Où va Israël ? Comment poser un diagnostic juste et nuancé sur ce pays en dehors du vacarme, de la parole antisémite, de celles et ceux pour qui toute critique de son gouvernement équivaut à être un traître à son clan ? Peut‐on encore rester sur le fil, trouver l’équilibre ? C’est ce à quoi s’emploie la sociologue Sylvaine Bulle. Depuis deux décennies, elle étudie « la société israélienne dans son rapport à la société palestinienne ». Dans son dernier ouvrage, Israël après le 7-octobre, elle déconstruit la vulgate de l’antisionisme éradicateur et analyse les ressorts de la trajectoire illibérale d’Israël : colonisation, mutation du sionisme originel sous l’influence des extrémistes religieux, échecs des partis de gauche et du centre, racisme contre les Palestiniens…
Son texte n’est ni irénique ni fataliste. Il est aussi un plaidoyer pour les sciences sociales dont la mission est, selon ses mots, "d’inviter à penser non pas des entités vides ou des totalisations ou des antagonismes vagues, mais au contraire des situations morales où se jouent des processus complexes".
Une démarche anti‐essentialiste, à rebours de "l’homogénéisation du bourreau et de la victime" et de ceux qui se rangent unilatéralement derrière un seul drapeau. "Il faut donc ouvrir le regard à la plasticité des êtres et à la boussole de l’ordinaire", écrit‐elle. Entretien.
Pourquoi avoir écrit ce livre ?
L’idée était de confronter les énoncés discursifs antisionistes à la réalité. Je constate que plus on s’octroie le droit de parler d’Israël en tant que militant, commentateur, géopoliticien, ou antisioniste, moins on connaît la réalité. Il y a des « experts » qui publient des ouvrages sans être jamais allés en Israël. Demanderait‐on à un commentateur d’écrire un ouvrage sur l’Éthiopie ou le sud de la Namibie sans aucune connaissance de la réalité ? C’est une forme “d’appropriationisme” qui ne vaut pour aucune autre région du monde. C’est ce que j’appelle aussi l’empathie à distance, qui témoigne d’une identification totale à la Palestine, qui est le fruit d’un sentiment d’implication intime et qui ne trouve dans certains cas d’autre débouché que le ressentiment.
Justement, vous écrivez que "la souffrance à distance permet d’agglomérer différentes causes, comme la domination de race et de genre ou encore le capitalisme". Vous expliquez aussi que cette "émotion politique" ne fraye pas la voie à "la perspective d’une coexistence entre Israéliens et Palestiniens". Pouvez-vous revenir sur ce point ?
L’une des caractéristiques de la critique militante est de faire d’Israël une métonymie pour décrire un ensemble de phénomènes allant de l’impérialisme au colonialisme au capitalisme. Le sionisme est devenu le réceptacle, par effet de silo, de toutes les souffrances et de toutes les formes de domination. Israël permet de gommer toutes les aspérités pour n’avoir plus qu’une seule source d’empathie et d’émotions : celle qui se destine aux Palestiniens, sans qu’il ne soit nécessaire de leur donner la parole.
L’antisionisme académique et militant a complètement manqué le pari de l’intersectionnalité et la coexistence en Israël et en Palestine. Les Israéliens et les Juifs sont exclus de l’intersectionnalité scientifique dans la mesure où toutes les occurrences universalistes qui prônent l’égalité et la justice ne s’adressent jamais aux Juifs.
Ceux et celles qui prônent la coexistence sont inaudibles. L’antisionisme impose un seul point de vue, celui de l’État binational, de l’effacement des Israéliens et des Juifs. Il y a une impossibilité, notamment pour les antisionistes radicaux qui se veulent révolutionnaires ou marxistes, de penser la révolution avec des Israéliens. C’est un geste d’exclusion. Israël est pourtant un condensé d’intersectionnalité avec des Druzes, des Tcherkesses, des femmes orthodoxes, des femmes palestiniennes, des LGBT. Ces personnes sont complètement gommées de la cartographie de l’antisionisme et de la carte réelle d’Israël. Les antisionistes radicaux veulent faire apparaître Israël comme un pays composé de Juifs entièrement blancs et d’Israéliens tous suprémacistes et racistes. Il n’y a pas d’agentivité dans la manière dont les Palestiniens sont représentés, ni du reste les Israéliens. Ils ne parlent pas de ce que les Palestiniens pensent et font.
