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Pourim et la résistance religieuse juive durant la Shoah

Premier épisode de la série « La résistance religieuse juive durant la Shoah », écrite par Sonia Sarah Lipsyc et publiée en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal. Comment des Juifs, en Pologne, en Lituanie, en France et en Allemagne, ont, au cœur de la tourmente nazie, tenu à célébrer la fête de Pourim et à accomplir ses divers commandements : lecture de la Meguilat Esther (Rouleau d’Esther) qui raconte comment les Juifs ont échappé à un génocide, envoi de mets comestibles à des amis (misholah manot), festin de Pourim et dons aux pauvres (matanot la’evyonim).

Publié le 2 mars 2026

14 min de lecture


La série « La résistance religieuse juive durant la Shoah » écrite par Sonia Sarah Lipsyc pour Tenoua
est produite en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal.


Comment traverser l’antisémitisme dans un monde où Dieu est en apparence voilé ?

La fête de Pourim suscite une résonance particulière avec la Shoah puisqu’elle est basée sur le Rouleau d’Esther (Meguilat Esther) qui rapporte comment les Juifs ont échappé à un génocide annoncé, planifié et programmé. « […] Il est un peuple répandu, disséminé parmi les peuples de toutes les provinces de ton royaume. Leurs lois sont différentes de celles de tous les peuples […]. Il n’est donc pas dans l’intérêt du roi de les garder […], qu’il soit rendu un ordre écrit de les faire périr » (Esther 3,8−9). Ces accusations d’Haman expriment une haine contre les Juifs que les antisémites, sous une forme ou une autre, reprendront au cours de l’Histoire. D’ailleurs dans la tradition juive, Haman, le conseiller du roi, est considéré comme un descendant d’Amalek, personnage archétypal de la haine viscérale contre les Juifs dans la Torah[1]. Il ne faisait aucun doute que, dans l’esprit des Juifs, les nazis et leurs chefs étaient des descendants d’Amalek et d’Haman. Et le plus curieux est que Hitler lui‐​même a pu faire référence à Pourim ! Dans son allocution radiophonique du 30 Janvier 1944 alors que les Allemands subissent des défaites et que les Alliés continuent à bombarder le pays ou avancent vers l’Est comme vers l’Ouest, il affirme que, si les nazis ne gagnent pas, les Allemands seront massacrés et que ce sera la fin de la civilisation européenne. Et comme pour les galvaniser, il s’exclame : « L’issue de cette guerre ne sera pas un second Pourim triomphal pour le judaïsme, mais l’anéantissement du judaïsme en Europe »[2]. Et comme nous le savons, il s’est fort heureusement trompé.

L’absence paradoxale du nom de Dieu dans un livre de la Bible, comme c’est le cas dans le Rouleau d’Esther, inaugure le temps du voilement du divin (Esther panim)[3] dont la Shoah est l’acmé. C’est au travers des masques, des hasards, des retournements de situation et, dans une certaine mesure, des actions humaines qu’il faudrait distinguer la Providence divine au terme desquels le miracle eut lieu. On l’oublie parfois mais le décret d’assassinat des Juifs ne fut pas aboli. Cependant, les Juifs gagnèrent dans le puissant empire perse le droit de se défendre contre leurs pogromistes. Ils le firent et vainquirent (Esther 9,2).

C’est forts de cette histoire comme d’un vade‐​mecum pour traverser l’horreur, et fidèles à leurs traditions, que des Juifs ont, dans la clandestinité et au péril de leurs vies, fêter Pourim.

Le jeûne d’Esther

Ils ont tenté d’accomplir, comme ils le pouvaient, les quatre commandements inhérents à cette fête : lecture du Rouleau ou de la meguila d’Esther, envoi de mets comestibles à des amis, festin de Pourim et dons aux pauvres.

