La série « La résistance religieuse juive durant la Shoah » écrite par Sonia Sarah Lipsyc pour Tenoua
est produite en partenariat avec le Musée de l’Holocauste de Montréal.
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Des haggadot [1] de papier et de mémoire
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La haggada ronéotypée de Gurs
En France, dès 1940, les Juifs allemands ayant fuit le nazisme, étaient considérés paradoxalement comme « ressortissants de puissance ennemie »… Les lois raciales, promulguées par le gouvernement collaborationniste de Vichy, dont celle du 4 octobre 1940 (loi sur les ressortissants étrangers de race juive) aggravèrent leurs conditions ainsi que celles de leurs coreligionnaires étrangers, en autorisant leur internement dans des camps en France, dont celui de Gurs. En 1941, ce camp d’internement des Pyrénées Atlantique comptait une majorité de Juifs, environ 6.500 Juifs étrangers, principalement d’Allemagne mais aussi d’autres pays (Pologne, Hongrie, etc.) ou apatrides. La philosophe Hannah Arendt réussit plus tôt à s’en échapper en profitant de la confusion, au moment de la débâcle française.
Au milieu du froid et de la boue, des maladies, comme le typhus ou la dysenterie, de la malnutrition, une vie juive s’organisa rapidement dans le camp et ses baraques : cercles d’études, offices liturgiques, circoncisions, bar mitsvot, mariages, enterrements y sont organisés[2].
Au printemps 1941, sous l’égide du rabbin Léo Yehuda Ansbacher, d’origine allemande, transféré de Bruxelles, un groupe de Juifs, sous le sigle Comité Central d’Assistance, décide de produire une haggada pour célébrer Pessah et la lire au cours de la nuit du séder[3]. De mémoire, un autre interné, Aryeh Ludwig Zuckerman, l’écrit « avec du papier carbone, au moyen d’une pierre taillée »[4]. Mais malgré tous ses efforts, elle reste incomplète. Il n’y a que cinq feuillets en hébreu avec des passages essentiels auxquels on ajouta deux pages dactylographiées. On translittéra en lettres latines, afin de permettre la lecture à tous ceux qui ne connaissaient pas l’hébreu, les chants traditionnels que l’on lit à la fin de la haggada – tels que « Adir Hou » dans lequel les Juifs espèrent la reconstruction du Temple de Jérusalem et donc de la venue du Messie, « Ehad mi yodéa » et « Had Gadya »[5].
L’aumônier français René Kepel fit ronéotyper cette haggada à Toulouse, d’où il réussit aussi à envoyer des paquets de pains azymes et du vin kasher. Ce qui permit, comme il l’écrit, « à cette communauté persécutée et cernée de toutes parts par des barbelés, de célébrer dans la joie et conformément aux traditions la fête de la délivrance et de la liberté »[6]. Et dans chaque îlot du camp, la haggada est lue. Le dernier jour de Pessah, le rabbin Ansbacher fait un sermon, après la prière du Yizkor, prière que l’on lit traditionnellement ce jour‐là à la mémoire des proches défunts. Cette scène fut immortalisée par Fritz Schleifer, formé à l’école d’art du Bauhaus. « À l’époque, alors que nous célébrions la Pâque dans le camp de Gurs, nous avons eu l’impression qu’une brise rafraîchissante venue de la Terre promise nous était parvenue à travers le désert : ‘’Par la force de sa main, Dieu nous a fait sortir de la maison d’esclavage’’ », témoigne un rescapé, Julien Samuel. Et il ajoute : « Nous oscillions entre l'espoir de liberté et les épreuves qui nous attendaient encore (...) »[7].
Après la guerre, tous ces feuillets et le tableau sont rassemblés et constituent la haggada du camp de Gurs[8]. L’artiste Schleifer fut malheureusement déporté en septembre 1942 à Auschwitz mais le scribe Zuckerman et les rabbins Keppel et Ansbacher survécurent. Des années après la guerre, en 1960, Ehud Loeb et sa future épouse, souhaitant se marier en Israël, rencontrent un rabbin à Tel‐Aviv. Celui‐ci le regarde intensément et lui dit : « Je vous connais. (…) N’étiez vous pas à Gurs ? »[9]. Le rabbin Ansbacher avait reconnu dans le jeune adulte en face de lui l’enfant d’autrefois de six ans et demi qui avait survécu à Gurs et y avait certainement entendu la haggada de Pessah.

