
Initié par Johanna Lemler il y a trois ans, Notre Haggadah est à l’origine un podcast dédié aux récits de libération de femmes juives : « Tout est parti d’une difficulté à trouver ma place à la table du séder et, plus généralement, dans une pratique juive ». Poétesse, autrice et directrice d’une société de conseil, Johanna vient d’une famille juive traditionnelle et a beaucoup fréquenté les milieux orthodoxes : « Bien qu’il y ait de très belles choses dans ces milieux, les cours de haut niveau sur le judaïsme n'y sont souvent réservés qu’aux hommes, les femmes en sont exclues. Il y avait donc une dissonance entre l’amour que j’éprouvais pour le judaïsme et le fait que je n’arrivais pas à y trouver ma place. »
Johanna décide donc de créer un podcast avec pour objectif de redonner la parole aux femmes : « L’idée était d’œuvrer pour un judaïsme féministe et pour un féminisme juif ».
Depuis 2023, elle interviewe des femmes de tout horizon et de degrés de judéité différents, et, au fur et à mesure de ses rencontres, l’évidence s’impose : Notre Haggadah doit être plus qu’un simple podcast et devenir un mouvement, un espace de rassemblement qui légitime les femmes juives et les accueille telles qu’elles sont, afin de construire ensemble.

C’est à ce moment‐là que Jeanne Joury Juroszek (aussi connue sous le nom d'Eva Vocz), alors chargée de plaidoyer chez Act Up et artiste‐performeuse, rejoint le collectif : « Au départ, j’ai rencontré Johanna pour témoigner dans son podcast. Puis j’ai assisté, en tant que spectatrice, au festival Notre Haggadah de l’année dernière. C’était un moment très fort. Les femmes qui étaient venues ne voulaient plus partir. Il y a dans ce collectif une indulgence vis-à-vis de l’autre et une ouverture aux idées différentes que je n’ai trouvées nulle part ailleurs dans la société. » Jeanne, à l’inverse de Johanna, a grandi dans une famille non pratiquante. Du judaïsme, on lui a surtout transmis « de belles valeurs, des valeurs humanistes, d’ouverture sur l’autre, de tolérance… Et des documentaires sur la Shoah. » Après le 7 octobre 2023, beaucoup de ses croyances s’effritent : « Avant j’avais confiance en l’Homme, d’instinct, je croyais que tous étaient bons. Maintenant je me dis que tous les hommes sont antisémites jusqu’à preuve du contraire. Je pensais aussi qu’être assimilée m’éviterait de subir de la haine, et c’est faux, ça ne change rien ». Elle se dit également déçue des féministes : « Il y a deux types de féminismes, le féminisme universaliste et le féminisme intersectionnel. J’ai l’impression que la seule chose qui les mette d’accord, c’est de ne pas condamner les attentats du 7 octobre. Dans ces mouvements, l’antisémitisme est légitimé, voire amplifié… »
Depuis cette date tragique, son rapport au militantisme se trouve changé : « Avant je luttais pour changer le monde. Maintenant, je pense que l’urgence est plutôt de nous créer un monde pour nous, où l’on puisse être bien. J’agis dans les petites choses, à petite échelle ». Surtout, Jeanne met un point d’honneur à rester heureuse : « Même si la période est dure, je refuse de céder ma joie à ceux qui me haïssent. J’essaye d’être forte et joyeuse aussi pour les autres, notamment mes proches. »
Johanna rebondit sur la phrase de Jeanne : « Dans la Torah, il est écrit que l’on doit être joyeux pendant les fêtes, c’est une mitsva. Si c’est écrit, c’est parce que ce n’est pas une évidence. La joie n’est pas innée – encore plus en ce moment. Mais c’est quelque chose qui se travaille ».

Alors qu’elles préparent le troisième festival Notre Haggadah avec le reste du collectif, les deux femmes tombent sur les postes d’une militante franco‐israélienne qui colle dans les rues de Tel Aviv : « Jewish Joy is Resistance [La joie juive est une résistance] ». « Après le 7 octobre 2023,se rappelle Johanna, beaucoup d’entre nous n’allaient pas bien, notamment à cause de l’actualité. Ces collages nous ont donné l’idée de faire un festival sur la joie juive. Mais je ne voulais pas parler de “résistance”, parce que ça donnait l’impression qu’on agissait “en réaction” à l’antisémitisme. Or je ne suis pas définie par les antisémites, mon judaïsme est quelque chose de positif. Avec Notre Haggadah, j’ai à cœur de prôner un féminisme juif qui ne soit pas sur la défensive, mais plutôt en proposition. C’est pour ça qu’on a plutôt appelé le festival “l’art de la joie”. »
Le 15 mars, tout le festival tournait autour de cette thématique. D’abord, un cercle de parole féministe proposait un moment d’échange : plus que sur la lutte, on insistait sur la communication, la « réparation », la manière dont on agit ensemble et pas seulement en opposition aux autres.
Puis est venu le book club avec une discussion autour du livre L’art de la joie de Goliarda Sapienza, qui a donné son nom au festival. L’héroïne, Modesta, tout en étant lucide sur le monde violent qui l’entoure, choisit d’être heureuse malgré tout et fait son possible pour être libre. Enfin, le festival s’est terminé par un spectacle composé de stand up, de lectures, de musique, d’étude talmudique, et d’une chanson reprise en cœur :
« L’année prochaine, nous nous assiérons sur la véranda,
Et nous compterons les oiseaux migrateurs.
Les enfants en vacances joueront à la balle,
Entre la maison et les champs,
Tu verras,
Tu verras,
Comme ce sera bon,
L’année prochaine,
L’année prochaine. »