Le tout précédé, la veille de la fête, du jeûne qu’Esther instaura pour implorer la mansuétude divine et inciter à une solidarité au sein du peuple juif (Esther 4,15−16). On mesure d’emblée les sacrifices que ce jeûne signifiait alors que la famine sévissait dans les ghettos et les camps. Et pourtant… Nonobstant leur condition et la dispense du jeûne que les rabbins avaient statués, au nom d’un des principes cardinaux de la loi juive – les préceptes de la Torah avaient été donnés pour vivre et non pour mourir et en conséquence, il était possible de transgresser un commandement pour sauver une vie y compris la sienne[4] –, des Juifs de tout âge jeûnaient. Il n’était question d’abandonner ni leurs rites ni l’impact métaphysique qu’ils espéraient, en l’occurrence la force de la prière liée au jeûne pour que leurs bourreaux soient vaincus. C’est dans ce contexte que l’un des rabbins du ghetto de Varsovie, Simon Stockhamer(1904–1945), raconte que des groupes de jeunes hassidim de la lignée de Gour et de Piaseczno sont venus le trouver avant Pourim, en mars 1941, afin de savoir s’ils pouvaient quand même jeûner[5]. Et s’ils devaient périr, que leur engagement soit considéré comme un acte de sanctification du Nom (Kiddoush haShem)[6]. Tout se passe comme si, par cette dédicace, et bien que le rabbin les ait mis en garde, ils entendaient montrer que les Juifs ne renonçaient pas à être eux‐​mêmes et peut‐​être, pourquoi pas, à faire fléchir l’Éternel dans sa rigueur ?

Le maître des Archives secrètes du ghetto de Varsovie du groupe Oneg Shabbat, Emmanuel Ringelblum (1909−1944)[7], le souligne également dans son Journal à la date du 18 mars 1941 : « Le ghetto nourrit l’espoir d’un Pourim nouveau, qui sera célébré aussi longtemps que les Juifs seront sur cette Terre. Ce nouveau Pourim surpassera tous ceux que l’histoire juive a connus auparavant »[8].

Écrire, lire, réciter ou préserver une Meguilat Esther ?

L’un des aspects les plus étonnants de la persévérance de Pourim durant la Shoah fut la lecture d’une Meguilat Esther sous de nombreuses formes. Comment s’en procurer une dans un camp de concentration ou de mise à mort ? Yaakov Frenkel raconte comment, à Buchenwald en 1945, il a ramassé des vestiges divers, « des bouts d’un emballage grossier d’un sac de ciment ou le papier déchiré d’un ordre d’un officier nazi »[9] qu’il a distribués à des camarades afin que chacun écrive les versets de la Meguila dont il se souvenait. Ils le faisaient avec un crayon, qu’ils se passaient de main de main, ou un bout de charbon. « Certains versets, dans notre contexte étaient si lourds de sens », raconte dans ses Mémoire Israël Meir Lau, un enfant qui survécut miraculeusement dans ce camp avant de devenir plus tard le Grand Rabbin Ashkénaze de l’État d’Israël. Et de citer : « Mais Mordekhaï (Mardochée) ne se courbait ni se prosternait » ou ce verset de la fin du récit, « les Juifs connurent la lumière, la joie, l’allégresse et la gloire »[10]. Le camp fut libéré quelques semaines plus tard.

À Sonneberg, un camp de travail forcé pour l’industrie et l’armement, rattaché à Buchenwald, cette même année 1945, Yaakov Schwartz réussit à écrire seul, avec un mélange de charbon et de graisse, une meguila qui fut également lue parmi les déportés. « Nous n’avions pas le droit de frapper ou de faire du bruit en disant “Haman” mais nous savions exactement qui était Haman dans notre génération »[11]. Elle fut conservée dans un étui de métal qu’un autre déporté confectionna en signe de reconnaissance. Yaakov, le « scribe » natif de Łódź, immigra après la guerre en Israël où il fonda une famille. Il légua la meguila et son étui au Centre Ganzach Kiddush Hashem, fondé en 1964 par le rabbin Moché Prager à bnei Brak[12]. Et au fil du temps, il offrit à chacun de ses petits‐​enfants, pour leur Bar Mitsva, une Meguilat Esther qu’il avait lui‐​même écrite et illustrée.

Meguilat Esther écrite par Yaakov Schwartz au camp de Sonneberg en 1945 avec son étui sur lequel était gravé avec une inscription spécifiant le nom du camp, l’année et le nom du scribe. Photo de Yad Vashem

L’écriture d’une meguila doit correspondre à des critères bien précis afin que le rouleau soit kashere, c’est-à-dire conforme à la loi juive. Elle doit être écrite sur un parchemin fait de la peau d’un animal kasher, avec de l’encre noire, etc. Aucune de ces meguilot, rouleaux, ne l’était stricto sensu, c’est pourquoi ceux qui l’utilisèrent s’abstinrent de réciter au préalable la bénédiction habituelle. Déjà en 1942, dans le ghetto de Kovno (Lituanie), le rabbin Ephraïm Oshry (1914−2003) avait autorisé au nom de la loi juive, dans un responsum, la lecture d’une meguila sur un support quelconque afin de s’acquitter de ce commandement. Il avait argué d’un principe de la loi juive, l’urgence de l’heure et de la situation, afin « de maintenir l’esprit et la mémoire du miracle de Pourim en ces temps obscurs »[13].

