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La peine de mort est‐​elle compatible avec le judaïsme ?

Après le vote d’une loi qui établit l’effectivité de la peine de mort en Israël, l’écrivain Gilles Orselly revient sur la notion de peine capitale dans la tradition juive, de ses nombreuses évocations dans la Torah aux merveilles d’ingéniosité développées par nos sages pour empêcher son application, avec un constat : mettre à mort serait, aujourd’hui, une rupture sans précédent dans le judaïsme.

Publié le 28 novembre 2025

4 min de lecture

© Zamir Shatz, 2013 – Courtesy Rosenfeld Gallery, Tel Aviv – Œuvre parue dans le numéro 161 de Tenoua

Le 10 novembre 2025 fera date dans l’histoire d’Israël. Ce jour‐​là, la Knesset a adopté un projet de loi sur la peine de mort. Comme beaucoup d’autres pays dans le monde, l’État juif avait déjà cette disposition dans sa législation mais il ne l’appliquait pas. Avec la nouvelle loi, il s’agira d’une mesure effective. Elle concernera les terroristes arabes, et seulement arabes. De nouveaux Yigal Amir pourraient dormir sur leurs deux oreilles.

Il n’est pas besoin de s’appesantir sur le flanc que prêtera à la critique d’apartheid la spécificité de la cible visée. Ni de rappeler que la peine de mort n’a aucune influence sur le niveau de sécurité dans un pays, elle n’est pas dissuasive.

La vraie question qui se pose à nous est plutôt : pourquoi cette pulsion de vengeance, qui est une pulsion de mort, rencontre‐​t‐​elle une réelle approbation dans la société israélienne ? Et pourquoi la diaspora qui, sauf aux États‐​Unis, vit dans des pays abolitionnistes, n’a‑t-elle pas réagi ? On nous répondra qu’après le trauma du 7 octobre, ce désir de vengeance était naturel. On aura bien sûr raison.
Mais c’est là que le bât blesse. Qu’est-ce que le judaïsme par essence ? Tout le contraire des pulsions naturelles ! Si l’on devait résumer le judaïsme en une seule phrase, on pourrait même dire que c’est la volonté de remplacer le naturel par le culturel. Comme le montre l’exemple de la kasherout, qui a fait de l’acte le plus naturel possible, manger, un fait culturel constitutif d’une identité collective. C’est cette spécificité qui fait de nous un am segoula [« peuple précieux » עם סגולה]. Dès lors, nous devons nous poser la question : au regard de l’essence même de notre tradition, la peine de mort, pour naturelle qu’elle fût, est‐​elle fidèle au judaïsme ? Est‐​elle même compatible avec lui ?

Certes, la Torah est le livre le plus violent des trois monothéismes. Combien de samedis entendons‐​nous dans nos synagogues des appels à exécuter des fautifs, souvent pour des motifs les plus futiles ! Cependant nul n’appelait jusqu’ici, au sein du peuple juif, à mettre à mort qui que ce soit. Alors que l’homosexualité est punie de mort par la Torah, l’assassinat par un ultra‐​orthodoxe d’une jeune fille, Shira Banki, lors d’une gay pride à Jérusalem [en 2015] fut condamné par toute les autorités religieuses.

La Torah appelle à mettre à mort celui qui ne respecte pas le shabbat ? Nos sages nous expliquent depuis des siècles qu’il faut entendre par là une mort sociale. Le shabbat fait le Juif (plus encore que l’inverse), et celui qui l’enfreint sort effectivement du peuple des enfants d’Israël.
La Torah nous dit qu’il faut tuer publiquement le fils rebelle ? Le Talmud prescrit une liste de recommandations pour mettre en œuvre cette mesure, toutes plus absurdes les unes que les autres, si bien que le texte en conclut qu’un tel cas ne se produira jamais.
Il n’est jusqu’à la femme adultère qui montre le refus de la peine de mort, malgré l’image désastreuse que l’Évangile de Jean a donné de nous sur ce thème. En réalité, les femmes soupçonnées d’adultère n’étaient jamais lapidées ; elles étaient plutôt soumises à une épreuve de vérité : elles devaient boire de l’eau dans laquelle avaient été trempés du sable et un parchemin sur lequel était écrit le tétragramme. Si elles mouraient (ce qui ne se produisit jamais), elles avaient été adultères. Si elles ne mouraient pas, elles étaient considérées comme innocentes. Les sages n’ont jamais cru à la véracité de ce « jugement de Dieu ». Ils savaient préserver des vies, quels qu’aient été les actes des femmes soupçonnées. Et pour leur éviter la mort, ils acceptaient d’effacer dans l’eau le nom de Dieu, une des transgressions les plus impensables dans notre religion

Pourquoi cette distance de la pratique avec la Torat emet natan lanou [« Il nous a donné une Torah de vérité » תורת אמת נתן לנו] ? Parce que le judaïsme n’est pas la religion d’un livre ! C’est celle de l’interprétation d’un livre. Sur la peine de mort, le traité Makkot nous dit en conclusion : « Un Sanhédrin qui tue une fois tous les sept ans est un tribunal meurtrier ». Certains disent même « une fois tous les soixante-dix ans » ! Rabbi Akiva affirmait déjà quant à lui : « Si j'étais dans le Sanhédrin, personne ne serait jamais exécuté ».

Dès sa création, l’État d’Israël est demeuré fidèle à cette tradition. Il a choisi, depuis 1948, d’épargner la vie des criminels. Une mansuétude (pour l’époque) admirable alors que nous sortions de la Shoah et que l’État juif était entouré de toutes parts de pays hostiles et de terroristes. Robert Badinter, le mensch qui a aboli la peine de mort en France, apportant à notre pays le meilleur du génie juif mis au service des Nations, s’en émerveillait encore au soir de sa vie dans l’un de ses derniers entretiens. Il relevait la seule exception observée à cette règle : la pendaison d’Adolphe Eichmann. L’ampleur du crime du premier responsable de la Shoah rendait sans doute inévitable le prononcé de la peine de mort. Pourtant, la gêne est perceptible dans les propos de Robert Badinter. En 1964, le rabbin Yossef Burg, le chef du parti National religieux (qui fut un parti honorable avant la terrible mutation qu’il a depuis subie), allait plus loin que cette hésitation. Il osait déclarer qu’Israël avait eu raison de condamner à mort le SS mais qu’il aurait fallu, sans le gracier, ne jamais l’exécuter.

On l’aura compris : au‐​delà des modalités discutables de cette loi, qui n’est pas portée par les plus fervents défenseurs de la démocratie libérale en Israël, la peine de mort interroge sur le judaïsme que nous voulons transmettre à nos enfants. Emmanuel Lévinas aimait à rappeler que le judaïsme n’avait pas pour but de judaïser le monde mais de l’humaniser. Cette réforme ne peut guère être qualifiée d’allant dans ce sens. Elle acte au contraire un repli identitaire sous ses apparences sécuritaires. On peut redouter que le judaïsme y perde sa vocation humaniste. Et penser qu’il serait spirituellement désastreux pour notre communauté française d’accepter sans débat cette régression.