Une haggada dans un agenda de poche allemand et national socialiste à Bergen-Belsen
Natif d’Allemagne mais réfugié aux Pays‐Bas, le rabbin Yekutiel Jacob Neubauer, fut interné dans le camp de transit de Westerbork (Pays-Bas) avant d’être déporté au camp de concentration de Bergen‐Belsen, au début 1944. Peut‐être a‑t‐il croisé là‐bas Jaap Hillesum, le frère d’Etty, l’écrivaine[10] car ils étaient arrivés sensiblement en même temps et transférés dans le même sous‐camp, Sternlager, à Bergen‐Belsen. Le rabbin Neubauer s’était procuré – Dieu sait comment – un carnet, en fait un agenda allemand de 1937. À la fin de ce carnet, parfois dans ses marges, au milieu de publicités d’entreprises berlinoises, et de signes nazis de la Wehrmacht, il écrivit en hébreu une haggada de poche. Il s’agissait à la fois d’un acte de subversion et de résistance spirituelle. Pour être plus exact, c’était le mémento de la haggada avec ses différentes étapes et quelques passages comme le « Ma Nishtana/En quoi cette nuit est‐elle différente des autres nuits ? » ou « les questions des quatre enfants ». Il l’introduisit par les dessins d’un squelette et la silhouette d’une figure juive, côte à côte la persécution et le fait de rester malgré tout debout. Il y avait aussi l’illustration d’un plat du séder[11]. Il y inséra également la prière du « Yehi Ratson » composée par les rabbins Davids et Lévisson à Bergen‐Belsen, une supplication qui expliquait pourquoi les déportés, le cœur brisé, devaient, pour survivre, manger du pain à Pessah[12]. Le rabbin mena probablement un séder des plus précaires avec cette haggada en 1944 mais, l’année suivante, il ne put l’accomplir car il décéda d’épuisement quelques jours avant Pessah. Après la guerre, son épouse et son fils purent récupérer cette haggada ; elle appartient depuis peu à une collection privée.

La minuscule haggada d’Auschwitz en 1944
À Auschwitz, Toby Trakltaub, une Juive hongroise native de Munkács, déportée en 1944 au moment où cette communauté fut décimée, écrivit en hébreu, en 1945, une haggada bien personnelle. Un petit livret, peut‐être pas plus grand qu’une boite d’allumettes confectionné « avec de vieux bouts de papiers usagés et un morceau de chiffon bleu (…) sur laquelle elle broda la carte d’Israël et, en haut à droite, le mot Sion. Pour broder et coudre, elle défit une vieille robe dont elle récupéra le fil »[13] . À l’intérieur, elle écrivit, toujours en hébreu, ce texte émouvant qui apparait comme un véritable crédo et un acte de résistance et d’espérance : « Pessah 5705. Nous voulons fêter mais nous ne pouvons pas. Nous désirons ardemment croire, c’est la seule chose qui nous reste. Mais ce qu’on ne peut pas nous prendre, c’est la mémoire. C’est elle seule qui peut nous donner l’espoir d’un meilleur avenir. C’est à cela que nous voulons penser et ne pas baisser la tête ». Toby n’eut pas l’occasion de vivre jusqu’à Pessah, elle s’éteignit d’épuisement lors de la marche de la mort. Mais elle eut encore le temps de remettre sa précieuse haggada à son amie Aliza Klein. Elle avait conclu son texte par les mots suivants : « Et si Dieu a sauvé nos ancêtres d’Égypte, Il nous sauvera de cet amer esclavage ; et nous retournerons vers la terre de nos pères ». Une part d’elle est effectivement en Israël puisque son amie remit cet artefact de l’enfer au Musée éducatif de l’Institut pour les études sur la Shoah (Makhon lelimoudé Hashoah) à Haïfa[14].