L’effet de la lecture ou de la récitation du Rouleau d’Esther sur les Juifs enfermés dans les ghettos ou les camps était extraordinaire. Elle leur donnait de la force et de l’espérance. Surtout après avoir chanté le poème liturgique traditionnel « Shoshanat Yaakov (la Rose de Jacob) »[14]. Yaakov Frenkel l’exprime ainsi alors qu’ils étaient dans leur baraquement : « Nous avions alors l’impression que tout le camp chantait avec nous : Maudit soit Haman qui voulut nous faire périr ! Béni soit Mardochée »[15]. Ce chant se continue aussi notamment par « Bénie soit Esther qui a intercédé pour moi ».

Après la Libération, on célébra Pourim dans les camps de déplacés de survivants de la Shoah, comme à Landsberg (Allemagne)en 1946 où un ancien déporté, Reuven Jamnik, lut la meguila avec son uniforme rayé montrant ainsi qu’ancien esclave juif destiné à mourir, il était toujours debout.

Reuven Jamnik lisant la Meguila avec son vêtement de déporté dans le camp de déplacés de Landsberg. Photos de Yad Vashem

Une fausse pierre tombale fut érigée, portant l’inscription : « Ici sont enterrés les oppresseurs des Juifs, Haman ben Hamdata, Adolf Hitler... que leurs noms soient effacés »[16], et l’effigie d’Hitler fut pendue et resta visible durant des années jusqu’en 1948 dans ce même camp.

Hitler pendu dans le camp de Landsberg, 1946–1948. « Une effigie d’Adolf Hitler est suspendue dans le camp de personnes déplacées de Landsberg, entre 1946 et 1948. »
Musée mémorial de l’Holocauste des États‐​Unis, avec l’aimable autorisation de Rita Friedman Hattem.

Préserver une meguila au milieu de la tourmente et de la destruction était aussi un acte de résistance. Abba Kovner, l’un des chefs des Partisans juifs, réussit à en récupérer une après la guerre, qu’il avait apparemment confiée à Vilna, à la mère supérieure d’un couvent de sœurs dominicaines, Anne Borkowska[17]. Sur l’étui était gravée une plaque, portant son prénom et celui de son épouse ainsi que l’inscription :« La dernière Meguila de notre ville : Vitka – Abba ». Elle a été confiée à Yad Vashem[18].

Meguila de Vilna et son étui de Abba Kovner. Photo de Yad Vashem

On attribua à plus d’un rabbin qui avait vu ces meguilot ou d’autres objets confectionnés ou préservés durant la Shoah qu’ils étaient les plus kasher qui soient car ils témoignaient de la messirout nefesh, littéralement de la « dédicace de l’âme » ou de la personne qui s’en était chargée.

Comment pratiquer les trois autres commandements de Pourim : s’envoyer des mishloah manot, festoyer autour d’un repas et donner de l’argent aux pauvres, lorsque l’on est dans un ghetto ou un camp ?

Il ya des témoignages qui racontent comment, en 1944, dans « le camp modèle » de Terezín (République Tchèque)[19], des femmes, travaillant aux cuisines, arrivaient à confectionner des « oreilles d’Haman », ce biscuit traditionnel de Pourim, qu’elles envoyaient comme mishoah manot. Elles récupéraient des épluchures de pommes de terre qu’elles faisaient bouillir et broyaient pour en faire une pâte, et utilisaient des restes de café de malt comme garniture de remplacement des graines de pavot [20] .

Au camp de travail d’Eichenwald (Allemagne), en 1941, des déportés prélevèrent des petits morceaux de pain, en guise de mishloah manot pour accomplir ce commandement[21]. Ces femmes et ces hommes luttaient ainsi, par la poursuite de ces rites, dans des circonstances coercitives et extrêmes, contre les tentatives de déshumanisation des nazis.

