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Aimer sans savoir, ĂȘtre sans comprendre

L’entretien lecture

Publié le 18 Déc 2023

6 min de lecture

© Éditions Gallimard – Francesca Mantovani

AprĂšs L’Oubli (2015) et Survivre (2017), Frederika Amalia Finkelstein continue de tracer un sillon lumineux dans les tranchĂ©es de la mĂ©moire et de la transmission avec Aimer sans savoir, ĂȘtre sans comprendre. Roman autant que recueil de pensĂ©es et d’anecdotes intimes, cet ensemble se prĂ©sente comme « une dĂ©claration d’amour Ă  la vie, Ă  la mĂ©moire, Ă  [une] enfance Â» comme une autre : celle de la narratrice voguant entre l’Argentine, l’Europe et leurs drames historiques respectifs, tourmentĂ©e par l’influence des aĂźnĂ©s et leur hĂ©ritage brisĂ©.

Le titre Ă©nonce avec une profondeur et une simplicitĂ© toutes poĂ©tiques la gĂ©nĂ©rositĂ© qui Ă©mane de la voix de la narratrice : pour retrouver son souffle ou mĂȘme le rendre Ă  ceux qui l’auraient Ă  jamais perdu, on peut ĂȘtre au monde sans forcĂ©ment y apposer la marque de sa trace par la connaissance ou la comprĂ©hension. Ces deux Ă©cueils de la pensĂ©e ne constitueraient‐​elles pas une forme de violence pour quiconque dĂ©fie les fureurs meurtriĂšres de l’Histoire ? PlutĂŽt que de savoir et de comprendre, ne vaudrait‐​il pas mieux « Aimer sans savoir, ĂȘtre sans comprendre Â» ? Jusqu’oĂč l’ĂȘtre humain peut‐​il envisager l’abandon de ses prĂ©tentions intellectuelles pour exister sans sombrer ?

Argentine, 1976 : la dictature militaire s’empare du pays, confisquant l’avenir radieux, promettant les idĂ©alistes Ă  une mort certaine. La peur s’empare de la mĂšre de la narratrice, Ă  laquelle celle‐​ci rend un hommage puissant : « J’ai absorbĂ© l’histoire de ta souffrance : elle est contenue dĂ©sormais dans mon corps, empli lui aussi de la force de ton histoire Â».

HĂ©rite‐​t‐​on de la peur ? quelle part de nous‐​mĂȘme survit Ă  l’exil des aĂźnĂ©s ? Se dĂ©rober Ă  la mort, quitter les disparus, n’est-ce pas « sans cesse les voir revenir Â» ? Sur la trace de cet hĂ©ritage broyĂ© par l’histoire et ses immondices, une voix suave et tendre se confronte Ă  l’inĂ©luctable : fuir pour survivre. « PrĂ©serve Ă  tout prix ton innocence. Et dans cette logique, toujours, garde la foi, car c’est la plus prĂ©cieuse des choses : ne te fie pas au rĂšgne de la statistique et du chiffre, place toujours la lettre avant le nombre, la chance avant la fatalitĂ© ; parie sur l’inconnu, parie sur l’incommensurable, mĂȘme si cela en notre temps nous semble absurde, ce n’est pas vain. Â»

Fanny Arama Depuis L’oubli (2014), vous abordez rĂ©guliĂšrement les sujets liĂ©s Ă  la disparition violente, Ă  l’oubli, Ă  la mort, au langage. Ces thĂšmes sont traitĂ©s de maniĂšre rĂ©currente par certains philosophes. Quelle est la place de la philosophie dans votre vie et quelles sont vos lectures de prĂ©dilection dans ce domaine ?

