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Morts sans ĂȘtre morts

Interrompre la malédiction. Neutraliser les bourreaux. Quand la psychologie participe à la lutte contre les effets destructeurs du nazisme.

Depuis 25 ans, la psychologue Nathalie Zajde, au sein de l’équipe d’ethnopsychia- trie du Centre Georges Devereu1  , reçoit des rescapĂ©s de la Shoah, des anciens enfants cachĂ©s, des enfants et des petits-enfants de victimes. Pour Nathalie Zajde, guĂ©rir de la Shoah est un commandement – un devoir Ă©thique, politique et culturel. À condition de bousculer quelques notions classiques de la psychologie, il est possible d’aider les survi- vants Ă  surmonter les traumatismes de la Shoah et ainsi d’enrayer la transmission du malheur aux gĂ©nĂ©rations suivantes.

Publié le 7 Avr 2015

6 min de lecture

Le traumatisme des survivants de la Shoah

ENTRETIEN AVEC NATHALIE ZAJDE, PSYCHOLOGUE

QUE PENSEZ‐​VOUS DU TERME « LIBÉRATION Â» POUR L’OUVERTURE DES CAMPS ?

La libĂ©ration au sens gĂ©opolitique est indĂ©niable. Mais pour les Juifs elle ne fut pas vĂ©cue comme une rĂ©elle et totale libĂ©ration car elle fut fortuite. En effet, alors qu’ils avaient Ă©tĂ© plongĂ©s dans l’enfer de maniĂšre dĂ©libĂ©rĂ©e, aucune armĂ©e n’avait comme consigne de les en dĂ©livrer. Quand en 1945 les camps se sont ouverts, rares Ă©taient les Juifs encore vivants. Pour l’immense majoritĂ©, pour des millions de Juifs, c’était trop tard. Ils n’ont jamais Ă©tĂ© libĂ©rĂ©s. Et ceux que nous appelons les survivants, les rares qui sont physiquement sortis des camps (sans parler de ceux qui sont morts ou se sont suicidĂ©s aprĂšs la guerre), ceux‐​lĂ  n’ont en rĂ©alitĂ© jamais Ă©tĂ© pleinement libĂ©rĂ©s. Chaque nuit, depuis leur Ă©vacuation des camps, ils y retournent Ă  nouveau. Dans de terribles cauchemars, ils sont encore et toujours tĂ©moins de la mort atroce de leurs proches et en passe d’ĂȘtre eux‐​mĂȘmes sauvagement assassinĂ©s par leurs bourreaux. Ils se rĂ©veillent alors en sueur en se demandant s’ils sont vivants ou morts, s’ils sont en camp ou en libertĂ©. 

Une vĂ©ritable libĂ©ration de ces survivants juifs – c’est du moins ce que nous avons Ă©tabli aprĂšs plus de vingt‐​cinq annĂ©es de travail clinique avec eux et leurs proches – nĂ©cessitait trois conditions. La premiĂšre : que leurs morts soient « libĂ©rĂ©s Â» avec eux. Que ceux qui avaient connu le mĂȘme enfer, ceux qui avaient Ă©tĂ© tĂ©moins de leur vĂ©cu ne soient pas laissĂ©s en arriĂšre. Que les morts juifs ne restent pas dans l’univers conçu par leurs bourreaux, qu’ils ne restent pas prisonniers d’une mort atroce et impensable mais que chaque disparu reçoive, en tant que mort juif, un rituel funĂ©raire conforme. La deuxiĂšme condition est que l’intention gĂ©nocidaire soit dĂ©finitivement neutralisĂ©e. Que les survivants soient assurĂ©s que ni eux, ni leur famille n’aient Ă  revivre la mĂȘme abomination. La troisiĂšme condition de leur libĂ©ration aurait Ă©tĂ© qu’on rĂ©ponde aux questions essentielles qu’ils se posent : Pourquoi la Shoah ? Pour quelles raisons ai‐ je survĂ©cu ? Pour quelle existence exceptionnelle ?

PEUT‐​ON JAMAIS SE LIBÉRER DES CAMPS D’EXTERMINATION ?