À la question de savoir s’ils pouvaient, au bout d’une journée exténuante de travail forcé, et durant laquelle ils avaient été roués de coups et insultés par les nazis, manger une soupe noire sans pain en guise de « festin » de Pourim, le rabbin Oshry répondit par l’affirmative à ses « camarades travailleurs esclaves ». Et il écrit : « Leurs yeux s’éclairèrent lorsqu’ils apprirent que l’opportunité leur était finalement offerte d’accomplir, d’une façon ou d’une autre, le commandement rabbinique de manger un repas de Pourim comme dans le passé »[22]. Et en ce qui concerne les dons aux pauvres auquel chacun est soumis y compris l’indigent[23], il préconisait de substituer à l’argent le partage de rations alimentaires[24] .

Jouer un Purim Shpil ou un jeu de Pourim

L’une des coutumes de Pourim, connue sous le nom de Purim Shpil dans le monde ashkénaze, consistait à se déguiser et à jouer des saynètes bibliques, le plus souvent satiriques et tissées d’anecdotes ou de parodies de la vie du shtetl (bourgade juive).

Il fallait, coûte que coûte, maintenir le cycle des fêtes juives et, peut‐​être, un semblant de souvenir familial. On confectionna des déguisements pour enfants dans les ghettos comme à Łódźou Wieliczka (Pologne) ou dans les maisons d’enfants juifs en France, comme au château de Chabannes[25] dirigé par l’OSE. Mais comme en témoignent quelques photos de ces moments datant de 1942, et recueillies par Yad Vashem, peu d’enfants sourient, leurs visages sont fermés ou en colère et, comme l’écrit une éditrice de ce Musée, « leurs regards hantés reflètent la réalité qu'ils vivaient »[26].

En 1943, dans le camp d’Ilia, en Transylvanie, Zvi Hershel Weiss, « connu pour son humour et son goût pour les plaisanteries, écrivit un texte en yiddish, mêlant l’histoire du Livre d’Esther à celle des détenus »[27] qu’il récita avec la cantillation d’une meguila. Il fit don, des années plus tard, de ce précieux document à Yad Vashem.

Solly Ganor, un rescapé de Dachau relate un épisode singulier : un jour de mars 1945, un homme que l’on surnommait « Chaim le rabbin » sans savoir s’il l’était réellement « car il récitait toujours une bénédiction avant de manger, retenait les dates du calendrier juif, et connaissait toutes les prières par cœur et de temps à autre, lorsque les Allemands avaient le dos tourné, nous invitait à participer à la prière du soir », se tint debout dans la neige et criait « Haman à la potence » ! Il était affublé « d’une couronne de papier fabriquée à partir d’un sac de ciment » et d’une couverture avec des étoiles en papier du même sac et, tout en dansant et chantant, il affirmait être « Assuérus, le roi des Perses ». Les autres déportés pensèrent qu’il avait perdu la raison. « Yidden wos iz mit ajch ! Juifs qu’est-ce qui vous prend ?! C’est Pourim aujourd’hui ! Jouons un Purim Shpil » répliqua‐​t‐​il. Et Solly Ganor d’ajouter : « Alors nous avons réalisé que chez nous, il y a une éternité, c’était à cette période de l’année que les enfants et nous, nous déguisions pour Pourim, jouions et mangeons des Hamantaschen (oreilles d’Haman). Le rabbin se souvenait de la date exacte selon le calendrier juif. Nous, on ne savait même plus quel jour on était »[28]. Et tous participèrent à ce Purim Shpil. Et le plus incroyable, est que « le rabbin » leur promit des mishloah manot … L’après-midi même, pour la première fois, la Croix Rouge visita le camp et distribua des colis avec du chocolat, du sucre et du lait concentré. Un mois plus tard, le camp fut libéré ; deux mois plus tard, en mai 1945, Hitler se suicida.

Épilogue

Plusieurs aspects de la fête de Pourim interpellaient les Juifs durant la Shoah. Cette permanence de l’antisémitisme que, Mardochée affirmant fièrement sa judéité ainsi qu’Esther qui la révéla après l’avoir cachée, avaient su déjouer. Ils s’étaient appuyés sur une solidarité juive et avaient espéré un renversement de situation. Et il avait eu lieu : « Le jour même où les ennemis des Juifs avaient espéré prendre le dessus sur eux ce fut le contraire qui eut lieu, les juifs allant, eux, prendre le dessus sur ceux qui les haïssaient » (Esther 9,1).

Mais est‐​ce que tous arrivaient à puiser un réconfort dans ce concept de « renversement » inhérent à Pourim ? À garder espoir que la situation tragique des Juifs se retournerait contre leurs oppresseurs ? À être dans la joie et à user de l’humour qui bien souvent est une arme contre son propre désespoir ?