En gommant l’approche classiste ou sociologique, on efface aussi le fait que 30% de la population n’est pas juive. Il existe aussi des formes de domination interindividuelle et interethnique beaucoup plus subtiles que celle de la stricte oppression étatique, par exemple dans l’économie, le marché du travail et des permis de travail des Palestiniens. D’autre part, les Palestiniens peuvent être soutenus par des ONG israéliennes. C’est parfois le dernier espace où il y a encore de l’agentivité et des possibilités de critique sociale.
Pourquoi défendre une approche par les sciences sociales ?
La science sociale est absolument absente du débat post‑7 octobre et sur la nature d’Israël. Il y a peu d’analyses qui se confrontent à la réalité sociale. Les sciences sociales amènent des points de vues non‐campistes et mettent en leur cœur la possibilité de la « plasticité » humaine, c’est-à-dire la capacité des individus à produire leur propre sens, leur propre jugement, indépendamment des assignations essentialistes du collectif. Il y a, au moins jusqu’au 7 octobre, des Palestiniens et Palestiniennes qui s’affranchissent des contraintes de leur communauté, qui viennent s’installer dans des quartiers mixtes, fréquentent des Israéliens. D’autres franchissent le mur pour rejoindre des espaces LGBT israéliens.
La plasticité est surtout morale ; c’est le droit de s’émanciper du jugement de sa famille, de son clan, de son rabbin, de sa nation, que l’on soit haredi (religieux juif) ou palestinien musulman. Lorsque l’on prend au sérieux la plasticité, on ouvre une promesse : celle de la possibilité d’une coexistence morale qui reconnaît des points de vue multiples. Il existe, comme le montre les enquêtes, des femmes haredim engagées dans des luttes féministes, des femmes palestiniennes également engagées. Elles franchissent des frontières morales pour ensuite, éventuellement, montrer à leur communauté certaines formes d’émancipation.
Enfin, un point fondamental est rarement abordé : la disparition de l’agenda social en Israël. Jusqu’en 2011, il existait un agenda social et une importance de la question sociale (en faveur de l’égalité de tous les citoyens et des luttes contre les inégalités) porté par le parti travailliste, Meretz, les ONG, les travailleurs sociaux, l’Université. Cette lutte pour l’État social, historiquement liée au sionisme travailliste, a été captée par les forces religieuses, notamment par le Likoud suivi par les partis religieux sionistes. Et cela constitue, à mes yeux, un véritable tournant. Aujourd’hui, les classes populaires, notamment mizrahim, trouvent dans la religion des ressources politiques pour rejoindre les partis religieux. Pendant ce temps, les luttes pour l’égalité sociale, le logement, le pouvoir d’achat sont complètement invisibilisées.
Récemment, la députée centriste Meirav Cohen a dénoncé "le terrorisme juif" des colons en Cisjordanie contre les Palestiniens. D’anciens militaires ont aussi pris la parole sur ce sujet. Vous expliquez dans le livre que le sionisme originel a été trahi par la montée de forces illibérales, ultra-religieuses et violentes. Des élections sont prévues en octobre, un changement politique est-il possible ?
On sera encore dans la guerre, dans la gestion de l’effondrement. L’imaginaire de la coexistence, de la laïcité, est en train de disparaître. Je suis extrêmement pessimiste pour le devenir d’Israël, en raison du carcan de la religion et de la paupérisation du pays. Il y a une somme de contradictions difficiles à résoudre.
