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La violence des colons en Cisjordanie, un enjeu majeur pour la société israélienne

Depuis plusieurs mois, les Palestiniens de Cisjordanie subissent les assauts répétés de colons extrémistes, avec intimidations, menaces, dégradations, destruction de bétail et de cultures, violences physiques et parfois même assassinats. Le tout dans une relative indifférence de l’opinion publique israélienne et une coupable indulgence des autorités. Mi‐​mars, ce pendant, Eyal Zamir, chef d’état-major israélien, a qualifié ces attaques « moralement et éthiquement inacceptables ». Sébastien Lévi rappelle que de nombreux penseurs, politiques et militaires israéliens mettent en garde, depuis très longtemps, sur l’effet destructeur que la violence des colons pourrait avoir sur la société et la démocratie israéliennes.

Publié le 25 mars 2026

7 min de lecture

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Des colons israéliens attaquent le village de Turmus Ayya, en Cisjordanie, le 26 juin 2025. (© Oren Ziv/B’Tselem/ActiveStills)

Le 14 mars dernier, une famille palestinienne a perdu la vie en Cisjordanie, lorsque leur voiture a été mitraillée par des soldats israéliens qui se disaient menacés. Un couple et leurs deux enfants ont succombé à leurs blessures, et deux autres enfants leur survivent.

Cette bavure apparente de l’armée, actuellement sous enquête, est d’autant plus douloureuse qu’elle survient dans une dégradation continue des conditions de vie des Palestiniens en Cisjordanie, soumis à des attaques incessantes et des expéditions punitives les prenant pour cible régulièrement. Depuis le début de l’année, 25 Palestiniens y ont ainsi été tués, dont huit par des colons, et des centaines ont été intimidés ou expulsés. Depuis le 7 octobre 2023 et le massacre terroriste du Hamas, ce sont près de 1.000 civils palestiniens qui ont été tués, soit par des colons violents, soit par l’armée.

Devant la multiplication des incidents impliquant les colons, Nétanyahou devait en parler, fin 2025, comme un « groupe de gamins », des brebis galeuses en somme, dans une interview à Fox News, mais la réalité est plus troublante pour l’État d’Israël : l’armée est très souvent passive lors de ces exactions, voire complice, et ces violences ont une portée politique et symbolique qui dépasse le seul cadre sécuritaire et qui interroge toute la société israélienne.

Un projet politique assumé

Les images ou vidéos montrent des colons, souvent jeunes, agresser, humilier, attaquer en priorité des Palestiniens, mais aussi des Israéliens venus les protéger. Elles montrent des violences d’une cruauté d’autant plus intolérable qu’elles se déroulent souvent en présence de l’armée israélienne qui n’intervient que rarement et trop mollement.

Derrière la cruauté de certains, il y a une volonté politique de faire partir les Palestiniens en rendant leur vie impossible. En ce sens, ils ne sont pas des « brebis galeuses » mais le bras armé de l’extrême-droite de Smotrich et Ben Gvir qui siège dans le gouvernement de Nétanyahou. Contrairement aux assertions de ce dernier, le rôle de cette extrême‐​droite n’est pas marginal au sein de ce gouvernement, en particulier concernant la Cisjordanie.

Smotrich n’est pas « que » le ministre des Finances, fonction éminente qui lui permet d’orienter les budgets de l’État vers les priorités idéologiques de ses clientèles électorales. Il est aussi un ministre au sein du ministère de la Défense, en charge de la Judée-Samarie. En d’autres termes, il joue le rôle de gouverneur de la Cisjordanie de facto, dans une configuration qui marque l’annexion rampante du territoire palestinien.

Ces colons violents jouent donc un rôle majeur dans cette annexion. Ils sont le visage « brut » de ce qui se joue à plus ou moins bas bruit sous ce gouvernement, qui entend rendre toute solution politique impossible demain, et qui s’en vante. Les colons violents et Smotrich sont en fait les deux faces d’une même vision, l’une politique et l’autre dans l’action violente, avec le soutien du gouvernement israélien, dans une société israélienne passive devant le phénomène, rendu possible et même acceptable par l’occupation des territoires palestiniens depuis près de 60 ans.