Un rabbin contemporain, Eli Kavon, le rappelle en 1940 : « L'historien Shimon Huberbrand écrivit que l'atmosphère parmi les Juifs lors du premier Pourim dans le Ghetto de Varsovie était terrible ; l'esprit dominant n'était pas celui de Pourim, mais celui de Tisha Beav[29] »[30]. Il souligne également que le rabbin Kalonymus Kalman Shapira (1889−1943), une sommité qui enseigna la Torah jusqu’à son dernier souffle, déclara, dans l’un de ses sermons, juste avant Pourim : « L'obligation de se réjouir n'incombe pas seulement à celui qui est déjà heureux, [] Bien au contraire, même si l'on se sent seul et le cœur brisé, l'esprit et l'âme accablés, il faut insuffler au moins une étincelle de joie dans son cœur ». Il poursuivit en affirmant que « le salut divin et la joie que Pourim nous accorde [comme un don de grâce] soient encore actifs et efficaces aujourd'hui. »[31].

Le 8 mars 1945, un groupe de soldats américains juifs fêtèrent Pourim à Rheydt, la ville de naissance du chef de la propagande nazie, Goebbels, dans le château que la ville avait mis à sa disposition comme lieu de villégiature. Ils déposèrent une arche et un rouleau de la Torah sur « une table ornée d’une croix gammée dans la salle à manger ». Et comme le relève un magazine de l’armée, « l’aumônier Poliakoff, assisté du soldat de première classe Arnold Reich et du caporal Martin Willen ont élevé la voix en chantant un hymne hébreu ancien marquant la joie à Pourim »[32]. Sans doute Shoshanat Yaakov.

(Iconographie)

Dans la nuit du 16 octobre 1946, le nazi Julius Streicher monta sur l’échafaud pour être pendu à Nuremberg où il avait été jugé pour crime contre l’humanité. Il avait été l’éditeur du journal antisémite Der Stümer et avait déjà eu l’occasion de faire référence à la fête de Pourim comme un danger pour les Allemands, dans ses écrits ou ses allocutions. Ainsi : « le lendemain de la Nuit de Cristal (10 novembre 1938), Streicher prononça un discours devant plus de 100.000 personnes à Nuremberg, dans lequel il justifia les violences perpétrées contre les Juifs en affirmant que ces derniers avaient assassiné 75.000 Perses en une seule nuit, et que les Allemands subiraient le même sort si les Juifs étaient parvenus à instaurer un nouveau « Pourim » meurtrier en Allemagne »[33].

Il s’exclama avant de mourir : « Purimfest 1946 » ! Fête de Pourim 1946.

Il se trompait, ce n’était pas Pourim ce soir‐​là mais Hoshana Rabba, une journée de la fête de Souccot, durant laquelle, selon la tradition juive, le jugement de Rosh haShana est scellé[34].

Pourim Sameah !


[1] Voir le traité Meguila 13a du Talmud de Babylone (T.B).

[2] Ce discours se retrouve dans l’anthologie des discours de Max Domarus, Hitler : Speeches and Proclamations, 1932-1945 (vol 4). Voir aussi Dr. Emmanuel Bloch et Dr. Rabbi Zvi Ron, « Purimfest 1946 : The Nuremberg Trials and the Ten Sons of Haman », note 15 sur
https://​www​.thetorah​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​p​u​r​i​m​f​e​s​t​-​1​9​4​6​-​t​h​e​-​n​u​r​e​m​b​e​r​g​-​t​r​i​a​l​s​-​a​n​d​-​t​h​e​-​t​e​n​-​s​o​n​s​-​o​f​-haman.

[3] Littéralement : « voilement des visages de Dieu ».

[4] Voir Lévitique 18 ; 5 et le traité Yoma 85b du T.B.

[5] L’histoire est rapportée dans la version yiddish par l’archiviste, rabbin et historien, Shimon Huberband, membre du groupe Oneg Shabbat, créé par Emmanuel Ringelblum (voir ci‐​dessous) dans son livre Kiddush Hashem et relevée chez Esther Farbenstein, Hidden in Thunder: Perspectives on Faith, Halachah and Leadership during the Holocaust, Volume 1, p. 98.

[6] Tout acte exemplaire qu’un Juif accomplit et qui inciterait à louer l’Eternel pouvant aller jusqu’à refuser de commettre l’idolâtrie, le meurtre et l’inceste. Voir Sanhédrin 74a du T.B.