Je ne sais pas si on le peut, mais assurĂ©ment, on le doit ! Et notre devoir de professionnels, de spĂ©cialistes du fonctionnement psychique, est de concevoir cette question comme un projet nĂ©cessaire. Nous devons tout mettre en Ɠuvre pour libĂ©rer ceux dont l’ñme a Ă©tĂ© raptĂ©e. C’est un devoir non seulement pour les survivants mais aussi pour leurs descendants et, quant au fond, pour l’ensemble du peuple juif. Si je ne saisis pas bien ce que recouvre le fameux « devoir de mĂ©moire Â», si je suis amenĂ©e parfois Ă  m’interroger sur ses effets en termes de lutte contre l’antisĂ©mitisme, je crois en revanche fermement au devoir de comprendre, de dĂ©passer et de guĂ©rir de la Shoah. C’est, Ă  mon sens, ce qui nous permettra d’empĂȘcher l’avĂšnement d’une nouvelle Shoah. Bien sĂ»r, je suis consciente qu’il s’agit lĂ  d’un dessein ambitieux. Mais il a le mĂ©rite de s’opposer Ă  celui des gĂ©nocidaires. Quant Ă  ceux qui disent qu’on ne pourra jamais comprendre ni surmonter la Shoah, il me semble qu’ils tiennent un discours de traumatisĂ©s. C’est le propre des personnes capturĂ©es, de celles qui vivent sous l’emprise de leurs bourreaux, que de penser que leur avenir est bouchĂ©, qu’elles ne s’en sortiront pas et que personne ne peut les comprendre. Ce n’est Ă©videmment pas l’attitude qu’on attend de la part de professionnels, de ceux qui ont fait le choix d’agir, qu’ils soient militaires, mĂ©decins, psys, intellectuels, historiens, politiques ou religieux


QUE PEUT FAIRE LE THÉRAPEUTE FACE À CELA ?

Il peut beaucoup, Ă  condition de remettre en cause un certain nombre d’habitudes de penser en psychologie. Tout d’abord, il lui faut accepter l’idĂ©e que tous les humains ne sont pas de mĂȘme nature, de mĂȘme facture. Il lui faut accepter que certaines expĂ©riences extrĂȘmes peuvent vĂ©ri‐ tablement mĂ©tamorphoser les humains. Les survivants, par exemple, lors de leurs terribles tortures et conditions de dĂ©portation, lors des sĂ©lections, des maladies, sous les coups, sont dĂ©jĂ  morts. Ils ont, Ă  plusieurs reprises, assistĂ© Ă  leur propre disparition. Ils se savaient morts ou sur le point de l’ĂȘtre. Et ils sont rĂ©apparus parmi les vivants. DĂšs lors, les psys qui soignent les survivants et cherchent Ă  les libĂ©rer de leurs souffrances sont amenĂ©s Ă  se poser de nouvelles questions telles que : « Comment pense‐​t‐​on quand on est dĂ©jĂ  mort ? Comment dort‐​on ? Comment aime‐​t‐​on ? Comment se relie‐​t‐​on Ă  autrui ? Comment fait‐​on l’amour ? » Pour celles qui sont revenues, dont on disait qu’elles avaient dĂ©finitivement Ă©tĂ© rendues stĂ©riles, et qui ont eu des enfants (la majoritĂ©) : « Comment vit‐​on sa grossesse ? Comment accouche‐​t‐ on ? Quand on est un survivant dĂ©jĂ  mort plusieurs fois, comment Ă©lĂšve‐​t‐​on ses enfants nĂ©s aprĂšs et qui n’ont Ă©videmment et heureusement pas connu la Shoah ? etc. Â» L’autre bouleversement intellectuel qu’il nous faut opĂ©rer pour soigner ces survivants, c’est de reconnaĂźtre qu’il existe des personnes qui sont accompagnĂ©es par des morts en souffrances restĂ©s en camp, de‐ venus des sortes de prĂ©sences permanentes, des compagnons invisibles au commun. Les survivants les entendent gĂ©mir, pleurer, souffrir mais, Ă  part eux – et parfois malheureusement certains de leurs enfants ou petits‐​enfants trop sensibles, psychologiquement atteints – personne ne les voit. 

Ces phĂ©nomĂšnes pourraient sembler dĂ©lirants s’ils n’étaient pas le lot de la majoritĂ© des survivants des camps, de ceux qui ont vĂ©cu des expĂ©riences extrĂȘmes, qui ont perdu leurs proches en enfer et qui, pourtant, par ailleurs, ont montrĂ© qu’ils pouvaient ĂȘtre pleinement adaptĂ©s au monde rĂ©el, pleinement impliquĂ©s dans la vie socioprofessionnelle « normale Â» aprĂšs la guerre. Ce sur quoi je veux insister – ce que nous a appris une longue expĂ©rience de prise en charge des survivants et de leurs descendants – c’est que pour aider les survivants Ă  guĂ©rir, il nous faut commencer par reconnaĂźtre qu’ils ne sont pas des « quiconques Â» selon l’expression de Tobie Nathan2 – ils ne sont pas n’importe qui, ils ne sont pas comme tout le monde ! Ainsi, non seulement il nous faut bousculer nos habitudes de penser mais, surtout, prendre appui sur des textes et rĂ©fĂ©rences juifs qui traitent de problĂ©matiques similaires, par exemple ÉzĂ©chiel, oĂč l’on apprend que les morts peuvent revivre*.

