
Au traité Berakhot 61a (et au traité Eruvin 18a), le Talmud rapporte une discussion contradictoire entre Rav et Chmuel au sujet du verset de Genèse 2,22 qui décrit la création de la femme, plus littéralement sa « construction », à partir d’une « côte » ou d’un « côté » (tséla) d’Adam : l’un des deux rabbis dit qu’elle a été bâtie à partir d’un « visage » (partsouf) de l’humain ; l’autre dit qu’elle a été bâtie à partir d’une « queue » (zanav) de l’humain :
״וַיִּבֶן ה׳ אֱלֹהִים אֶת הַצֵּלָע״. רַב וּשְׁמוּאֵל : חַד אָמַר פַּרְצוּף. וְחַד אָמַר זָנָב.
Pour celui qui dit « visage », l’humanité primordiale était donc constituée d’un seul corps, masculin et féminin, composé de deux visages placés dos à dos, si bien que la construction de la femme consiste apparemment à séparer le « côté » féminin de l’humain de son « côté » masculin, de sorte qu’homme et femme, se présentant dorénavant sous la forme de deux corps indépendants, puissent se trouver face à face.
En revanche, pour celui qui dit « queue », l’hébreu tséla est donc entendue non pas au sens d’un « côté » mais d’une « côte », plus précisément encore d’un appendice du corps humain : sa « queue ». Est‐ce à dire que la femme a été bâtie à partir d’une composante anecdotique du corps humain primordial ? Ou est‐ce à dire, plutôt, que la construction d’une relation face à face entre l’homme et la femme exige que ce qui, chez l’homme intégralement masculin, relève de la « queue », soit radicalement reformé, de sorte qu’émerge, depuis cet appendice animal, une relation non phallique à l’altérité féminine ?
Dans le développement talmudique qui interroge et prolonge cette discussion entre Rav et Chmuel, un passage aborde les rapports de bienséance entre le masculin et le féminin, soulignant, de prime abord, la nature secondaire du féminin. Cependant, d’emblée, le problème est posé en des termes qui, loin de conforter le préjugé sexiste, désarçonnent un lecteur attentif :
וּלְמַאן דְּאָמַר ״פַּרְצוּף״, הֵי מִינַּיְיהוּ סַגִּי בְּרֵישָׁא ? אָמַר רַב נַחְמָן בַּר יִצְחָק : מִסְתַּבְּרָא דְּגַבְרָא סַגִּי בְּרֵישָׁא. דְּתַנְיָא : לֹא יְהַלֵּךְ אָדָם אֲחוֹרֵי אִשָּׁה בַּדֶּרֶךְ, וַאֲפִילּוּ אִשְׁתּוֹ. נִזְדַּמְּנָה לוֹ עַל הַגֶּשֶׁר — יְסַלְּקֶנָּה לִצְדָדִין. וְכׇל הָעוֹבֵר אֲחוֹרֵי אִשָּׁה בַּנָּהָר — אֵין לוֹ חֵלֶק לְעוֹלָם הַבָּא.
Et d’après celui qui dit « visage », lequel des deux marchent en tête ? Rav Nahaman bar Itzhaq enseigne : en toute logique, l’homme marche en tête, car il est enseigné ailleurs : « Que l’homme ne marche pas derrière la femme sur le chemin, y compris s’il s’agit de sa femme. S’il advient qu’il se trouve sur un pont derrière une femme, il la dépassera en se faufilant sur le côté. Et quiconque traverse un fleuve en se trouvant derrière une femme n’a pas de part au monde à venir.
À s’en tenir à une lecture superficielle, il s’agit de se demander qui, de l’homme ou de la femme, a la préséance. D’après celui qui dit « queue », la question serait résolue : la femme est seconde, puisque sa création est secondaire. Mais d’après celui qui dit « visage », ne s’ensuit-il pas que la femme est tout aussi première que l’homme ? Rav Nahaman bar Itzhaq résout la difficulté en invoquant un enseignement qui stipule qu’un homme ne doit pas marcher derrière une femme, d’où conclure que c’est l’homme qui a la préséance. La lecture superficielle est comblée, sans doute, mais elle est littéralement bête. Car, à l’évidence, la question n’est pas de savoir qui, de l’homme ou de la femme, mérite la préséance en raison d’une prétendue supériorité ontologique, mais qui, de l’homme ou de la femme, est en possession… d’une « queue ».
C’est en effet ce que suggère le Talmud dès lors que, si un homme ne doit pas marcher derrière une femme, ce n’est donc pas parce que la femme est secondaire, mais parce que c’est inconvenant, en ce sens que l’homme qui suit la femme risque de paraître n’envisager celle‐ci que du biais de son derrière et non de son visage. Ce qui vaut pour celui qui dit « queue » vaut donc également pour celui qui dit « visage ». En effet, l’un et l’autre rabbis ne discutent pas à ce sujet, c’est au contraire ce sur quoi ils s’accordent, c’est leur axiome commun : la construction de la relation du masculin au féminin exige la venue au jour d’un face à face. Leur discussion contradictoire porte sur la question de savoir si un tel face à face est construit du biais de la séparation du corps primordial masculin‐féminin ou du biais de la transformation de la « queue » primordiale en « femme ».