[7] Créé en 1940, ce remarquable historien réunit autour de lui des personnes diverses chargées de documenter de plusieurs façons (collectes, documents, journaux) la réalité du Ghetto de Varsovie. Deux des trois bidons de lait dans lesquels ont été enfouis ces Archives ont été retrouvées après la guerre. Voir https://​encyclopedia​.ushmm​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​e​n​/​a​r​t​i​c​l​e​/​t​h​e​-​o​n​e​g​-​s​h​a​b​b​a​t​-​a​rchive

[8] Emmanuel Ringelblum, Oneg shabbat. Journal du ghetto de Varsovie, Calman Levy/​Mémorial de la Shoah, 2017, p 207.

[9] Irving J.Rosenbaum, The Holocaust and Halakhah, Ktav Publishing House, N.Y., p. 117.

[10] Respectivement dans Esther 3 ; 2 et 8 ; 16 voir Rav Israël Méïr Lau, Loulek. JP Jerusalem Publications, Jérusalem, 2009, pp. 92–93.

[11] Voir https://meirtv.com/shiurim מגילת-אסתר-במחנה-עבודה/

[12] https://ganzach.org/

[13] Voir le Responsum n°18 dans Ephraim Oshry, Responsa from the Holocaust Judaica Press, New York, 2001. Le rabbin Oshry s’avéra être l’un des décisionnaires les plus importants durant la Shoah et dont les responsa ont été préservés.

[14] La rose est une métaphore désignant le peuple d’Israël en référence au Cantique des Cantiques2:2.

[15] Célébrations dans la tourmente, (témoignages) traduit du yiddish et annoté par Éphraïm Rozen et Judith Aronowicz, Verdier, 1993, p 81.

[16] Voir Yehuda Fogel, « L’année où nous avons pendu Hitler », Times of Israel

[17] Sur cette Juste des nations qui protégea et aida des Juifs voir le témoignage émouvant d’Abba Kovner.

[18] Voir https://www.yadvashem.org/artifacts/featured/book-of-esther-from-prewar-vilna.html

[19] Les nazis utilisaient ce camp comme outil de propagande pour duper la Croix Rouge et l’opinion internationale alors qu’il était une antichambre à la déportation.

[20] Voir le témoignage de Ruth Bondy dans Hájková, Anna. The Last Ghetto: An Everyday History of Theresienstadt. Oxford University Press, 2020

[21] Voir Ciel dans la Tourmente op cité p. 93.

[22] Rabbi Ephraim Oshry, La Torah au cœur des ténèbres, Albin Michel, Paris, 2011, p. 120.

[23] Citation traité Guittin 7b du T.B. : « Même un pauvre qui vit de la charité est obligé de donner la charité ».

[24] Voir Responsum 12 dans Responsa from the Holocaust op cité.

[25] Voir https://wwv.yadvashem.org/yv/en/exhibitions/childrens-homes/chabannes/index.asp

[26] Hannah « Kaye, « Celebrating Purim in the Midst of Tragedy », 19.03.2024 sur https://wwv.yadvashem.org/yv/en/exhibitions/purim/index.asp#prettyPhoto[gallery100]/3/

[27] Voir Archives du blog du 14.03.2014 sur https://www.yadvashem.org/blog/a-purim-manuscript-from-the-holocaust.html

[28] Solly Ganor, « Purim in Dachau »

[29] Le 9 du mois d’Av commémore la destruction des deux Temples de Jérusalem dans le calendrier hébraïque.

[30] « Purim in the Warsaw Ghetto»

[31] Op. cit. Elie Kavon cite un extrait de la traduction en anglais par Nehemia Polen des écrits du rabbin Shapira qui furent aussi miraculeusement retrouvés dans les Archives Ringelblum. Voir The Holy Fire: The Teachings of Rabbi Kalonymus Kalman Shapira, ason Aronson, Inc, 1994.

[32] Voir Laura F.Deutsch, « Purim at Goebbels’ Castle »

[33] Voir article de Dr. Emmanuel Bloch et Dr. Rabbi Zvi Ron, op. cit. avec leurs notes de référence non reprises ici.

[34] Voir Zohar 31b.


Sonia Sarah Lipsyc étudie à titre personnel depuis des années cette thématique et nous livre ici les bonnes feuilles de sa recherche.
La série « La résistance religieuse juive durant la Shoah » est publiée en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal.
L’autrice adresse ses remerciements à Abigail Hirsch.