
AprĂšs LâOubli (2015) et Survivre (2017), Frederika Amalia Finkelstein continue de tracer un sillon lumineux dans les tranchĂ©es de la mĂ©moire et de la transmission avec Aimer sans savoir, ĂȘtre sans comprendre. Roman autant que recueil de pensĂ©es et dâanecdotes intimes, cet ensemble se prĂ©sente comme « une dĂ©claration dâamour Ă la vie, Ă la mĂ©moire, Ă [une] enfance » comme une autre : celle de la narratrice voguant entre lâArgentine, lâEurope et leurs drames historiques respectifs, tourmentĂ©e par lâinfluence des aĂźnĂ©s et leur hĂ©ritage brisĂ©.
Le titre Ă©nonce avec une profondeur et une simplicitĂ© toutes poĂ©tiques la gĂ©nĂ©rositĂ© qui Ă©mane de la voix de la narratrice : pour retrouver son souffle ou mĂȘme le rendre Ă ceux qui lâauraient Ă jamais perdu, on peut ĂȘtre au monde sans forcĂ©ment y apposer la marque de sa trace par la connaissance ou la comprĂ©hension. Ces deux Ă©cueils de la pensĂ©e ne constitueraientââelles pas une forme de violence pour quiconque dĂ©fie les fureurs meurtriĂšres de lâHistoire ? PlutĂŽt que de savoir et de comprendre, ne vaudraitââil pas mieux « Aimer sans savoir, ĂȘtre sans comprendre » ? JusquâoĂč lâĂȘtre humain peutââil envisager lâabandon de ses prĂ©tentions intellectuelles pour exister sans sombrer ?
Argentine, 1976 : la dictature militaire sâempare du pays, confisquant lâavenir radieux, promettant les idĂ©alistes Ă une mort certaine. La peur sâempare de la mĂšre de la narratrice, Ă laquelle celleââci rend un hommage puissant : « Jâai absorbĂ© lâhistoire de ta souffrance : elle est contenue dĂ©sormais dans mon corps, empli lui aussi de la force de ton histoire ».
HĂ©riteââtââon de la peur ? quelle part de nousââmĂȘme survit Ă lâexil des aĂźnĂ©s ? Se dĂ©rober Ă la mort, quitter les disparus, nâest-ce pas « sans cesse les voir revenir » ? Sur la trace de cet hĂ©ritage broyĂ© par lâhistoire et ses immondices, une voix suave et tendre se confronte Ă lâinĂ©luctable : fuir pour survivre. « PrĂ©serve Ă tout prix ton innocence. Et dans cette logique, toujours, garde la foi, car câest la plus prĂ©cieuse des choses : ne te fie pas au rĂšgne de la statistique et du chiffre, place toujours la lettre avant le nombre, la chance avant la fatalitĂ© ; parie sur lâinconnu, parie sur lâincommensurable, mĂȘme si cela en notre temps nous semble absurde, ce nâest pas vain. »
Fanny Arama Depuis Lâoubli (2014), vous abordez rĂ©guliĂšrement les sujets liĂ©s Ă la disparition violente, Ă lâoubli, Ă la mort, au langage. Ces thĂšmes sont traitĂ©s de maniĂšre rĂ©currente par certains philosophes. Quelle est la place de la philosophie dans votre vie et quelles sont vos lectures de prĂ©dilection dans ce domaine ?
Frederika Amalia Finkelstein Jâai Ă©tudiĂ© la philosophie Ă la Sorbonne. Jâen ai lu beaucoup. Jâen lis moins dĂ©sormais, mais cela a constituĂ© un moment important de ma vie. Jâai fait un mĂ©moire sur Heidegger, philosophe dont la pensĂ©e a Ă©tĂ© pour moi passionnante, notamment des textes tels que Acheminement vers la parole, Chemins qui ne mĂšnent nulle part, Le principe de raison, Lettre sur lâhumanisme⊠Jâai aussi beaucoup lu Kant, Leibniz. Jâai Ă©tĂ© pas mal influencĂ©e par Quentin Meillassoux, dont jâai suivi les cours pendant cinq ans. La philosophie mâa permis de penser le langage de façon prĂ©cise, de structurer mon rapport Ă la langue et au dĂ©veloppement de la pensĂ©e.
FA Avezââvous Ă©tudiĂ© la Torah ? Si oui, que retenezââvous de cette Ă©tude ?
FAF Jâai suivi des cours dâĂ©tude talmudique, ce quâon peut appeler la pensĂ©e juive plus gĂ©nĂ©ralement mâattire. Jâai lu Buber, Scholem, Levinas. Je ne peux pas prĂ©tendre Ă un savoir approfondi mais lâĂ©tude est une dimension qui me prĂ©occupe, que je veux continuer Ă investir toute ma vie.
FA Dans votre dernier livre, Aimer sans savoir, Ătre sans comprendre, la narratrice dĂ©crit un voyage en Pologne manquĂ©, sur la trace de ses ancĂȘtres, Ă Cracovie avec un passage au musĂ©eââcamp dâAuschwitz (quâelle nâa pas fait). Vous y ĂȘtes vous rendue vousâmĂȘme ?
FAF Je nây suis pas allĂ©e. Câest lâavantage du roman, on peut inventer. Je me pose encore la question : iraiââje un jour ? Plus quâAuschwitz, câest Ă Kazimierz, dans Cracovie, oĂč mes ancĂȘtres sont nĂ©s, oĂč je dĂ©sire aller. Câest ce retourââlĂ qui pourrait faire sens pour moi.
