
Certains éléments de la mise en scène du séder de Pessah ont de quoi laisser perplexe. Pensons, par exemple, à cette déconcertante didascalie qu’on retrouve à plusieurs reprises dans la haggada : « s’accouder du côté gauche ».
Le geste peut sembler un peu théâtral, forcé. Et pourtant, la Mishna l’affirme : « Même le plus pauvre des Juifs ne doit pas prendre son repas la nuit de Pessah sans s'accouder » (Mishna Pessahim 10,10).
Quel est le sens de ce geste ? Qu’y a‑t‐il à en tirer si ce n’est des fourmis dans les membres ?
Le Talmud, dans Pessahim 108a, nous rappelle que, dans le monde antique, manger allongé était la posture des hommes libres. L’architecture même des villas romaines était construite autour du triclinium, salle à manger dédiée de l’élite gréco‐romaine, meublée de trois divans inclinés disposés autour d’une table basse centrale. Cette posture permettait à ceux qu’aucun maître ne viendrait rappeler à la tâche de passer à table tout le temps qu’ils souhaitaient.
S’accouder était donc bien plus qu’une question de confort, c’était une déclaration de statut. Ainsi affalé, le convive se rend absolument dépendant des serviteurs — un bras immobilisé, le voilà bien incapable de se servir lui‐même. Dans un paradoxe maintes fois souligné, le maître a besoin d’un esclave pour s’affirmer comme maître, devenant ainsi dépendant de celui qui le sert.
Il y a aussi quelque chose de révélateur dans cette vulnérabilité apparente : s’exposer ainsi parmi ses convives dans un acte de laisser‐aller absolu révèle l’aisance de celui qui n’a jamais eu à se tenir sur ses gardes. La vulnérabilité manifeste est, elle‐même, un témoignage du privilège de ceux qui n’ont rien à craindre.
On comprend mieux, dès lors, pourquoi les sages du Talmud ont veillé à intégrer la haseiva, le fait de s’incliner,dans le séder. Pessah n’est pas une reconstitution du passé — les Hébreux de l’Exode n’ont jamais eu le luxe de s’avachir pour d’interminables repas. Pessah propose plutôt une pédagogie de la liberté. Au séder, on nous apprend à habiter une posture : nous ne pourrions pas connaître le goût de cette insouciance si nous n’étions pas commandés à l’incarner. Na'asseh ve'nishma — « nous ferons, et (alors) nous comprendrons » (Exode 24,7). Lorsque nous ajustons ce coussin et nous penchons vers la gauche, nous apprenons à notre corps ce que notre esprit risque d’oublier : nous sommes peut‐être libres aujourd’hui, mais nous fûmes esclaves encore hier, et la distance qui sépare ces deux états ne tient qu’à un léger glissement.
Cette idée, on la retrouve dans dans un midrash tiré de Shemot Rabba 20 :
“Dieu fit faire un détour au peuple (vayasev, même mot que asheiva, se pencher)”. Comme un marchand qui avait acheté une vache, et dont la maison était proche d'un abattoir. Il se dit : “Si je la fais passer par le chemin qui mène chez moi, elle verra l'abattoir et le sang, et elle fuira. Je vais plutôt la faire passer par un autre chemin.” De même, les habitants de Gaza, d'Ashkelon et de tout le pays des Philistins étaient destinés à affronter Israël au moment de sa sortie d'Égypte. Le Saint béni soit-Il se dit : “Qu'Israël ne voie pas la guerre et ne retourne pas en Égypte”, comme il est dit : “De peur que le peuple ne se repente en voyant la guerre et ne retourne en Égypte” (Exode13,17). Que fit le Saint béni soit-Il ? Il les conduisit par un chemin détourné, comme il est dit : “Dieu fit faire un détour au peuple.””
Le début du midrash n’offre guère de réconfort. L’acte de s’accouder ne serait rien de moins qu’une imitation d’une tromperie divine : Dieu apparaît dans ce midrash sous les traits d’un marchand conduisant son troupeau vers l’abattoir. La métaphore est saisissante : le Dieu de la libération orchestrant une marche aveugle vers la mort. Dans cette lecture, l’inflexion du chemin est un stratagème, et les Hébreux de passives victimes.
Heureusement, le midrash ne s’arrête pas là. La guerre contre les Philistins gronde, elle est inévitable. Ce que Dieu offre alors n’est pas une duperie mais un sursis : un détour qui est en réalité un répit, un ralentissement délibéré pour accorder au peuple de reprendre son souffle avant le combat.
Le midrash poursuit en reliant le contournement divin — vayasev — à notre inclination au séder — haseiva :
Que signifie “il fit faire un détour au peuple (vayasev)” ? Le Saint béni soit-Il les a enlacés, comme il est dit : “Je serai pour elle, dit l'Éternel, un rempart de feu tout autour” (Zacharie 2,9) — comme un berger qui conduisait son troupeau et vit des loups s'approcher pour l'attaquer, et qui encercla le troupeau pour qu'il ne soit pas blessé. De même, lorsqu'Israël quitta l'Égypte, les princes d'Édom, de Moav et de Canaan se tenaient prêts à délibérer sur la manière d'attaquer Israël. Quand le Saint béni soit-Il vit cela, Il entoura Israël pour qu'ils ne viennent pas l'attaquer, comme il est dit : “Dieu fit faire un détour au peuple (vayasev).” Non seulement en ce monde, mais il en sera ainsi dans le monde à venir. D'où le sait-on ? Comme le dit David : “Jérusalem, les montagnes l'entourent, et l'Éternel entoure Son peuple” (Psaumes 125,2).
Cette seconde lecture est celle du réconfort. Le même mot, vayasev, est cette fois compris comme entourer, encercler. Dieu apparaît désormais comme un berger protecteur ramenant son troupeau à l’abri, en ce monde et dans le monde à venir. Cette étreinte protectrice est le signe même de l’Alliance.
C’est cette version du midrash qui relie directement le rituel de la haseiva au séder avec les versets de l’Exode. Lorsque nous nous inclinons à la table du séder, ce n’est pas les Romains que nous singeons, c’est dans les pas de Dieu que nous marchons, d’un Dieu qui a infléchi le chemin et l’Histoire, plaçant un peuple ployant sous le joug de l’oppression sur le chemin de sa liberté.Pour accomplir véritablement la haseiva – l’inclination – il faut être prêt à véritablement changer de posture. Il faut se décentrer, regarder le monde sous un autre angle, se demander à quoi ressemble la liberté vue d’ailleurs, vue d’en-bas. C’est cela, marcher dans les voies de Dieu. Et c’est peut‐être la seule façon dont le destin peut être déjoué — non par la force, mais par la capacité à s’incliner.