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De singulières cérémonies de séder
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En fermant les yeux
À Auschwitz‐Birkenau en 1944, Golda Katz, une jeune femme hongroise de 21 ans, d’une famille hassidique, avait réussi à garder sur elle un minuscule livre de prières offert par son père et dans lequel figurait le récit de la haggada. Ce qui, en soi, était déjà un acte de résistance. Si elle avait été découverte en possession d’un bien personnel, une infraction aux règles du camp, qui plus est un objet rituel, elle risquait les coups ou la mort. « Nous avons demandé à la jeune fille hassidique comment elle pensait que nous pouvions célébrer Pessah sans une seule matsa, dans toute cette saleté et ce désordre », interrogèrent les autres déportées de son groupe qui ont rapporté ce témoignage. « La veille de Pessah, tard dans la soirée, elle nous a dit que nous prendrions notre repas de fête après minuit, comme le faisaient les anoussim (marranes) d’Espagne. Elle nous a demandé d’imaginer le goût de la matsa et du vin, ainsi que tous les objets rituels que nous disposerions chez nous. » Et elle ajouta : « Je lirai la haggada dans le siddour (livre de prières). Et en pensée, chacune allumera les bougies de Pessah ; je prierai sur le verre de vin et vous porterez le doigt à vos lèvres en le goûtant… Après avoir bu le vin du kiddoush (sanctification), vous direz “Amen !” ». Et c’est ce que toutes firent. Elles visualisèrent ce séder imaginaire et le conclurent selon la tradition en s’exclamant : « Le repas de Pessah a été accompli comme il se doit » et « L'année prochaine à Jérusalem ! »[15].
En jeûnant et en chantant
« Mais comment célébrer un séder en jeûnant ! Du maror (herbes amères), (…) de l’amertume, nous en avions plus qu’assez ! (…). Les arba kossot (quatre coupes de vin) nous les avions ! mais remplies de larmes »[16], s’exclame un témoin de ce baraquement d’Auschwitz en 1944. Et il poursuit : « Nos cœurs étaient devenus de pierre. Chaque jour nous attendions notre tour d’être jetés dans la fournaise ; nous ne pouvions même plus pleurer. Seul Itcheh-Motel était capable de nous arracher des larmes ! ». Qui était ce Itcheh‐Motel sur lequel nous avons peu d’informations ? Probablement un hassid de Belz. Et que fit‐il ? Il récita la haggada de mémoire… en chantant « Vehi sheamda… », ce passage qui rappelle qu’à chaque génération, des ennemis antisémites veulent détruire le peuple juif et que « le Tout Puissant béni soit-Il nous sauve de leurs mains ». « Chaque air relevait un peu plus notre moral. » C’était là le pouvoir du chant et de ses mélodies qui réconfortent les cœurs au‐delà de ce que l’on peut imaginer. Et le témoin de cet improbable séder de conclure qu’arrivés à la fin de la haggada, en entendant chanter la dernière phrase du Hag Gadya, « “Vint le Saint, béni soit-Il, et il tua l’ange de la mort”, un frémissement d’espoir nous parcourut, sûrs que nous étions que cela arriverait ».
« En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? »
Il y a de nombreux récits de la persévérance des Juifs à dire, malgré tout, leur histoire, celle de leurs ancêtres, et la leur, au travers des rites de Pessah. Cette évocation les peinait en même temps qu’elle les réconfortait comme en témoigne cette histoire racontée par Michael Kutz qui, à 12 ans à peine, après avoir vu toute sa famille fusillée, rejoint un groupe de partisans en Biélorussie. Il y avait dans son groupe un membre qui cachait un livre de prières dans ses bottes. Et malgré les conditions difficiles ils décidèrent de fêter Pessah en remplaçant, par exemple, le vin par du jus de betteraves. Comme il était le plus jeune, il fut désigné pour poser les quatre questions du Ma Nishtana qu’il connaissait bien puisque c’est lui qui les récitait dans sa famille. « En quoi cette nuit est différente des autres nuits ? » Il donna cependant une réponse différente du texte habituel : « “(…) lors du dernier Pessah, tous les Juifs étaient attablés avec leurs familles devant des tables magnifiquement garnies de matsa et de timbales de vin rouge. L’an dernier, chacun de nous avait une timbale sur son assiette et écoutait l’aîné de notre maisonnée conduire le séder. Ce soir, dans la forêt, notre groupe solitaire et orphelin, après avoir survécu par miracle, se souvient de ceux qui nous sont chers et qui nous ont été enlevés à jamais.” Les larmes coulaient sur nos joues. » Et pourtant, loin d’être découragés par cette peine et nostalgie, il ajouta : « Après cela, nous avons continué à maintenir les traditions liées à toutes les fêtes juives, ce qui nous a donné le courage et la volonté de tenir bon. Avec l’aide de Dieu, nous allions enfin vivre dans ce monde en tant que peuple libre »[17]. Que dire de plus ? Michaël survécut et s’établit au Canada[18].