Le poison lent de l’occupation

L’occupation, prédisait le professeur Leibowitz – Prix Israël en 1994 et grande (mauvaise) conscience du pays – corroderait dès 1968, peu après la victoire dans la guerre des Six jours, le tissu social d’Israël. Elle « entraînera une catastrophe pour l’ensemble du peuple juif ; elle sapera la structure sociale que nous avons créée dans l’État et provoquera la corruption des individus, tant juifs qu’arabes ». Elle mettrait en péril la démocratie en Israël, avec des Juifs jouissant de droits comme la liberté d’expression et de circulation en Israël et dans les territoires palestiniens alors que, dans ces derniers, les Palestiniens en seraient privés.

Neuf ans plus tard, en 1976, le premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, parlait des colons extrémistes comme d’un « cancer » qui pourrait mettre en danger la nature démocratique de l’État d’Israël. C’est le sens du discours que Yair Golan, alors chef d’état-major adjoint, devait prononcer 40 ans plus tard en 2016, et qui allait le priver du poste de chef d’état-major qui lui semblait promis. Il disait qu’il observait au sein de la société israélienne des phénomènes qui lui en rappelaient certains dans les années trente en Allemagne. Il ne comparait évidemment pas l’extrême droite israélienne aux nazis, mais rapprochait l’affaissement démocratique dans des sociétés qui refusaient de se confronter à la violence politique et aux extrêmes, lesquels pouvaient alors s’imposer à la société tout entière.
Cinquante ans après la mise en garde de Rabin, les métastases ont effectivement progressé au point de voir sa prophétie prendre forme progressivement.

Force est de constater que ces trois hommes, de générations différentes, ont su anticiper les périls et les dilemmes de la société israélienne aujourd’hui dans son rapport à la Cisjordanie et les conséquences sur son tissu social et démocratique.

Une normalisation progressive de l’inacceptable

Une des premières mesures prises par Israël Katz à son arrivée au ministère de la défense a été d’arrêter la détention administrative pour les colons, leur offrant une impunité de facto, tout en maintenant cette mesure pour les Palestiniens. Politicien retors sans expérience ni légitimité en matière de sécurité, il voit cette responsabilité ministérielle éminente comme un moyen de solidifier son assise politique au sein du Likoud et de se poser en successeur de Nétanyahou. 

S’il a pris cette mesure contre l’avis des responsables de la sécurité, c’est d’abord par opportunisme politique, ce qui en dit beaucoup sur la sociologie et les opinions d’un électeur moyen du Likoud. Cette mesure ouvertement discriminatoire est exactement ce contre quoi Leibowitz mettait en garde, et l’absence de réactions outragées dans la société israélienne illustre les craintes exprimées par Rabin et Golan à quarante ans d’intervalle sur l’affaissement des normes démocratiques au sein de la société israélienne.

De fait, si les exactions en Cisjordanie ne sont en rien soutenues par une majorité de la population israélienne, elles ne font pas la une des journaux ni ne font descendre des gens dans la rue. Pour les Israéliens, ce qui se passe dans les territoires palestiniens les concerne peu. La ligne verte, consciencieusement effacée par l’extrême droite avec le soutien d’une partie de la droite, demeure en effet vivace pour la majorité des Israéliens, attachés à l’État de droit et à la démocratie, qui ont manifesté en masse dans les rues contre la réforme judiciaire. Or cette posture n’est plus tenable et devient schizophrénique lorsque l’annexion se produit sans bruit mais méthodiquement et que l’armée « couvre » des agissements indéfendables dans les territoires, avec l’assentiment du gouvernement israélien.

En ce sens, ce qui se joue en Cisjordanie est indissociable des manifestations pour préserver la démocratie israélienne et son appartenance au camp des démocraties libérales. Par tactique politique, le thème de l’occupation des territoires avait été mis de côté lors des manifestations contre la réforme judiciaire décidée par le gouvernement israélien, afin de fédérer un maximum d’Israéliens en évitant les sujets de division, comme l’occupation, au nom de la défense de la démocratie israélienne. 

Cette manœuvre tactique rencontre aujourd’hui ses limites alors que l’annexion rampante engage toute la société israélienne dans ce qui s’y passe et, notamment, le règne de l’arbitraire et la loi du plus fort au détriment de l’État de droit. Les violences des colons et la dérive pogromiste dénoncée justement par Alain Finkielkraut sont donc bel et bien un enjeu moral mais aussi existentiel pour la nature même de l’État hébreu et la société israélienne.

