
Pessah, c’est la fête de la sortie d’Égypte.
Dans le récit de son cheminement identitaire en tant que peuple, Israël doit sortir d’une terre d’esclavage avant de se diriger vers une terre promise, celle de son devenir.
Selon la mystique juive, l’Égypte, Mitsrayim, n’est pas un pays. C’est un lieu symbolique, un nom de code pour meitsar yam – le détroit de mer, comme un canal des eaux de la naissance du peuple juif. La terre qui retint 400 ans en esclavage les enfants de Jacob devient alors la matrice récalcitrante qui laissera partir malgré elle, et non sans protestations et plaies saignantes infligées à sa chair, le peuple de l’Éternel enfin prêt à devenir lui‐même, fendant en eux les eaux de la mer de jonc où Pharaon et son armée couleront dans les convulsions de l’accouchement.
Pour revivre cela en corps et en esprit, chaque année, au début du printemps, à la pleine lune du mois de Nissan, les Juifs du monde entier se réunissent pour goûter à nouveau de ce voyage initiatique qu’ils ne feront qu’en rite.
Et comme pour réparer la naissance chaotique du peuple, c’est à travers un séder, un ordre, qu’ils revivront, « chacun comme si » c’était arrivé « à lui‐même », la sortie d’Égypte, en racontant leur histoire – c’est la vocation thérapeutique de la haggada (« le récit ») – et, en mangeant des mets symboliques – qui auront pour vocation de nous faire revivre symboliquement en corps le mythe afin qu’ainsi incarné, il nous transforme.
Attablés à la table du séder, on brisera la matsa, la galette de pâte non levée, dont le goût âpre et sec a pour vocation de nous faire ressentir le goût de la misère en même temps que de la liberté. Avec l’azyme, on consommera le maror, les herbes amères, que l’on aura trempées dans l’eau salée en commémoration des siècles d’esclavage en égypte, goût doux‐amer rythmé des quatre coupes de vin qui nous rapprocheront de la rédemption.
Une fois le séder fini, les derniers chiffres chantés, les dernières miettes de l’afikoman consommées, on est sortis d’Égypte… et après ?
Après, c’est une longue traversée du désert.
Si l’on y regarde de plus près, la majeure partie du houmash se déroule dans le désert : terre symbolique de la liberté et du chemin, terre liminale pleine d’errance et de promesses.
Tout comme la naissance, la libération n’est qu’un point de départ. Il faut désormais apprendre à vivre, et ce n’est pas une mince affaire.
Le récit biblique est fait de titubements et de chutes, de conflits et de stagnation, parce qu’être libre, comme le disait Levinas, est décidément difficile.
Le désert, beaucoup ont l’impression d’y être encore enlisés aujourd’hui.
Le corps du dernier otage du 7 octobre est à peine rentrée qu’Israël est de nouveau sous les bombes de l’Iran et du Hezbollah.
Le feu de l’antisémitisme dans le monde occidental semble s’être réveillé de toute sa force, du Brésil à l’Australie, de la Belgique au Canada.
Les Juifs français, pour beaucoup, se demandent combien de temps cette nouvelle traversée du désert va encore durer et, surtout, où elle nous emmènera.
Alors me sont venus en tête ces mots simples du chanteur israélien Meir Ariel. D’une voix laconique, avec l’ironie si subtile caractéristique de la résilience israélienne, il raconte tous les menus malheurs du quotidien, avant de conclure : « Mais on a surmonté Pharaon. On surmontera aussi cela ».
Le peuple juif n’a pas seulement survécu à deux millénaires d’exil, d’oppression, et de tentatives d’annihilation. Il en est ressorti, chaque fois, grandi.
Le retour du premier exil à Babylone s’est accompagné de la première lecture publique la Torah sur le parvis du Temple reconstruit. La destruction du second Temple a accouché de la littérature talmudique. La kabbale médiévale aurait émergé des convulsions de l’Inquisition. La popularisation de la méditation juive a émergé avec le retour d’exil, et la re‐proclamation de l’État d’Israël des cendres de la Shoah.Et peut être qu’aujourd’hui, nous avons beaucoup à apprendre des Israéliens qui, malgré une existence martelée de guerres répétées, ont fait de l’humour la meilleure arme contre le désespoir.
Aujourd’hui les réseaux sociaux pullulent de vidéos satiriques et de messages humoristiques plaisantant sur le manque de sommeil, le défi de devoir continuer à vivre et à travailler tout en devant courir aux abris un nombre incalculable de fois par jour, le stress des sirènes, l’impossible gestion de petits qui se retrouvent, une fois de plus, privés d’école, et la peur devant les dégâts causés par les missiles qu’ils reçoivent de plusieurs points cardinaux.
Les Israéliens prennent leur mal en patience et plaisantant sur la situation, et peut‐être est‐ce la meilleure leçon de Pessah qu’ils peuvent rappeler aux Juifs de la diaspora : la vraie liberté, c’est de garder son moral, son état d’esprit.
Une façon bien pragmatique de parler de liberté intérieure, et de la rédemption que symbolise la fête de Pessah.
Et si cette année, justement parce que les temps sont durs, on faisait de notre sortie d’Égypte une rédemption par l’humour ?




