
Ćditions Le Manuscrit/āFondation pour la MĆ©moire de la Shoah, 2008
Denise Toros-Marter, nĆ©e Marter le 16 avril 1928 Ć Marseille.
DĆ©portĆ©e Ć 16 ans avec sa famille de Drancy Ć Auschwitz IIāāBirkenau le 20 mai 1944 par le convoi no 74.
TatouĆ©e du numĆ©ro A5556. AbandonnĆ©e Ć lāinfirmerie lors de lāĆ©vacuation du camp le 17 janvier 1945.
27 janvier 1945 : le camp est dĆ©couvert par les SoviĆ©tiques. RapatriĆ©e aprĆØs un sĆ©jour en sanatorium, Denise retrouve ses frĆØres Ć Marseille. En 1973, elle tĆ©moigne au procĆØs par contumace de Joseph Mengele puis milite pour la mĆ©moire de la Shoah.
Jāai reƧu des nouvelles de mon frĆØre AndrĆ©, qui a rĆ©ussi Ć me faire passer une lettre par une dĆ©portĆ©e travaillant Ć la Union. Je suis heureuse car, depuis deux mois, Ć part une lettre de lui et de papa, je ne savais plus rien. Jāai demandĆ© Ć Mme Cohen de māaider en lui faisant glisser une rĆ©ponse. Nous avons dĆ©cidĆ© de cacher nos missives sous un tas de briques derriĆØre un Block. Le soir venu, je rĆ©ussis Ć māĆ©chapper de mon Block et me prĆ©cipite pour fouiller derriĆØre le tas, espĆ©rant y trouver une bonne nouvelle, quand une Kapo polonaise, soupƧonnant quelque chose de louche, māenvoie promener Ć grands coups de pied dans le derriĆØre.
(ā¦)
Nous avons les doigts tellement abĆ®mĆ©s par les ciseaux que notre travail sāen trouve forcĆ©ment ralenti. Nos quinze mĆØtres de tresses terminĆ©s, nous les roulons en boule sur la table et attendons le contrĆ“le du responsable de lāatelier. Au petit bonheur, il inspecte, et je rĆ©ussis chaque fois Ć passer au travers, car ma boule est roulĆ©e dāune faƧon un peu truquĆ©e et paraĆ®t plus grosse.
Le SS est un sale type, ivrogne Ć souhait et sadique au plus haut point : il se dĆ©lecte Ć faire passer son chien, un berger allemand, sur les tables. Quand il pĆ©nĆØtre dans les baraquements, il sĆØme ainsi la terreur chez les prisonniĆØres. On lui dĆ©signe par leur numĆ©ro celles qui nāont pas assez de mĆ©trage, et il sāempresse de les punir. Ainsi, cette pauvre vieille Hongroise ā elle a tout juste quarante ans ! ā est rouĆ©e de coups, mise Ć genoux et, une brique dans chaque main, elle est obligĆ©e de tendre les bras jusquāĆ ce quāelle tombe dāĆ©puisement ; et cette vieille charogne de SS qui la nargue avec sadisme !
La journĆ©e finie, nous sommes en rang par cinq et avons ainsi une vision sur les fours crĆ©matoires avec leurs cheminĆ©es couronnĆ©es de flammes rougesā¦
Nous pĆ©nĆ©trons dans le camp et passons devant lāorchestre qui joue des musiques entraĆ®nantes Ć la lueur des sinistres torches des crĆ©matoires.
(ā¦) Je couche sur les bords de la Coya car cāest plus facile pour sortir la nuit quand je suis prise dāune crise de dysenterie, chose frĆ©quente ici en raison de lāeau, qui est infectĆ©e, et de la nourriture, froide. Mes lunettes, ou plutĆ“t ce quāil en reste, sont mises Ć lāabri dans la gamelle de Lili.
Peu Ć peu, Ć trois avec Maud, nous arrivons Ć organiser notre vie : nous mettons tout en commun et pouvons ainsi Ć©conomiser sur certaines choses au profit dāautres. Ainsi le pain, dont nous parvenons Ć vendre une ration tous les deux jours pour acheter du savon, du miel ou de la pommade antigale, dont nous nous enduisons le corps. En effet, Maud et Lili sont couvertes de gale, et comme je couche Ć cĆ“tĆ© dāelles je crains dāĆŖtre contaminĆ©e. Cāest trĆØs dangereux car beaucoup dāentre nous sont sĆ©lectionnĆ©es Ć cause de la gale et envoyĆ©es Ć la chambre Ć gaz.
Je viens dāacquĆ©rir un magnifique soutienāāgorge avec des roses brodĆ©es. Cāest vraiment trĆØs excentrique et tellement chic, avec mon pantalon rayĆ© bleu. Mais ce soir, catastrophe : nous allons Ć lāĆ©tuve et, arrivĆ©es Ć la Sauna, nous rĆ©unissons nos vĆŖtements pour lāEntlausung, quand un SS nous fait passer dans lāamphithĆ©Ć¢tre Ć coups de cravache. Je ne sais pas oĆ¹ sont mes amies et je me sens mal Ć lāaise. Le mĆ©decināāchef Mengele est lĆ , accompagnĆ© de trois ou quatre SS. Cāest la Ā« sĆ©lection Ā» ! Le triage ! Cela ressemble Ć©trangement Ć un marchĆ© dāesclaves ! Une camarade derriĆØre moi se fait mettre de cĆ“tĆ© car elle a de lāÅdĆØme aux jambes, une autre est Ć©galement sĆ©lectionnĆ©e en raison de sa maigreur extrĆŖme. Moi je passe, et la douche subie, les frusques passĆ©es, je cherche Maud. Je la trouve enfin, dans les rangs tumultueux oĆ¹ rĆØgne encore lāangoisse de la sĆ©lection et de la douche. Lili nous rejoint, et notre troupe sāachemine vers nos Ā« pĆ©nates Ā».
Pour nous tout va bien, mais une jeune Polonaise pleure sa sÅur, une autre sa mĆØre. Quel spectacle dĆ©chirant !
Notre Coya nāest pas au complet : la vieille Italienne et sa compagne manquent. Enfin les voici ! La vieille femme en a rĆ©chappĆ© grĆ¢ce Ć la complicitĆ© de la Stubova, qui lāa dissimulĆ©e derriĆØre le charbon. Enfin, espĆ©rons ! En attendant la prochaine sĆ©lection !