La haggada des survivants après la Shoah
Il existe d’autres haggadot de survivants, notamment dans les camps des personnes déplacées mais celle qui est connue et qui en porte le titre La haggada des survivants date de 1946. Elle a été écrite en hébreu et en yiddish par Yosef Dov Sheinson, un enseignant hébraïque lituanien survivant du ghetto de Kovno et rescapé d’un sous‐camp de Dachau. Il en assura également sa conception, mise en page et édition[19]. Cette haggada comporte sept reproductions de gravure sur bois, créés par Miklos Adler, Juif hongrois de Debrecen rescapé du camp de Theresienstadt. « Mes moyens, je le sais, sont modestes et démodés ; mon style, je le sais, est pauvre », écrivait l’artiste à propos de son œuvre. « Et pourtant, je sens que moi aussi, je dois raconter ce qui suit dans ces pages. Ô mes frères et sœurs assassinés, vous qui avez sanctifié le nom de Dieu ! Je vous pleurerai jusqu'à ma mort »[20]. Il signa ses gravures Ben Binyamin, « fils de Benjamin », en hommage à son père, et fit imprimer en cinq cent exemplaires, seize gravures sur bois. Sheinson les découvrit et décida de les intégrer dans sa version de la haggada qu’il nomma d’ailleurs Moussaf leHaggadah « Ajout à la haggada » car elle comprenait explicitement des parallèles entre l’esclavage des Hébreux en Égypte et les souffrances des Juifs sous le régime nazi. Et c’est ce qui caractérise de façon criante cette haggada tant par son texte que les gravures et d’autres illustrations calligraphiques. Par exemple, l’une des phrases traditionnelles de la haggada, « nous étions esclaves de Pharaon en Égypte », a été réécrite comme suit : « Nous étions esclaves de Hitler en Allemagne »[21]. D’un point de vue calligraphique, dans la lettre hébraïque Beyt qui, en hébreu, inaugure la phrase : « Dans chaque génération, nous devons nous considérer comme étant sortis nous-mêmes d’Égypte », il y a, dessinés à l’intérieur, en haut de la lettre, des pyramides et en bas, des barbelés, des miradors et la fumée des camps[22].

Dans l’une des gravures d’Adler illustrant un autre passage de la haggada qui souligne que, dans chaque génération, quelqu’un se lève pour anéantir les Juifs, « on voit un soldat abattre plusieurs prisonniers à l'air misérable, tandis qu'un autre conduit un groupe de prisonniers courbés vers une destination inconnue »[23].

Cette haggada a été conçue initialement pour les jeunes survivants des mouvements de jeunesse sioniste, aussi met‐elle également l’accent sur la montée en Israël. Son auteur, Sheinson, en quête de réponses à cette horrible tragédie de la Shoah, laisse entendre que « le maror (l’herbe amère) est liée à l’amertume de ne pas avoir construit l’État juif à temps pour fuir l’Europe »[24]. Et l’enfant représentant le sage dans le passage des questions des quatre enfants, s’entend répondre, en référence à leur situation actuelle de rescapés réfugiés au sein des nations : « Qui sait combien de temps leur charité et leur protection nous seront accordées ? Une patrie et un foyer ne devraient pas être le fruit de la charité, mais un droit acquis »[25]. D’ailleurs, les rescapés nommaient cette nuit de Pessah après la Shoah « séder de l’exode d’Europe »[26].
Cette haggada des survivants a été republiée avec l’aide de l’armée américaine sur l’initiative du rabbin Abraham Klausner, aumônier militaire, afin de permettre aux Juifs des forces armées stationnées dans la région et aux survivants de célébrer le séder. Sur sa couverture : « Le A encerclé était un symbole de l'armée américaine, et la première page arborait donc l'insigne de la 3e armée américaine »[27], celle qui était en Bavière, avec la date du 15–16 avril 1946. Le rabbin Klausner, particulièrement sensible à ce qu’il vit et comprit de la Shoah, écrivit une introduction. Il fut surnommé « le rabbin des survivants »[28]. Il y eut un moment particulièrement émouvant au cours du séder, celui où habituellement le plus jeune de l’assemblée, un enfant, pose les questions autour de la singularité de Pessah en demandant « en quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? ». Ils s’aperçurent qu’aucun enfant n’était présent. « Un silence pesant s'installa, et l'assistance se mit à pleurer, jusqu'à ce qu'un homme prenne l'initiative de poser les questions, bientôt rejoint par les autres. »[29] Les centaines de convives juifs étaient réunis au Deutsches Theatre de Munich, autrefois fréquenté par de hauts dignitaires nazis.

