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Rester ne suffit plus. Récit de guerre à Tel Aviv (2)

Elior Coeroli, jeune Français de 25 ans, vit à Tel Aviv depuis plus d’un an. Une semaine après le début de la guerre contre l’Iran, il nous racontait son quotidien et ses ressentis dans un premier récit de guerre, « Pourquoi je reste ? ». La guerre continue, le temps passe, le sommeil manque, l’envie et le sens parfois aussi. Dans ce deuxième texte, il s’interroge sur la vie qui se traîne aux abris chaque fois que retentit la sirène, et envisage Pessah qui arrive d’un œil nouveau.

Publié le 31 mars 2026

5 min de lecture

© Eva Lévy

Après la première semaine de cette guerre, j’ai dû écrire pour me libérer, pour expliquer ce que je vivais.
Un mois après, tout est bien plus compliqué. Il y a eu environ 150 alertes depuis le début de cette guerre. Et maintenant, en écrivant, j’ai peur de vous déprimer.
D’habitude je suis d’humeur joyeuse et optimiste.

Toutes les choses simples que j’aime normalement faire deviennent des obstacles que je dois surmonter. Je ne lis plus, je ne regarde plus de films et je peine à écrire dans mon carnet. Normalement, ce sont des activités qui me sont à portée de main, et bien en ce moment non.
Je n’arrive plus à cultiver mon esprit, je n’en ai même pas envie.
Je crois que personne ici n’en a envie.

Je ne pourrais même pas dire combien d’heures de sommeil j’ai perdu.
Vais‐​je les récupérer ? Je pense que non. Cette guerre finira (quand ? je ne sais pas) et toute personne qui l’a vécue gardera en elle toutes ces heures de sommeil manquées.
Peut‐​être pour se souvenir de ce que l’on aura vécu ?

Rester ne suffit plus. Il faut maintenant tenir, voire résister ?

Mon amie Nina me dit qu’elle a besoin de partir d’ici, mais quelque chose la tracasse.
Elle sait qu’elle ne se sentira pas à sa place ailleurs. Certains sont vraiment partis.
Je les comprends, ce n’est pas imaginable de vivre sous des missiles balistiques iraniens, grands comme des immeubles de je ne sais combien d’étages.

Je suis assis dans un café ensoleillé de Tel Aviv. Le café est rempli de gens, on dirait qu’il n’y a pas de guerre. Est‐​ce que tous ces gens font semblant que rien ne se passe ? Ou sommes‐​nous devenus des espèces de robots, habitués à voir nos journées interrompues toutes les heures par des alertes qui résonnent dans toute la ville ? Je n’ai pas encore la réponse.

La sirène retentit. Je ferme mon ordinateur et je quitte le café ensoleillé pour rejoindre l’abri le plus proche. Je ne peux même pas compter le nombre de personnes que j’ai croisées dans ces abris. Parfois, ce sont des gens que je connais, ou des gens que j’aimerais connaître. Évidemment, je ne croise jamais ceux que j’aurais voulu croiser.

Beaucoup d’Israéliens ont des chiens, je ne les supporte plus. Leurs aboiements me rendent dingue. Comme s’il n’y avait pas déjà assez de bruit. Je crois que je n’en supporte plus aucun à part les rares musiques que j’ai envie d’écouter ces temps‐​ci.

Assis dans l’abri, je regarde tout le monde. Chacun avait une activité avant que l’on se retrouve ici, et chacun a dû l’arrêter. Un couple a l’air d’être sur le point de se disputer.
Je crois que tout le monde a les nerfs à vif. Moi aussi.

Vous savez, les gens sont devenus amis avec leurs voisins. Vous pouvez le comprendre : imaginez un mois où vous voyez les mêmes personnes, dans un état de stress, en pyjama, avec la pire tête possible. Forcément, ça rapproche.
Moi, je n’ai pas envie de parler avec mes voisins quand je me réveille à 4 heures du matin. Désolé.

Je me demande si des amitiés ou des histoires d’amour se sont créées ? Sûrement.

