
Ćditions Le Manuscrit/āFondation pour la MĆ©moire de la Shoah, 2012
Henri Rozen-Rechels, nĆ© Rozen en 1933 Ć DemblināāJrena, en Pologne.
DĆ©portĆ© avec son grandāāpĆØre Ć 10 ans au camp de Czestochowa.
Fin 1944 : Henri et son grandāāpĆØre sont Ć©vacuĆ©s en wagons Ć bestiaux au camp de Buchenwald.
Avril 1945 : transfert Ć pieds et en wagons ouverts en direction de Theresienstadt.
8 mai 1945 : le convoi est accueilli par des partisans en gare de Prague, le grandāāpĆØre dāHenri y git sans vie. Avec sa mĆØre, ils Ć©migrent clandestinement Ć Paris oĆ¹ Henri saute rapidement deux classes et obtient le certificat dāĆ©tudes. Il Ć©pouse Jeanne avec qui il a deux fils.
Le jour commenƧait Ć poindre Ć travers les interstices du wagon, lorsque les portes coulissĆØrent avec fracas et sāouvrirent. Un paysage blanc et glacial nous a accueillis. Encore plus glaciales, les premiĆØres images. Les SS alignĆ©s le long du convoi, avec bergers allemands, hurlant des ordres pour nous faire mettre en rangs. Je basculais de mon rĆŖve en plein cauchemar. Je revois les miradors auāādessus de nos tĆŖtes, avec mitrailleuses pointĆ©es sur nos tĆŖtes. Les barbelĆ©s, et surtout la grande porte, lāentrĆ©e du camp de Buchenwald.
Je me sentais pris dans un tourbillon dāirrĆ©el, de fin du monde. Nous Ć©tions dans le monde concentrationnaire. Lāultime marche vers lāhorreur, imaginĆ©e par les nazis.
La suite des Ć©vĆ©nements me revient par flashs, plus ou moins nets. La pression de la main de mon grandāāpĆØre dans la mienne, pour me rassurer. Il Ć©tait toujours lĆ pour me protĆ©ger. Je rĆ©alise de plus en plus la chance que jāai eue dāavoir presque toujours prĆØs de moi une maman, un grandāāpĆØre, pour me tranquilliser.
Je nous revois dans une grande salle, complĆØtement nus, tremblant de froid, alignĆ©s les uns contre les autres. Une image bien prĆ©cise, avec beaucoup de nettetĆ©. Je me trouvais Ć la droite de mon grandāāpĆØre, serrant ma petite main dans la sienne. Il me disait de ne pas avoir peur. OĆ¹ puisaitāāil cette force alors que, parfaitement conscient de notre situation, il devait ĆŖtre bien plus terrorisĆ© que moi ? De nouveau, tout est flou dans ma mĆ©moire.
Nous sommes passĆ©s sous des douches, avec apprĆ©hension. Des rumeurs entendues, enfouies dans nos mĆ©moires qui ressurgissaientā¦ Je me souviens dāune grande bassine, il fallait sāy tremper entiĆØrement. Je me souviens de la peur que jāai ressentie, jāai pensĆ© Ć la mort. Je ne voulais pas, jāai rĆ©sistĆ©. Une main puissante sāest posĆ©e sur ma tĆŖte et māy a enfoncĆ©. Ćāa Ć©tĆ© trĆØs rapide.
Vague souvenir dāun passage dans une autre salle, oĆ¹ lāon nous a distribuĆ© des habits. CāĆ©taient nos premiers uniformes rayĆ©s. JusquāĆ Buchenwald, dans les camps oĆ¹ nous avions Ć©tĆ© internĆ©s, nous avions toujours pu conserver une partie de nos affaires. Sur ce plan Ć©galement, Buchenwald a marquĆ© une rupture totale avec le monde que nous avions connu. Et puis, nous nous sommes retrouvĆ©s dans notre premier Block. Je suis presque sĆ»r que cāĆ©tait le Block no 63. Je me souviens dāavoir ressenti un grand soulagement. Il y avait un peu de chaleur, on nous a servi une ration de nourriture. Je recommenƧais Ć me sentir en sĆ©curitĆ©, mon grandāāpĆØre Ć mes cĆ“tĆ©s, qui me protĆ©geait.