Cette haggada a été oubliée mais, à la fin des années 2000, un professeur de droit américain, Saul Touster, la retrouva, après le décès de son père en mettant de l’ordre dans ses papiers. Ce dernier, soldat dans l’armée américaine, avait assisté à ce séder. « À la liturgie traditionnelle de la haggada, explique Touster, s’entremêlent des textes. Ainsi deux récits s’y déploient, celui de la délivrance d'Égypte du joug du Pharaon et celui de la Shoah et des Juifs ayant survécu à Hitler. »[30] Il fit traduire les passages en yiddish et en hébreu et la republia[31].
L’un des exemplaires de la haggada originale des survivants est maintenant conservée au Musé de Mémorial de l’Holocauste (USHMM) à Washington aux Etats‐Unis.

Première Pâque juive à Varsovie après la Shoah
Des cérémonies de séder privés se sont tenues à Varsovie après la Shoah mais il semblerait que le premier séder public se soit tenu soixante‐seize plus tard. Il se déroula pratiquement sur l’emplacement de l’ancien ghetto de Varsovie, en 2019, une année où le séder de Pessah tombait un 19 avril[32] comme lors de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Et il réunit plus de trois cents personnes parmi lesquelles, en plus de Juifs polonais, des familles venant d’Europe, des États‐Unis et d’Israël, descendants de Juifs du ghetto de Varsovie.
Ce séder fut organisé par le rabbin Shalom Ber Stambler, chef du mouvement Habad en Pologne, qui mena la cérémonie en polonais alors que, parallèlement, son fils Yossi, âgé de 13 ans, la dirigeait en hébreu, et d’autres jeunes émissaires Loubavitch en anglais.
Parmi eux, venant de New York, le rabbin Lévi Goldschmidt, arrière‐petit‐fils du rabbin Tzvi Hersch Gur‐Aryeh, « une figure importante de la communauté juive de Varsovie avant la guerre (…) assassiné lors du massacre du ghetto pendant Pessah (…) La seule survivante de cette illustre famille fut Chaya, sa fille (…) »[33].
Parmi eux aussi, d’Israël, la famille de Yosef Nachum Ben Shem, rescapé du ghetto qui perdit dans la Shoah son épouse et sa fille Josima Feldchuh, enfant prodige. Il était accompagné de sa femme Nakhmia, avec qui il s’était marié après la guerre, et de leur fille Sharon, elle aussi pianiste. Cette dernière rappela que Josima, sa demie‐sœur qu’elle n’avait pas connue, décédée durant Pessah en 1943, était « la célèbre jeune pianiste du ghetto de Varsovie[34] (…) malgré son jeune âge, elle jouait en solo au sein de l’orchestre symphonique juif du ghetto. Elle était également une compositrice accomplie »[35].
Et elle ajouta : « J’ai un sentiment de victoire. Je ne sais pas si c’est la bonne manière de le dire, mais j’ai le sentiment d’être là, d’être là en compagnie de la génération qui me suivra également – avec mes filles. Nous avons le sentiment de faire quelque chose d’incroyable et que nos ancêtres nous observent avec fierté, comme s’ils étaient là, eux aussi, une nouvelle fois ».
[1] Pluriel de haggada, livret lu et commenté au cours de la cérémonie du séder, le premier soir (les deux premiers en diaspora) de la fête de Pessah. Rappelons que ce récit de la sortie d’Égypte et de l’esclavage des Hébreux reprend des passages de la Torah (principalement de l’Exode), du Talmud et d’autres textes du corpus rabbinique. Sa version définitive date environ du XXe siècle de notre ére
[2] Voir notamment la conférence de l’historienne Claire Stanislawski rapportée dans « Pessah au camp de Gurs 1941 » et « Une intense vie religieuse (1940-43) ».
[3] Se cf. au paragraphe « Une fête avec de nombreuses prescriptions » dans mon précédent article : Pessah et la Résistance religieuse durant la Shoah (1).
[4] Sous la direction d’Olivier Lalieu, La Shoah au cœur de l’anéantissement, Édition Talllandier, Paris, 2021 p.244. Voir aussi « Passover Haggadah from the Gurs Camp ».
[5] Voir à ce sujet « Three Passover songs: Adir hu, Echad mi yodea and Chad gadya ».
[6] « J’étais l’aumônier des camps du sud‐ouest de la France (aout 1940‐décembre 1942) » dans Le Monde Juif, n°87.