Frederika Amalia Finkelstein J’ai Ă©tudiĂ© la philosophie Ă  la Sorbonne. J’en ai lu beaucoup. J’en lis moins dĂ©sormais, mais cela a constituĂ© un moment important de ma vie. J’ai fait un mĂ©moire sur Heidegger, philosophe dont la pensĂ©e a Ă©tĂ© pour moi passionnante, notamment des textes tels que Acheminement vers la parole, Chemins qui ne mĂšnent nulle part, Le principe de raison, Lettre sur l’humanisme
 J’ai aussi beaucoup lu Kant, Leibniz. J’ai Ă©tĂ© pas mal influencĂ©e par Quentin Meillassoux, dont j’ai suivi les cours pendant cinq ans. La philosophie m’a permis de penser le langage de façon prĂ©cise, de structurer mon rapport Ă  la langue et au dĂ©veloppement de la pensĂ©e.

FA Avez‐​vous Ă©tudiĂ© la Torah ? Si oui, que retenez‐​vous de cette Ă©tude ?

FAF J’ai suivi des cours d’étude talmudique, ce qu’on peut appeler la pensĂ©e juive plus gĂ©nĂ©ralement m’attire. J’ai lu Buber, Scholem, Levinas. Je ne peux pas prĂ©tendre Ă  un savoir approfondi mais l’étude est une dimension qui me prĂ©occupe, que je veux continuer Ă  investir toute ma vie.

FA Dans votre dernier livre, Aimer sans savoir, Être sans comprendre, la narratrice dĂ©crit un voyage en Pologne manquĂ©, sur la trace de ses ancĂȘtres, Ă  Cracovie avec un passage au musĂ©e‐​camp d’Auschwitz (qu’elle n’a pas fait). Vous y ĂȘtes vous rendue vous‐mĂȘme ?

FAF Je n’y suis pas allĂ©e. C’est l’avantage du roman, on peut inventer. Je me pose encore la question : irai‐​je un jour ? Plus qu’Auschwitz, c’est Ă  Kazimierz, dans Cracovie, oĂč mes ancĂȘtres sont nĂ©s, oĂč je dĂ©sire aller. C’est ce retour‐​lĂ  qui pourrait faire sens pour moi.

FA Dans votre livre, un intertitre dit « Transmission et rĂ©paration Â». Quelle importance attachez‐​vous Ă  l’idĂ©e de rĂ©paration ?

FAF Le tikoun olam, c’est peut‐​ĂȘtre l’autre nom de la littĂ©rature. Cette question de la rĂ©paration, je pense que je passerai ma vie Ă  me la poser. Destruction, rĂ©paration, tel un cycle infini, inaltĂ©rable, dans les tĂ©nĂšbres comme dans la lumiĂšre de la naissance. Je crois qu’écrire c’est s’attacher Ă  rĂ©parer un abĂźme sans fond.

FA Dans Le monolinguisme de l’autre, Jacques Derrida dit « Je n’ai qu’une seule langue, et ce n’est pas la mienne. Â» Vous abordez ce sujet dans votre livre et dites Ă  votre tour : « Je suis perdue dans l’interstice de plusieurs langues, et c’est pour cette raison que je perds aussi l’usage de mes mots, jusqu’à mes Ă©motions, que ma parole vacille, et avec elle tout sentiment solide de relation aux autres Â». Comment ressentez‐​vous le vertige des langues perdues ?

FAF Les langues sont‐​elles vraiment perdues ? Je pense qu’une langue passe dans une autre et qu’il reste une trace. Une langue n’est pas figĂ©e, elle Ă©volue, entre passĂ© et prĂ©sent, elle est vivante, constituĂ©e de toutes les langues qui la prĂ©cĂšdent. C’est une gĂ©nĂ©alogie infinie, sans origine, sans commencement, j’aime Ă  le penser.

FA Votre narratrice affirme « L’évolution d’une vie correspond Ă  l’évolution gĂ©ologique du monde Â». Une Ɠuvre d’écrivain consiste‐​t‐​elle Ă  exhumer, Ă  dĂ©terrer ce que la vie a soigneusement perdu de vue, enseveli ?