La première, c’est celle d’un contraste de plus en plus frappant entre une image d’une superpuissance entretenue par Nétanyahou et le gouvernement, et la fragilité intérieure réelle. La deuxième est l’idée que le sionisme, en raison du front extérieur de la guerre et du front intérieur de la religion, se réduit désormais à la violence. Cette image est une menace pour la représentation du sionisme. Si le sionisme se résume à la violence, alors cela ne s’appelle plus le sionisme. La troisième contradiction renvoie à la tension entre État refuge et État authentique. Désormais, les Juifs de la diaspora – et même au‐delà – se posent la question : peut‐on encore s’identifier à l’Israël actuel, celui de la violence et du terrorisme, celui de la religion lorsqu’elle devient menaçante, en contradiction avec le sionisme ? Est‐ce que la diaspora doit se scinder de l’État d’Israël ou non ? Ce sont des questions que les Israéliens qui vont voter à l’automne prochain ne veulent absolument pas se poser. Ils disent que ce n’est pas leur problème, que c’est celui des intellectuels. J’ai constaté sur place, il y a deux mois, le rejet grandissant, au nom d’un idéal d’authenticité, d’un Israël des « natifs » de la diaspora et des intellectuels. La diaspora est constamment assimilée à la trahison. Et si elle est traîtresse, alors elle ne doit pas avoir voix au chapitre.
Comment ne pas noter également que la colonisation a changé de nature. Il ne s’agit plus de colons qui s’installent en priorité pour des raisons d’ascension économique ou parce que les logements sont peu chers. Les motivations sont avant tout religieuses et nationalistes et une partie du sionisme religieux assume sa violence. Pourtant lorsque l’on brûle la terre des Palestiniens, c’est absolument contraire à l’esprit du sionisme, qui portait une idée de coexistence et de gardiennage de la terre.
Récemment, le gouvernement a supprimé le seul guichet de défense des Palestiniens de Cisjordanie où ils pouvaient déposer des plaintes contre les colons. Avec Nétanyahou et une large partie du gouvernement, les institutions se sont rapprochées de l’idéal de pureté juive. Ce n’est pas simplement un entrisme religieux, c’est le système dans ses trois piliers – armée, gouvernement et institutions – qui se rapproche de la religion comme pilier unique.
Certes, il y a des protestations au sein même du commandement de l’armée, mais le problème dépasse cela : c’est l’effacement des frontières entre morale, armée et droit qui se dessine en raison, en particulier, de la tolérance pour les exactions des groupes violents en Cisjordanie. De même, les pouvoirs rabbiniques s’élargissent ; dans l’armée, dans l’espace public.
Il n’est pas suffisant de parler simplement de suprématie ou d’extrême droite. Le système institutionnel et politique se transforme en profondeur : tout ce qui va à l’encontre d’un idéal de pureté et d’identité juive et religieuse est progressivement effacé.
La très récente loi sur la peine de mort sur les Palestiniens « terroristes » votée sur la proposition des Kahanistes, et qui demande encore à être validée par la Cour Suprême, conforte ce vocable. Mais elle est une blessure morale pour ceux et celles qui, en Israël, croient à un État de droit.
Depuis le 7 octobre et la guerre à Gaza, de nombreux discours pessimistes ont émergé, avec l’idée que le camp de la paix est très minoritaire ou a même disparu. Vous écrivez pourtant : "C’est au moment où la diplomatie semble impuissante à résoudre le conflit israélo-palestinien qu’il faut se tourner vers les forces intrinsèques des sociétés civiles pour s’opposer au fatalisme".
Depuis le 7 octobre, nous sommes entrés dans une guerre continuelle entretenue par Nétanyahou. Il ne faut pas se limiter à des explications simplistes selon lesquelles il ferait la guerre pour se prémunir des procès ou rester au pouvoir. Je crois aussi qu’il pense que la guerre a comme horizon un renforcement d’une image d’une « certaine » société israélienne unie contre les ennemis. Cet imaginaire et cet horizon définissent la vie politique et sociale actuelle en Israël qui ne correspond plus véritablement au sionisme initial.
Mais il existe encore des espaces où un horizon de justice et de coexistence est possible. Pour moi, l’écologie et l’environnement, par exemple, tout comme les luttes des droits sociaux et civiques, demeurent un domaine où des projets mixtes peuvent se développer, parce qu’il s’agit de prendre soin de la terre ensemble. Cela ne passe pas par la politique ou les institutions.




