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Message Ć une ancienne addict
TANIA ROSILIO
Ta madeleine de Proust a lāallure
dāun flacon de plastique blanc
au design minimaliste. 500 ml
et un bouchon colorƩ qui fait la
diffƩrence.
Natural formula Moistuiring and
styling hair cream.
Le reste cāest de lāhĆ©breu et la
promesse de lendemains qui
chantent.
Quand esāātu arrivĆ©e Ć faire de
ce pƩriple en Superpharm un
incontournable de tes sƩjours de
jeune touriste ? Tu as tout oubliƩ.
Pas lāodeur, miāālessive assouplissante
miāāparfum de fleurs bon marchĆ© qui
embaume tes sorties dāadolescente.
Natural Formula, cāest le nombre
de jeans et sandales sacrifiƩs pour
en emplir ta valise au retour des
vacances. Un max. Pour les copines.
Comme dans un sketch Ikea.
Natural formula, cāest un peu ton
cacheāāmisĆØre. DāIsraĆ«l il te manque
la langue, mais tu en as la tignasse
et tu en joues sans dire mot dans la
rue, juste pour que lāon te parle en
hƩbreu.
Natural formula cāest le silicone de
ta jeunesse, la crĆØme qui colle Ć ton
insouciance.
Tu as 40 ans, ta chevelure nāest pas
plus disciplinƩe. Mais tu laisses ton
coiffeur lāembarquer dans un bain
de botox. Quāimporte la promesse,
pourvu que lāon y croie.
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Cāest quoi Ƨa ?
NATHANAĆL ROUAS
Non mais attends, cāest quoi Ƨa ?
Ća.
LĆ .
Putainā¦
Pas maintenant, pas Ć moi.
Pas par un beau matin de printemps,
comme Ƨa, sorti de nulle part, sans
prƩvenir, sur un fond de Bill Withers en
train de chanter A lovely day.
Je suis trop jeune.
Je veux pas du tout passer le cap moi. On
māa pas demandĆ© mon avis.
Je veux continuer Ć ĆŖtre insouciant, Ć
māamuser, Ć ĆŖtre sur la phase ascendante de
ma vie.
Jāai envie de pouvoir tomber amoureux
dāune fille qui nāa aucun rapport avec moi
sans me poser la question de savoir si elle
peut ĆŖtre la mĆØre de mes enfants. Jāai encore
envie de commander une derniĆØre tournĆ©e
de shots Ć 4 heures du matin en pensant
que cāest une super bonne idĆ©e, et de me
lever Ć midi le lendemain sans me dire que
je dĆ©conne. Jāai envie de pouvoir me barrer
dāun boulot sans avoir peur de ne pas en
trouver un autre derriĆØre.
Je veux pas mettre de cravate, je veux
pas mettre de costume, je veux pas ĆŖtre
prudent, je veux pas ĆŖtre fatiguĆ©, je
veux pas faire attention, je veux pas de
responsabilitƩs.
Jāai encore plein de choses Ć faire dans la
vie et je ne veux pas quāelle commence Ć
sāarrĆŖter.
Mais en māapprochant du miroir, je suis
bien obligĆ© de lāaccepter.
Ća y est.
Jāai un putain de poil blanc dans la barbe.
Dans la tĆŖte de NathanaĆ«l, le jour de ses 32 ans, 3 mois et 12 jours.
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Jāai un problĆØme avec mes cheveux
TALILA
Il nāy a pas longtemps, jāai lu un petit livre trĆØs drĆ“le de Nora Ephron dont le titre māavait attirĆ©e : Jāai un problĆØme avec mon cou. Jāai, moi aussi, un problĆØme avec mon cou mais plus encore avec mes cheveux. En effet, ils sont frisĆ©s Ć la mĆ©tĆØque, mais ni dāAfrique ni dāailleurs. Ils nāont aucune identitĆ© reconnaissable et, depuis mon adolescence, je fais des efforts surhumains pour tenter de les occidentaliser, de leur donner un brillant civilisĆ©. Les coiffeurs qui se penchent avec plus ou moins de bienveillance sur mon Ā« problĆØme Ā» ont toujours ce mĆŖme air dubitatif et dĆ©solĆ© devant le spectacle navrant quāoffre ma chevelure :
Ā« - Le cheveu frisĆ© est un cheveu malade
- Il faut le nourrir.
- Quāest-ce quāil boit, votre cheveu !
- Utilisez-vous les bons produits ? Ā»
Ćvidemment ils essaient de me fourguer tout ce quāils ont en magasin, de lāhuile miraculeuse au shampooing hyperāānourrissant. Jāai tout essayĆ© : des produits africains vendus par les chinois de ChĆ¢teau Rouge aux Ć©lixirs sophistiquĆ©s et ruineux dont on parle dans les magazines fĆ©minins les plus chics : rien nāy fait. Mes cheveux font de la rĆ©sistance et refusent la naturalisation, ils veulent rester ce quāils sont : frisottĆ©s et crĆ©pus, botte de foin ou balai OāCĆ©dar, cāest selon.
Quelquesāāunes de mes amies aux cheveux raides et soyeux, qui ont ce si joli mouvement de la tĆŖte pour remettre une mĆØche en place, ne comprennent pas mon acharnement et trouvent mĆŖme de la beautĆ© Ć cet amas broussailleux quāelles tentent ellesāāmĆŖmes dāobtenir en utilisant force bigoudis et fers Ć friser. Nous discutons Ć¢prement Ć ce sujet et jāavance toujours ma batterie dāarguments : lāimpossibilitĆ© de se coiffer, la nĆ©cessitĆ©, Ć partir dāun certain Ć¢ge, de ne plus apparaĆ®tre comme une vieille Ć©tudiante Ć©bouriffĆ©e. Mais je sens bien quāelles me reprochent de vouloir me fondre dans la masse, de blanchir mes origines, lisser mes aspĆ©ritĆ©s. Je me souviens jusquāĆ aujourdāhui dāune camarade dāĆ©cole communale, coiffĆ©e dāanglaises impeccables et bondissantes retenues par un ruban de cĆ“tĆ©, sorte de mĆ©lange rĆ©ussi du lisse et du contournĆ©, et qui plus est trĆØs bonne Ć©lĆØve, surtout en calcul. Jāen ai oubliĆ© beaucoup dāautres, mais elle, qui se prĆ©nommait Monique, je la revois trĆØs distinctement : elle a dĆ» rester dans ma mĆ©moire comme un idĆ©al oĆ¹ se mĆŖlent confusĆ©ment rĆ©ussite capillaire et excellence scolaire, sans compter que ses parents Ć©taient boulangersā pĆ¢tissiers avenue de Clichy et quāelle devait ingurgiter, autant quāelle le dĆ©sirait, des montagnes de gĆ¢teaux crĆ©meux. Jāenviais ses cheveux, ses gĆ¢teaux, sa jolie boulangerieāāpĆ¢tisserie si franƧaise. Jāai rĆ©glĆ© sans trop de difficultĆ©s le problĆØme des gĆ¢teaux mais il me reste toujours celui de mes cheveux quāil me faudrait peutāāĆŖtre soumettre Ć quelquāun dāautre quāun coiffeur.