FAF Je pense que chaque Ă©crivain cherche ou trouve son sens Ă  elle ou Ă  lui : pour moi, c’est faire lien avec les vivants, en Ă©coutant les morts, et plus largement, en Ă©coutant l’invisible, en essayant de le faire advenir dans l’instant. Je pense que c’est ce qu’il y a de plus beau dans la mĂ©moire : cette frontiĂšre entre le souvenir et l’imagination. On retrouve le passĂ©, on y ajoute ce qu’on y veut, on le rejoue indĂ©finiment.

FA Vous dĂ©crivez, dans la vie de la narratrice, des moments de vide, de nĂ©ant, des moments oĂč la lecture et l’écriture ne sont plus des soutiens, mais contribuent au manque, Ă  l’absence, oĂč la crĂ©ation se dĂ©robe. Quand ces moments surviennent, continuez‐​vous tout de mĂȘme Ă  lire ?

FAF Cela dĂ©pend, mais la lecture c’est l’altĂ©ritĂ© : c’est donc dans les moments de vide un alliĂ© majeur, car on peut Ă  travers les livres se rattacher Ă  la vie, renouer un lien avec le langage, le mouvement, l’amour. On sort de soi et cette altĂ©ritĂ© redonne goĂ»t aux choses et au partage des Ă©motions. Sans le savoir, en lisant, on se confie au livre qu’on est en train de lire.

FA La narratrice a un rapport privilĂ©giĂ© avec les morts, les spectres. Vous souvenez‐​vous de quand remonte votre premiĂšre « rencontre Â» avec les morts ?

FAF Quand j’étais enfant, je sentais Dieu dans mon dos, particuliĂšrement la nuit. J’avais entendu que Dieu Ă©tait un ĂȘtre invisible, le plus puissant de la Terre, et qu’il Ă©tait tout le temps Ă  nos cĂŽtĂ©s, qu’il voyait tout. Je trouvais cela fascinant et un peu inquiĂ©tant, mais j’y ai vraiment cru, et ce jour‐​lĂ  je crois que j’ai pensĂ© que je ne serai plus jamais seule.

FA Pensez‐​vous que nous avons une responsabilitĂ© envers les morts (du passĂ©, et Ă  venir) ?

FAF Je ne sais pas si c’est une responsabilitĂ©, mais les morts m’obligent, me convoquent. Ma mĂ©moire se consacre Ă  leur souvenir. Je me sens liĂ©e Ă  eux au moins autant qu’avec les vivants, et cette prĂ©sence invisible je la trouve belle et rassurante. Ils ne disparaissent pas.

FA Comment vivez‐​vous les Ă©vĂšnements liĂ©s au 7 octobre et au conflit au Proche‐Orient ?

FAF Comme beaucoup de Juifs, je pense que j’ai Ă©tĂ© traumatisĂ©e. Le 7 octobre, on se sent envahis, terrorisĂ©s, agressĂ©s, anĂ©antis, comme si on voulait notre mort. Cela a Ă©tĂ© la sidĂ©ration, puis le silence. Cela m’a rappelĂ© le 13 novembre 2015. Ce qui a suivi a Ă©tĂ© un sentiment de trahison, un manque d’empathie. On s’est sentis seuls. Incompris. D’un autre cĂŽtĂ© on ressentait beaucoup de solidaritĂ© dans la communautĂ©. La marche contre l’antisĂ©mitisme a fait du bien, a rĂ©parĂ© momentanĂ©ment quelque chose. HĂ©las l’explosion des actes antisĂ©mites n’est que le reflet d’un malaise ancien, profond, dont je ne vois pas d’horizon positif. Comme si d’une certaine façon nous Ă©tions condamnĂ©s Ă  la solitude de l’exil, qu’il soit gĂ©ographique ou intĂ©rieur, dans ce sentiment de rejet de notre ĂȘtre juif.