Convient‐il pour autant de bannir du « monde à venir » quiconque traverserait un fleuve dans les pas d’une femme plutôt qu’à sa tête ? N’est-ce pas un excès de rigueur puritaine ou, pire, n’est-ce pas une manière d’envisager le féminin au seul prisme de la sexualité ? De fait, l’enseignement du Talmud radicalise le trait puisque le passage se poursuit ainsi :
תָּנוּ רַבָּנַן : הַמַּרְצֶה מָעוֹת לְאִשָּׁה מִיָּדוֹ לְיָדָהּ כְּדֵי לְהִסְתַּכֵּל בָּהּ, אֲפִילּוּ יֵשׁ בְּיָדוֹ תּוֹרָה וּמַעֲשִׂים טוֹבִים כְּמֹשֶׁה רַבֵּינוּ — לֹא יִנָּקֶה מִדִּינָהּ שֶׁל גֵּיהִנָּם. שֶׁנֶּאֱמַר ״יָד לְיָד לֹא יִנָּקֶה רָּע״ — לֹא יִנָּקֶה מִדִּינָהּ שֶׁל גֵּיהִנָּם.
Les maîtres ont enseigné : Celui qui compte l’argent qu’il remet à une femme de la main à la main, de manière à prendre le temps de la regarder, même s’il a en sa possession autant de Torah et de bonnes actions que Moïse notre maître, il ne sera pas quitte du jugement de l’enfer, car il est dit : « de la main à la main, il ne sera pas quitte du mal » (Proverbes 11,21) – il ne sera pas quitte du jugement de l’enfer.
Quelle faute impardonnable a donc commis cet homme qui, bien que, par ailleurs, d’une indéniable grandeur spirituelle et morale, a néanmoins tout perdu en un si court laps de temps, celui durant lequel il se serait, passez‐moi l’expression, « rincé l’œil » ? Avoir le regard saisi par la beauté d’une femme, est‐ce donc ce qui vous conduit inexorablement en enfer ?
La lecture bête, on le sait, bâtit là‐dessus sa hantise du féminin, la « porte du diable » dit‐on parfois dans la littérature théologique, parce qu’elle suscite en l’homme le désir de la chair. Ce n’est pourtant pas du désir charnel de l’homme pour la femme qu’il est question ici, mais d’un tel désir dans une configuration très précise. En effet, pourquoi évoquer le cas d’un homme se trouvant derrière une femme qui traverse un fleuve, puis celui d’un homme qui compte l’argent qu’il remet à une femme ? La réponse est bien sûr qu’il s’agit de deux situations significatives, si bien que c’est à condition d’en saisir les enjeux implicites que l’enseignement talmudique vient au jour.
La femme qui traverse un fleuve ne se trouve pas sur un pont, elle traverse littéralement le fleuve, en un lieu peu profond, mais exigeant néanmoins de relever son vêtement, afin de ne pas le mouiller. L’homme qui traverse derrière elle profite donc d’une situation de vulnérabilité, plus précisément encore : il jouit de la vulnérabilité de cette femme qui, au moment de traverser ce fleuve, est contrainte de se découvrir les jambes. Et c’est donc cela qui l’exclut du « monde à venir » : jouir de la vulnérabilité d’une femme. Pire encore est le cas de l’homme qui compte l’argent qu’il remet à une femme, parce qu’alors la vulnérabilité de la femme ne procède pas d’une configuration naturelle, comme dans le cas du fleuve traversé, mais sociale : l’homme, parce qu’il est en possession de l’argent qu’il doit remettre à la femme, est dans une position de force vis‐à‐vis d’elle, et il en profite. Tirer jouissance de la vulnérabilité d’une femme, voilà donc ce qui, selon le Talmud, assure à un homme, quels que soient par ailleurs ses mérites, « le jugement de l’enfer ».
L’appui scripturaire tiré d’un verset de Proverbes 11,21 est, de prime abord, difficile à interpréter, du moins à s’en tenir à la traduction qu’en propose le Rabbinat :
יָד לְיָד, לֹא‑יִנָּקֶה רָּע ; וְזֶרַע צַדִּיקִים נִמְלָט.
Haut la main ! Le méchant ne reste pas impuni, mais la race des justes échappe à tout danger.
À s’en tenir à une traduction plus littérale, le verset dit : « De la main à la main, il ne sera pas quitte du mal, mais la semence des justes y échappe ». Dans sa traduction des Proverbes, Éric Smilévitch propose : « D'une main à l'autre le mal n’est pas absous, mais la descendance des justes en réchappe ». Et dans une note, il explique : « Le mal ne change pas de nature en passant d'une main à l'autre, en devenant monnaie courante, reconnue et admise de tous. Et même si le monde finit par tout accepter et par tout confondre, la descendance du juste ne s'y laisse pas prendre[1] ». Quelle que soit donc la manière dont l’ordre social masculin a pu rendre commune, voire innocente, la jouissance qu’on tire de la vulnérabilité d’une femme, une descendance d’Israël se reconnaît à ceci qu’elle y voit la marque de l’enfer.
De fait, tirer jouissance de la vulnérabilité d’Israël à la sortie d’Égypte, c’est, dans la Bible, la signature d’Amaleq, l’ennemi par excellence d’Israël, dont il s’agit d’effacer jusqu’au souvenir.
[1] Thèse de doctorat, Traduction et interprétation du livre des Proverbes, Université de Strasbourg, 2014, inédit, p. 247.