Comment aiāāje pu oublier ? La journĆ©e devait commencer tĆ“t Ć Buchenwald. Je retrouve difficilement le dĆ©roulement chronologique dāun jour ordinaire. Seulement des instants. Le premier rĆ©veil dans le chĆ¢lit. Ć cĆ“tĆ© de moi, je croise un regard fixe, sans vie. Je dĆ©tourne la tĆŖte. Tout Ć lāheure, il ira rejoindre les autres cadavres, Ć lāextĆ©rieur du Block. Le service de ramassage passera. Une Ć©quipe de deux ou trois internĆ©s, avec de grandes brouettes, chargĆ©e de transporter les morts. Destination, les fours crĆ©matoires. Cadavres squelettiques, empilĆ©s dans tous les sens, aux regards Ć©teints. Ils ont cessĆ© de voir lāhorreur. Ici la mort ne fait plus peur. Elle a perdu de son mystĆØre. Nous la cĆ“toyons Ć longueur de journĆ©e. Elle fait partie de notre univers quotidien.
(ā¦)
Notre camp, dit Ā« le petit camp Ā», se trouvait, me sembleāātāāil, Ć lāextrĆ©mitĆ© du complexe concentrationnaire de Buchenwald. DerriĆØre notre Block, je me rappelle seulement les barbelĆ©s, champs et miradors. Block no 66. Seulement des enfants. Au bout de combien de temps y aiāāje Ć©tĆ© transfĆ©rĆ© ? Quelques semaines, me sembleātāil. (ā¦)
Pour moi, de me trouver avec les autres enfants, je me souviens dāune atmosphĆØre plus dĆ©tendue, moins oppressante, un certain espoir. Je me remĆ©more, en particulier, une soirĆ©e. La tempĆ©rature Ć©tait douce, il flottait dans lāair un parfum printanier. Nous avions nos cÅurs plus lĆ©gers. Assis par terre, en cercle, nous chantions. Cāest pendant cette soirĆ©e que jāai entendu mes camarades fredonner Arim deim Faier (Ā« Autour du feu Ā»). Un chant nostalgique et plein dāespoirs. Depuis, lorsquāil māarrive dāentendre cette mĆ©lodie, ce sont ces instants que je revis au plus profond de moiāāmĆŖme. Ce soirāālĆ , une petite lueur dāespoir semblait nous parvenir de notre longue nuit.
Parmi nous se trouvait un garƧon nommĆ© Ćlie Wiesel. Le destin Ć©tait en marche. Qui aurait pu le prĆ©voir ? GrĆ¢ce Ć ses Ć©crits, jāai pu situer certaines dates et me remĆ©morer des instants que nous avons vĆ©cus ensemble.
Notre libĆ©ration approchait. Cela se percevait Ć travers lāatmosphĆØre qui rĆ©gnait dans le camp. Le bruit des canons se rapprochait. Une surveillance nettement relĆ¢chĆ©e, on sentait la fin. Ć travers les hautāāparleurs, des ordres Ć©taient lancĆ©s de se rassembler devant son Block et de se diriger vers un lieu dāĆ©vacuation. Il Ć©tait possible de sāy soustraire car lāencadrement Ć©tait de plus en plus anarchique. Nous Ć©tions partagĆ©s entre lāespoir et la crainte. Le bruit courait que les SS allaient tout faire sauter avant leur fuite. Quoi faire ? Jāai devant les yeux le visage dāun ami de mon grandāāpĆØre. Jāentends ses paroles : Ā« Advienne ce qui voudra, moi je nāirai pas plus loin. Ā» GrandāāpĆØre māa demandĆ© ce que je voulais faire. Je lui ai dit que je voulais partir, car jāavais peur de la menace. Fallaitāāil quāil soit abattu et dĆ©couragĆ© pour me demander Ć moi, lāenfant, de prendre la dĆ©cision.