FA Dans votre livre, un intertitre dit « Transmission et rĂ©paration ». Quelle importance attachezââvous Ă lâidĂ©e de rĂ©paration ?
FAF Le tikoun olam, câest peutââĂȘtre lâautre nom de la littĂ©rature. Cette question de la rĂ©paration, je pense que je passerai ma vie Ă me la poser. Destruction, rĂ©paration, tel un cycle infini, inaltĂ©rable, dans les tĂ©nĂšbres comme dans la lumiĂšre de la naissance. Je crois quâĂ©crire câest sâattacher Ă rĂ©parer un abĂźme sans fond.
FA Dans Le monolinguisme de lâautre, Jacques Derrida dit « Je nâai quâune seule langue, et ce nâest pas la mienne. » Vous abordez ce sujet dans votre livre et dites Ă votre tour : « Je suis perdue dans lâinterstice de plusieurs langues, et câest pour cette raison que je perds aussi lâusage de mes mots, jusquâĂ mes Ă©motions, que ma parole vacille, et avec elle tout sentiment solide de relation aux autres ». Comment ressentezââvous le vertige des langues perdues ?
FAF Les langues sontââelles vraiment perdues ? Je pense quâune langue passe dans une autre et quâil reste une trace. Une langue nâest pas figĂ©e, elle Ă©volue, entre passĂ© et prĂ©sent, elle est vivante, constituĂ©e de toutes les langues qui la prĂ©cĂšdent. Câest une gĂ©nĂ©alogie infinie, sans origine, sans commencement, jâaime Ă le penser.
FA Votre narratrice affirme « LâĂ©volution dâune vie correspond Ă lâĂ©volution gĂ©ologique du monde ». Une Ćuvre dâĂ©crivain consisteââtââelle Ă exhumer, Ă dĂ©terrer ce que la vie a soigneusement perdu de vue, enseveli ?
FAF Je pense que chaque Ă©crivain cherche ou trouve son sens Ă elle ou Ă lui : pour moi, câest faire lien avec les vivants, en Ă©coutant les morts, et plus largement, en Ă©coutant lâinvisible, en essayant de le faire advenir dans lâinstant. Je pense que câest ce quâil y a de plus beau dans la mĂ©moire : cette frontiĂšre entre le souvenir et lâimagination. On retrouve le passĂ©, on y ajoute ce quâon y veut, on le rejoue indĂ©finiment.
FA Vous dĂ©crivez, dans la vie de la narratrice, des moments de vide, de nĂ©ant, des moments oĂč la lecture et lâĂ©criture ne sont plus des soutiens, mais contribuent au manque, Ă lâabsence, oĂč la crĂ©ation se dĂ©robe. Quand ces moments surviennent, continuezââvous tout de mĂȘme Ă lire ?
FAF Cela dĂ©pend, mais la lecture câest lâaltĂ©ritĂ© : câest donc dans les moments de vide un alliĂ© majeur, car on peut Ă travers les livres se rattacher Ă la vie, renouer un lien avec le langage, le mouvement, lâamour. On sort de soi et cette altĂ©ritĂ© redonne goĂ»t aux choses et au partage des Ă©motions. Sans le savoir, en lisant, on se confie au livre quâon est en train de lire.
FA La narratrice a un rapport privilĂ©giĂ© avec les morts, les spectres. Vous souvenezââvous de quand remonte votre premiĂšre « rencontre » avec les morts ?
FAF Quand jâĂ©tais enfant, je sentais Dieu dans mon dos, particuliĂšrement la nuit. Jâavais entendu que Dieu Ă©tait un ĂȘtre invisible, le plus puissant de la Terre, et quâil Ă©tait tout le temps Ă nos cĂŽtĂ©s, quâil voyait tout. Je trouvais cela fascinant et un peu inquiĂ©tant, mais jây ai vraiment cru, et ce jourââlĂ je crois que jâai pensĂ© que je ne serai plus jamais seule.
FA Pensezââvous que nous avons une responsabilitĂ© envers les morts (du passĂ©, et Ă venir) ?
FAF Je ne sais pas si câest une responsabilitĂ©, mais les morts mâobligent, me convoquent. Ma mĂ©moire se consacre Ă leur souvenir. Je me sens liĂ©e Ă eux au moins autant quâavec les vivants, et cette prĂ©sence invisible je la trouve belle et rassurante. Ils ne disparaissent pas.
FA Comment vivezââvous les Ă©vĂšnements liĂ©s au 7 octobre et au conflit au ProcheâOrient ?
FAF Comme beaucoup de Juifs, je pense que jâai Ă©tĂ© traumatisĂ©e. Le 7 octobre, on se sent envahis, terrorisĂ©s, agressĂ©s, anĂ©antis, comme si on voulait notre mort. Cela a Ă©tĂ© la sidĂ©ration, puis le silence. Cela mâa rappelĂ© le 13 novembre 2015. Ce qui a suivi a Ă©tĂ© un sentiment de trahison, un manque dâempathie. On sâest sentis seuls. Incompris. Dâun autre cĂŽtĂ© on ressentait beaucoup de solidaritĂ© dans la communautĂ©. La marche contre lâantisĂ©mitisme a fait du bien, a rĂ©parĂ© momentanĂ©ment quelque chose. HĂ©las lâexplosion des actes antisĂ©mites nâest que le reflet dâun malaise ancien, profond, dont je ne vois pas dâhorizon positif. Comme si dâune certaine façon nous Ă©tions condamnĂ©s Ă la solitude de lâexil, quâil soit gĂ©ographique ou intĂ©rieur, dans ce sentiment de rejet de notre ĂȘtre juif.