Je suis toujours dans l’abri et je continue d’écrire. Je sens que les gens s’interrogent sur ce que je fais et je m’en amuse. Il y a peu de choses intéressantes qui se passent en ce moment (politiquement oui, mondialement oui, mais individuellement non).
Alors, si je peux avoir l’air un peu intéressant pendant dix minutes, ça me va.

Je sors de l’abri et j’entends un jeune homme dire en hébreu à un homme beaucoup plus âgé que lui : “Joyeux Pessah”. Ce dernier lui répond : “Je ne veux pas d’un Pessah joyeux, j’en veux un silencieux”.
Même si vous voyez parfois des photos et des vidéos où les Israéliens vivent normalement, je crois surtout que l’on essaie seulement de continuer à vivre. Survivre à cette guerre.
Ce que j’écris est déprimant ? Ce n’est pas grave.
De toute façon, je vous l’avoue, le pays est déprimé. Et pour l’instant, mon humeur ne dépend plus de moi.

Est‐​ce vraiment la seule destinée de mon peuple, la nôtre, celle du peuple juif ?
Est‐​il condamné à survivre plutôt que vivre ? J’en ai un peu marre.
Quand j’écris cette phrase, quelque chose se passe dans mon corps. Oui, j’en ai marre que l’on doive se battre. Je suis jeune, vraiment jeune, et j’en ai marre de voir des garçons et des filles encore plus jeunes que moi mourir.

Jamais je n’aurais pensé “résister”. Pour moi, c’est un mot qui appartenait au passé, à des histoires qu’on m’a racontées, à celles de mes grands‐​parents, à des cours d’Histoire que j’ai prétendu écouter. Un mot lourd, presque trop grand pour moi.
Et pourtant, aujourd’hui, il me revient. Mais il ne revient pas du tout comme une évidence.

D’ailleurs, je ne sais pas si je résiste vraiment. Je ne sais même pas si c’est le bon mot.
Résister à quoi exactement ? À la peur ? À la fatigue ? À cette impression étrange que tout devient normal alors que rien ne l’est ? Je ne suis pas en train de me battre, je ne suis pas en première ligne. J’écris, j’observe, j’essaie juste de comprendre ce qu’il se passe et ce que je ressens.
Est‐​ce que ça suffit pour parler de résistance ? Ou est‐​ce que je m’accroche simplement, comme tout le monde, pour ne pas sombrer ?
Peut‐​être que résister, ce n’est pas seulement affronter quelque chose de visible. Peut‐​être que c’est plus discret, plus intérieur. Continuer à vivre, à penser, à ressentir, à être présent.
Peut‐​être que c’est aussi simple que ça.

Cette semaine, c’est Pessah. Je ne suis pas le plus religieux, mais je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec ce que l’on vit en ce moment en Israël. Qu’est-ce que cette fête peut vouloir dire pour moi, pour nous, aujourd’hui ? Je crois que je commence à comprendre.

Pendant Pessah, les Hébreux s’échappent après avoir été esclaves. Mais ils ne sont pas immédiatement libres. Ils se retrouvent bloqués, coincés entre la mer et ceux qui les poursuivent. Ils ont peur et pourtant la mer finit par s’ouvrir.

Ce passage montre qu’on peut sortir d’une situation qui semble complètement impossible, même quand on ne voit aucune solution.
Quand on vit dans un pays en guerre, cela prend un autre sens.
En ce moment, j’ai l’impression que rien ne va changer.

Mais l’histoire juive raconte justement ça : qu’il y a toujours une issue, même quand on n’y croit plus. Pour moi, le cœur de l’histoire de Pessah, c’est ça.
Ce moment précis où tout semble perdu, et où pourtant une solution apparaît. Alors est‐​ce qu’on continue de croire qu’une issue est possible ? Oui, définitivement.
Je vous ai dit que j’étais de nature optimiste.
Il y a un moment où j’ai voulu m’échapper quelques instants du pays.
Juste pour prendre l’air, ne m’en voulez pas.

Mais je décide de croire que des jours meilleurs arrivent.
Alors je résiste et j’y crois.
Peut‐​être comme les Hébreux tout juste libérés d’Égypte l’ont fait ?