À QUEL MOMENT LA SOCIÉTÉ EST‐​ELLE CAPABLE D’ENTENDRE, ET CELA SERT‐​IL VRAIMENT À QUELQUE CHOSE ?

Au retour des camps, les survivants ont tentĂ© de raconter ce Ă  quoi ils avaient survĂ©cu. Ce faisant, ils cherchaient Ă  ĂȘtre compris, accueil‐ lis, Ă  sortir de l’enfer et, sans doute, Ă  ĂȘtre soignĂ©s. Ils Ă©taient aussi les porte‐​voix des morts. Mais leur parole a eu un effet inverse. En racontant leur terreur, ils l’ont convoquĂ©e Ă  nouveau et, ce faisant, bien malgrĂ© eux, ont terrorisĂ© leur entourage. Leurs interlocuteurs qui, pour certains, ont mĂȘme rĂ©agi trĂšs violemment, ont fait comprendre aux dĂ©portĂ©s qu’il valait mieux se taire. Quant au fond, ne pouvant leur rĂ©pondre, c’était ce qu’ils avaient de mieux Ă  faire – empĂȘcher les dĂ©portĂ©s de ressasser leur passĂ©. Les travaux rĂ©cents des psychologues le reconnaissent : parler ravive le traumatisme. Une parole qui n’est pas suivie de soin, de prescription, de conseil et d’action spĂ©cifique produit l’inverse de la guĂ©rison : elle rend malade, non seulement celui qui parle, mais Ă©galement ceux chez qui cette parole est dĂ©posĂ©e, parce qu’elle donne vie et Ă©chos aux dĂ©mons.

AINSI PARLE LE SEIGNEUR DIEU : DES QUATRE COINS, VIENS, Ô ESPRIT, SOUFFLE SUR CES CADAVRES ET QU’ILS REVIVENT. ET JE PROPHÉTISAI, COMME IL ME L’AVAIT ORDONNÉ ; ET L’ESPRIT LES PÉNÉTRA, ILS VÉCURENT ET ILS SE DRESSÈRENT SUR LEURS PIEDS, EN UNE MULTITUDE EXTRÊMEMENT NOMBREUSE.
ÉZÉCHIEL 37:9-10

LE TRAUMATISME A ÉTÉ VÉCU PAR LES PERSONNES INTERNÉES DANS CES CAMPS ; POURQUOI, DES GÉNÉRATIONS PLUS TARD, LE TRAUMATISME EST‐​IL VÉCU PAR LEURS DESCENDANTS QUI N’Y ONT PAS ÉTÉ ENFERMÉS ?

Les survivants et leurs descendants qui prĂ©sentent des symptĂŽmes psychiques sont porteurs d’un mĂȘme message, ils nous alertent : et si ce n’était pas fini ? Leurs angoisses et leurs souffrances sont l’expression d’une Ă©nigme restĂ©e pour l’heure non rĂ©solue. Que s’est-il passĂ© ? Pourquoi cela s’est-il produit ? Qu’est-ce que la Shoah vient signifier aux Juifs ? RĂ©pondre Ă  ces questions, soigner les survivants et empĂȘcher la prochaine Shoah qui se prĂ©pare sont trois propositions Ă©quivalentes. Autrement dit, on ne guĂ©rit pas un Juif survivant du gĂ©nocide, tant qu’on ne dispose pas des moyens de prĂ©venir la prochaine rĂ©alisation d’un massacre contre les Juifs. C’est ainsi que je comprends les signes et symptĂŽmes psychiques qui apparaissent chez des descendants de survivants dans la nouvelle gĂ©nĂ©ration ; c’est ainsi que je comprends le rĂ©veil des angoisses survenu tout rĂ©cemment chez les anciens enfants cachĂ©s, Ă  la suite des terribles Ă©vĂ©nements de Toulouse, des attentats de Paris et ceux du Danemark. Ils craignent que la fin de leur vie ne ressemble Ă  son dĂ©but. Le mois dernier, au MĂ©morial de la Shoah, lors d’une rĂ©union ayant rassemblĂ© prĂšs d’une centaine d’anciens enfants cachĂ©s en France, ces derniers ont clairement exprimĂ© leur inquiĂ©tude et leur colĂšre : « Allons‐​nous finir notre vie comme nous l’avons commencĂ©e ? Pendant la Shoah, nous Ă©tions trop jeunes pour combattre ; aujourd’hui nous sommes trop vieux pour courir ! Â», ont‐​ils clamĂ©.

Propos recueillis par Antoine.Straudel-Dahan

1. www​.ethnopsychiatrie​.net/​C​e​l​l​u​l​e​S​u​r​v​i​v​a​n​ts.htm Soutenue depuis 2012 par la Fondation pour la MĂ©moire de la Shoah.
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2. Tobie Nathan, La nouvelle interprĂ©tation des rĂȘves, Odile Jacob, 2011.
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