[7] Voir « Passover Haggadah used at the Passover seder in 1941 by Inmates at the Gurs camp ».
[8] Voir Bella Gutterman et Anomi Morgenstern, La Haggadah de Pessah au camp de Gurs : pessah 1941, éditée par Yad Vashem, Jérusalem, 2003.
[9] « Retour à Gurs » dans Gurs, bulletin de liaison été d’information, n°76, Juin‐Juillet 1999, p. 3.
[10] Déporté en septembre 1943 de ce même camp Westerbork (Pays‐Bas), Etty Hilllesum mourut assassinée cette même année à Auschwitz‐Birkenau. Son frère Jaap est décédé lui aussi en 1945, de maladie et d’épuisement.
[11] Voir la présentation sur Dynasty Auctions.
[12] Voir la première partie de cet article : « Pessah et la resistance juive religieuse durant Pessah ».
[13] Post du rabbin Daniel Fahri d’avril 2014 qui situe cette histoire, semble‐t‐il improprement, à Mathausen, posté par Paule Fahri sur le groupe Facebook Judaïsme et Féminisme.
[14] Voir aussi Aliza Lavie, « Auschwitz Pessah 5705 », 12.04.2006, ainsi que son livre : Prière de femme, Ed. Yediyot Aharonot, Israël. 2005 p.192 (en hébreu).
[15] Tous les extraits sont cités de Guideon Raphaël BenMichal, «“Tu l’enseigneras à tes enfants”. La fête de Pessah pendant la Shoah », pp. 27–29, (en hébreu) et de « “Ma Nishtana” - Why is this Seder different from all other Seders? ». Écouter également l’interview de Shlomo Balsam, historien, expert à Yad Vashem du 16.04.2022. Golda a survécu à la Shoah et s’est mariée aux États‐Unis en prenant le nom de Kivel et a témoigné de ce séder.
[16] Toutes les citations de ce paragraphe sont tirées de Célébrations dans la tourmente, traduit du yiddish et annoté par Ephraim Rozen et Judith Aronowicz, Edition Verdier, Grasse, 1993, pp. 96–97.
[17] « Stories of Pesach: Holocaust Survivors Remember », 18 avril 2019. Extrait du livre de M. Kutz, Si par Miracle, édition Azrieli, Montréal, 2015.
[18] Voir https://refairesavie.museeholocauste.ca/fra/people-personnes/291/bio
[19] Voir Alex Grobman, « A Survivors’ Haggadah », 18.04.2024.
[20] Nadine Matyas, « The harrowing and moving story of the 1946 survivors’ Haggadah », Jewish Chronicle, 26.04.2021.
[21] Jéssica Steinberg, « Les Haggadoth post-Shoah et leurs versions de l’esclavage et de la liberté », TimesofIsraël (TOI), 01.03.2021.
[22] Voir Léonore Bell, directrice de la Bibliothèque du Musée de l’Holocauste de United States Holocaust Memorial Museum, 2016 sur Youtube.
[23] Nadine Matyas dans Jewish Chronicle, op cite.
[24] Jessica Steinberg dans TOI, op cité.
[25] Peter Ephross, « A survivor’s Haggadah ask more questions », JTA, 20.03.2000.
[26] Chen Malul, 21.03.2018 sur « The Haggadah That Brought the Nazis to the Seder ».
[27] Stuart Geller, « Passover: The story of 2 Haggadahs, one that survived, one for survivors », Jerusalem Post, 25.03.2021.
[28] Jessica Steinberg dans TOI, op cité.
[29] Alex Grobman, op cité.
[30] Ibidem
[31] A survivors' Haggadah / written, Jewish Publication Society, Philadelphia, 2000.
[32] Le calendrier hébraïque étant basé sur le soleil et la lune, les dates des fêtes juives d’une année à l’autre sont sensiblement à un autre moment du calendrier grégorien.
[33] Bureau de Aroutz 7, « Pour la première fois depuis l'Holocauste : un Seder de Pessah dans le ghetto de Varsovie », 17.04.2019.
[34] Bureau du Jérusalem Post, « Hundreds to gather in Warsaw for Seder on anniversary of uprising ».
[35] Yaakov Schwartz, « Le premier Seder organisé au ghetto de Varsovie depuis sa destruction », TOI, 23.04.2019.
Sonia Sarah Lipsyc étudie à titre personnel depuis des années cette thématique et nous livre ici les bonnes feuilles de sa recherche. L’autrice adresse ses remerciements à Abigail Hirsch.




