et qui nâont Ă©videmment et heureusement pas connu la Shoah ? etc. » Lâautre bouleversement intellectuel quâil nous faut opĂ©rer pour soigner ces survivants, câest de reconnaĂźtre quâil existe des personnes qui sont accompagnĂ©es par des morts en souffrances restĂ©s en camp, deâ venus des sortes de prĂ©sences permanentes, des compagnons invisibles au commun. Les survivants les entendent gĂ©mir, pleurer, souffrir mais, Ă part eux â et parfois malheureusement certains de leurs enfants ou petitsââenfants trop sensibles, psychologiquement atteints â personne ne les voit.
Ces phĂ©nomĂšnes pourraient sembler dĂ©lirants sâils nâĂ©taient pas le lot de la majoritĂ© des survivants des camps, de ceux qui ont vĂ©cu des expĂ©riences extrĂȘmes, qui ont perdu leurs proches en enfer et qui, pourtant, par ailleurs, ont montrĂ© quâils pouvaient ĂȘtre pleinement adaptĂ©s au monde rĂ©el, pleinement impliquĂ©s dans la vie socioprofessionnelle « normale » aprĂšs la guerre. Ce sur quoi je veux insister â ce que nous a appris une longue expĂ©rience de prise en charge des survivants et de leurs descendants â câest que pour aider les survivants Ă guĂ©rir, il nous faut commencer par reconnaĂźtre quâils ne sont pas des « quiconques » selon lâexpression de Tobie Nathan2 â ils ne sont pas nâimporte qui, ils ne sont pas comme tout le monde ! Ainsi, non seulement il nous faut bousculer nos habitudes de penser mais, surtout, prendre appui sur des textes et rĂ©fĂ©rences juifs qui traitent de problĂ©matiques similaires, par exemple ĂzĂ©chiel, oĂč lâon apprend que les morts peuvent revivre*.
Ă QUEL MOMENT LA SOCIĂTĂ ESTââELLE CAPABLE DâENTENDRE, ET CELA SERTââIL VRAIMENT Ă QUELQUE CHOSE ?
Au retour des camps, les survivants ont tentĂ© de raconter ce Ă quoi ils avaient survĂ©cu. Ce faisant, ils cherchaient Ă ĂȘtre compris, accueilâ lis, Ă sortir de lâenfer et, sans doute, Ă ĂȘtre soignĂ©s. Ils Ă©taient aussi les porteââvoix des morts. Mais leur parole a eu un effet inverse. En racontant leur terreur, ils lâont convoquĂ©e Ă nouveau et, ce faisant, bien malgrĂ© eux, ont terrorisĂ© leur entourage. Leurs interlocuteurs qui, pour certains, ont mĂȘme rĂ©agi trĂšs violemment, ont fait comprendre aux dĂ©portĂ©s quâil valait mieux se taire. Quant au fond, ne pouvant leur rĂ©pondre, câĂ©tait ce quâils avaient de mieux Ă faire â empĂȘcher les dĂ©portĂ©s de ressasser leur passĂ©. Les travaux rĂ©cents des psychologues le reconnaissent : parler ravive le traumatisme. Une parole qui nâest pas suivie de soin, de prescription, de conseil et dâaction spĂ©cifique produit lâinverse de la guĂ©rison : elle rend malade, non seulement celui qui parle, mais Ă©galement ceux chez qui cette parole est dĂ©posĂ©e, parce quâelle donne vie et Ă©chos aux dĂ©mons.
AINSI PARLE LE SEIGNEUR DIEU : DES QUATRE COINS, VIENS, Ă ESPRIT, SOUFFLE SUR CES CADAVRES ET QUâILS REVIVENT. ET JE PROPHĂTISAI, COMME IL ME LâAVAIT ORDONNĂ ; ET LâESPRIT LES PĂNĂTRA, ILS VĂCURENT ET ILS SE DRESSĂRENT SUR LEURS PIEDS, EN UNE MULTITUDE EXTRĂMEMENT NOMBREUSE.
ĂZĂCHIEL 37:9-10
LE TRAUMATISME A ĂTĂ VĂCU PAR LES PERSONNES INTERNĂES DANS CES CAMPS ; POURQUOI, DES GĂNĂRATIONS PLUS TARD, LE TRAUMATISME ESTââIL VĂCU PAR LEURS DESCENDANTS QUI NâY ONT PAS ĂTĂ ENFERMĂS ?
Les survivants et leurs descendants qui prĂ©sentent des symptĂŽmes psychiques sont porteurs dâun mĂȘme message, ils nous alertent : et si ce nâĂ©tait pas fini ? Leurs angoisses et leurs souffrances sont lâexpression dâune Ă©nigme restĂ©e pour lâheure non rĂ©solue. Que sâest-il passĂ© ? Pourquoi cela sâest-il produit ? Quâest-ce que la Shoah vient signifier aux Juifs ? RĂ©pondre Ă ces questions, soigner les survivants et empĂȘcher la prochaine Shoah qui se prĂ©pare sont trois propositions Ă©quivalentes. Autrement dit, on ne guĂ©rit pas un Juif survivant du gĂ©nocide, tant quâon ne dispose pas des moyens de prĂ©venir la prochaine rĂ©alisation dâun massacre contre les Juifs. Câest ainsi que je comprends les signes et symptĂŽmes psychiques qui apparaissent chez des descendants de survivants dans la nouvelle gĂ©nĂ©ration ; câest ainsi que je comprends le rĂ©veil des angoisses survenu tout rĂ©cemment chez les anciens enfants cachĂ©s, Ă la suite des terribles Ă©vĂ©nements de Toulouse, des attentats de Paris et ceux du Danemark. Ils craignent que la fin de leur vie ne ressemble Ă son dĂ©but. Le mois dernier, au MĂ©morial de la Shoah, lors dâune rĂ©union ayant rassemblĂ© prĂšs dâune centaine dâanciens enfants cachĂ©s en France, ces derniers ont clairement exprimĂ© leur inquiĂ©tude et leur colĂšre : « Allonsâânous finir notre vie comme nous lâavons commencĂ©e ? Pendant la Shoah, nous Ă©tions trop jeunes pour combattre ; aujourdâhui nous sommes trop vieux pour courir ! », ontââils clamĂ©.
Propos recueillis par Antoine.Straudel-Dahan
1. wwwâ.ethnopsychiatrieâ.net/âCâeâlâlâuâlâeâSâuârâvâiâvâaânâts.htm Soutenue depuis 2012 par la Fondation pour la MĂ©moire de la Shoah.
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2. Tobie Nathan, La nouvelle interprĂ©tation des rĂȘves, Odile Jacob, 2011.
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