Un enjeu de société

En 1996, le slogan de campagne de Nétanyahou, dans la foulée des accords d’Oslo et des attentats sanglants du Hamas, était « Une paix sûre », disant que la sécurité amènerait la paix, contre la vision opposée de la gauche qui disait que la paix amènerait la sécurité. Trente ans plus tard, Nétanyahou a substituté la force pour la force au concept de la paix par la force.

Lorsqu’il voit Israël comme Sparte et non Athènes, lorsqu’il dit préférer Gengis Kahn à Jésus (le forçant à rétropédaler piteusement pour ne pas effaroucher ses alliés chrétiens évangéliques), il trace un chemin pour Israël dans lequel le glaive n’est pas un moyen mais une fin en soi. Dans cette vision du monde, il n’est guère étonnant que cette violence se manifeste au grand jour en Cisjordanie.

Le défi qui se pose à la société israélienne est celui de son acceptation de cette situation. La société israélienne est une société éduquée, démocratique, qui ne soutient pas les exactions des colons dans les territoires. Mais saura‐​t‐​elle aller au‐​delà et descendre dans la rue pour exiger d’y mettre fin, et manifester la même vigueur contre ces exactions que contre les atteintes aux normes démocratiques du pays ?

La manifestation de solidarité avec les citoyens arabes israéliens victime d’une criminalité endémique est, à cet égard, une bonne nouvelle. Plus significatif encore, les propos très nets du chef d’état-major Eyal Zamir contre les exactions des colons traduisent à la fois l’urgence de la situation et un réveil salutaire. Enfin, la sortie contre ces exactions de Naftali Bennett, qui avait déjà manifesté sa solidarité avec la journaliste arabe israélienne Lucy Aharish, odieusement attaquée, est une excellente nouvelle.

Une réaction civique plus large s’impose pour transformer ces débuts de réveil, avec un changement de majorité politique. L’extrême droite israélienne doit être chassée du pouvoir, mais ce départ, aussi salutaire soit‐​il, n’est pas suffisant. Pour avoir attisé les flammes de la division au sein même d’Israël et avec la communauté juive américaine, il est impératif que Nétanyahou quitte la vie politique le plus rapidement possible, pour ne jamais y revenir.

Au‐​delà des hommes, ce qui se joue en Israël est le rapport à la violence, à la force et aux limites. Limites géographiques avec le maintien ou non de la ligne verte. Limites éthiques avec la mise hors‐​la‐​loi des comportements pogromistes et avec des peines de prison exemplaires pour leurs perpétrateurs. Limites politiques, enfin, avec un gouvernement respectant les contre‐​pouvoirs et l’État de droit. Mes ces limites pèseront peu si l’idée de violence et de force n’est pas elle‐​même revisitée en Israël, non pas comme une fin en soi, mais comme un moyen de parvenir à autre chose, un horizon politique et diplomatique rejetant le conflit perpétuel.

Le parti de Ben Gvir, Otsma Yehoudit [Force Juive], porte bien son nom. Il dit l’exaltation de la force comme vision et programme politiques. Celui de Smotrich, HaTsionout HaDatit, [Sionisme religieux], est, lui, un détournement et presque un blasphème, une offense faite aux deux termes dévoyés par des extrémistes, et à un concept porté par des humanistes comme Yehuda Leib Maimon ou Yosef Burg.

La société israélienne ne peut pas se contenter de détourner le regard en parlant de brebis galeuses. Ces dérives sont aussi le fruit de l’occupation, d’une culture de l’impunité et d’une exaltation de la force, qui ne doit pas être confondue avec la sécurité – une priorité légitime des Israéliens, qu’ils soient Juifs ou Arabes.

La bataille politique en Israël n’est pas, ou plus, entre colombes et faucons. Elle oppose les partisans de la sécurité à ceux de la force, ligne qui recoupe la séparation entre partisans de l’État de droit et ceux de la loi du plus fort. Elle est aujourd’hui la ligne de démarcation politique et existentielle, qui devra être tranchée lors des prochaines élections (prévues en octobre 2026) et qui déterminera la nature du pays dans les prochaines années voire les prochaines générations.