
Comment est née l’idée de faire un documentaire pour essayer de saisir "les identités séfarades" ? J’ai lu que la loi de 2015 qui accordait la nationalité espagnole aux Juifs chassés pendant l'Inquisition (et en capacité de le prouver) avait été un élément déclencheur. Comment ça ?
En 2015, j’apprend qu’il est possible d’obtenir la nationalité espagnole si l’on peut prouver que nous sommes des Juifs d’Espagne. Au même moment, une liste de noms est publiée sur Internet, j’y retrouve mon nom. Sauf qu’il s’agit d’une fausse liste. Et, quand j’approfondis, je découvre que mon nom, Elalouf, est surtout lié aux communautés berbères du Maroc (les Amazigh). Mais je profite de cette occasion pour explorer « les origines séfarades » et sortir de la caricature La vérité si je mens. Je commence aussi à m’intéresser à l’exil des Juifs des pays arabes, je dépasse le périmètre de l’Afrique du Nord pour aller jusqu’au Moyen‐Orient. J’ai alors en tête l’idée de dévoiler ces identités, de relayer ces récits mouvementés. Pas question de définir juste de faire parler la richesse de ces voix, de leur donner un visage.
Vous avez débuté le tournage de ce documentaire en septembre 2025. Comment s’est-il déroulé ?
J’avais le projet d’interroger des personnes (des anonymes) issues de toutes les classes sociales, de toutes les générations, de ratisser large. Pour cela, je me suis rendue dans des synagogues, des restaurants kasher, des lieux plus ou moins communautaires.
Sur tous les candidats que nous avions repérés, nous en avons filmé 45 âgés de 10 à 99 ans et demi. Ces « protagonistes » souhaitaient, d’une certaine manière, exprimer ou interroger leur identité séfarade. Tous étaient animés par la volonté de raconter leur histoire, leurs découvertes, leurs incertitudes aussi. Ils prenaient la parole dans la plupart des cas seul, parfois en duo (parent‐enfant). Je pense à une conversation entre Raphaël Setty et son père, Andrew, un Juif irakien qui découvre les mondes séfarades au moment de son arrivée à Paris. Le père et son fils avaient le sentiment d’être les seuls Juifs d’Irak ou d’origine irakienne de France. Sa femme, Ashkénaze, avait même appelé l’ambassade d’Irak en France pour demander des recettes de plats irakiens…
On a aussi demandé à certaines personnes de venir avec des photos de famille qu’elles accrochaient à un mur, que l’on a appelé « le Mur des Souvenirs ». D’autres ont amené des objets, symboles de leur héritage, de leur histoire. Nous les avons interrogés sur le rapport à ces biens, à cette transmission.
Nous avons aussi choisi de filmer nos « protagonistes » lorsqu’ils arrivaient sur le plateau : il était question de raconter aussi les dessous du tournage, les regards échangés ainsi que les interactions, le small talk avec l’équipe de production, les gestes qui sont parfois imperceptibles.
Comment avez-vous guidé les témoignages ? Et qu’avez-vous vu émerger dans les réponses des participants ?
J’ai souvent posé les mêmes questions, je leur ai demandé de se présenter, d’évoquer le terme « séfarade », leur réaction au massacre du 7 octobre ou encore de chanter une berceuse de leur enfance.
J’ai tenu à poser la question de la berceuse parce qu’elle révèle la langue dans laquelle se transmet l’amour maternel ou paternel. Beaucoup redonnent vie à des chansons en arabe, en ladino ou en hébreu.
Je pense que le 7 octobre 2023 a changé la donne chez certains, ceux qui n’étaient pas particulièrement liés à une communauté ou à leur identité juive. Beaucoup rapportent avoir été ostracisés, parfois même, dans leur milieu professionnel. Ils se disent alors appartenir à un peuple devenu presque paria. D’ailleurs, une question se faisait particulièrement présente : vivre où ?
Au sein des nouvelles générations, certains se demandent pourquoi leurs parents ou leurs grands‐parents ne leur ont pas transmis la langue arabe.
Les personnes issues de couples mixtes ressentent le besoin de revendiquer leur identité juive séfarade, pour mieux se l’approprier aussi. Le fils de Laetitia Guedon (dont la mère est juive marocaine et le père antillais) nous a traduit son vécu : il est métisse, déjà inscrit au Talmud‐Tora et élève dans une école catholique.
Pour d’autres comme Andrée, la doyenne de nos participants, c’était l’occasion de revenir en arrière, de raconter l’Algérie de son enfance mais aussi celle de l’occupation : elle a évoqué son statut d’apatride, sa mise à l’écart de la société parce que juive. À 32 ans, elle a dû quitter Oran par le dernier bateau pour la France, s’installer dans un pays qu’elle ne connaissait pas ou à peine.
Est-ce que vous avez le sentiment d’en savoir plus, d’avancer dans votre cheminement ?
Je considère que se dégagent chez chaque participant le besoin de vivre son judaïsme et la peur d’être juif. Chez les personnes issues de couples mixtes, elles préféraient utiliser le nom de leur parent non‐juif pour se protéger… Certains, dont les parents venaient de pays arabes et qui avaient dû fuir leur terre natale, disaient que le 7 octobre avait réactivé la mémoire traumatique de leur famille. Des parallèles se dressaient entre ce qu’avaient pu vivre leurs parents et ce qu’ils vivaient, le besoin de se cacher.
Vous avez décidé de réaliser un film en deux parties, une première partie se compose de témoignages et la deuxième partie s’organisera autour d’une dizaine de protagonistes et se déroulera dans un car traversant l’Espagne (dont l’Andalousie). Pourquoi ce choix ?
De mon point de vue, l’Espagne, c’est le berceau de l’identité séfarade. Or, aujourd’hui, la communauté juive espagnole est presque inexistante. Je voudrais donc confronter le mythe, c’est-à-dire l’Espagne, terre d’épanouissement des Juifs avant l’Inquisition, à la réalité, c’est un pays qui compte très peu de Juifs, presque un Eurodisney du souvenir.
Les personnes qui participeront à ce road trip sont à la fois des personnes qui sont habitées par un besoin, une urgence à consulter les archives à Séville, par exemple. Mais, il y aura aussi des personnes dont les racines viennent d’ailleurs, dont la présence peut servir de déclencheur, peut engendrer des situations, des conversations qui ne se maîtrisent pas. Je vais aussi jouer sur qui est assis à côté de qui dans le bus, sur le chauffeur espagnol étranger au judaïsme. Comme une chimiste, je tente une expérience en réunissant une dizaine de Séfarades dans un bus.
Propos recueillis par Léa Taieb
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