Cet article a été publié en anglais sur le site du Forward le 5 octobre 2026
Traduit de l'anglais par Antoine Strobel-Dahan

Il y a deux façons de considérer les attaques du 7 octobre, et celle que vous adoptez déterminera, dans une large mesure, si vous souhaitez voir le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou se maintenir au pouvoir après les prochaines élections.
La première consiste à considérer que le 7 octobre a prouvé que le conflit israélo‐palestinien ne peut pas être résolu. La seconde, qu’il a prouvé qu’on ne peut pas laisser ce conflit sans solution.
Ces conclusions vont dans des directions pratiquement opposées, mais toutes deux partent de quelque chose que les Israéliens ont appris, ou cru apprendre, de cette même journée effroyable. La première affirme qu’il ne sert à rien de chercher à amadouer les Palestiniens, parce que la haine d’Israël est trop profondément enracinée. La seconde affirme que laisser indéfiniment des millions de Palestiniens dans leur situation actuelle entraînera, encore et encore, des catastrophes. La tragédie, c’est que le 7 octobre a fourni de puissants arguments à l’appui des deux thèses.
La première lecture n’est pas sans fondement. Même pour les Israéliens – et les gens ailleurs dans le monde – qui cherchent depuis longtemps un règlement pacifique, il a été choquant de voir l’exultation des terroristes du Hamas tandis qu’ils massacraient des familles en filmant leur propre barbarie, appelaient leurs parents pour s’en vanter, puis traînaient des innocents jusqu’à Gaza, où des foules les acclamaient frénétiquement.
Mais le véritable choc est venu du soutien que cela a suscité en Cisjordanie et à Gaza : selon les sondages, entre deux tiers et trois quarts des Palestiniens l’approuvaient, ce qui laisse penser que la coexistence est impossible. Rarement des sondages auront été aussi accablants. En conséquence, de nombreux Israéliens ont perdu toute sympathie pour les Palestiniens et en ont conclu qu’un brasier purificateur était nécessaire. La guerre brutale qui a suivi en a assurément été le reflet.
La seconde façon de voir le 7 octobre consiste à considérer que la question palestinienne ne peut être ignorée – que la situation des Palestiniens était si inacceptable que quelque chose de terrible ne pouvait que se produire. Beaucoup d’Israéliens ont du mal à l’accepter, parce que cela n’explique pas vraiment le Hamas, qui combattrait Israël dans tous les cas, même si le pays était dirigé par un gouvernement d’extrême gauche disposé à lui céder chaque centimètre de la Cisjordanie et de Gaza et à diviser Jérusalem. Mais cela pourrait expliquer pourquoi tant de Palestiniens, même parmi ceux qui ne nient pas les faits, étaient prêts à le soutenir.
Cette lecture offre également au moins une explication au succès de la guerre de propagande menée par le Hamas et ses partisans. Il y en a d’autres – notamment l’antisémitisme et la négation pure et simple du droit d’Israël à exister. Et la situation fondamentalement inacceptable des Palestiniens est une raison de taille, c’est certain.
La combinaison de ces facteurs a produit des résultats saisissants et contribué à une diabolisation injuste du pays, qui continue d’exaspérer les électeurs israéliens.
Dès le 9 octobre, avant même qu’Israël ait identifié tous ses morts ou envahi Gaza, des accusations de « génocide » circulaient déjà en ligne, puis parmi les militants, les ONG, les universitaires et, finalement, les gouvernements. Dès le 13 octobre, des manifestations dénonçant un « génocide » ont eu lieu à Londres. Le 17 octobre, l’Arab Center for Research & Policy Studies, établi au Qatar, a tenu un symposium intitulé « La guerre contre Gaza : défiance et résistance palestiniennes face à un génocide et à une expulsion orchestrés ».
À peine quelques semaines plus tard, l’Afrique du Sud accusait Israël de « génocide » devant la Cour internationale de Justice, à La Haye, en invoquant le « crime des crimes », une expression surtout associée à la Shoah, au génocide arménien et au Rwanda. « Cette calomnie est alimentée par une campagne incessante de mise en accusation qui inscrit un mensonge dans la mémoire collective », affirme Adam Fisher, l’une des grandes figures israéliennes du capital‐risque, qui a étudié en détail cette campagne de propagande.
Lorsque l’armée israélienne est entrée dans Gaza, elle a affronté un ennemi qui avait délibérément disséminé des caches d’armes, des centres de commandement et des lance‐roquettes dans des habitations et des quartiers densément peuplés, y compris dans des hôpitaux, des écoles, des mosquées et des sites de l’ONU. Les combattants du Hamas disparassaient dans des tunnels sous des zones civiles, transformant chaque enfant mort, chaque immeuble effondré et chaque parent endeuillé en éléments à charge dans une accusation mondiale contre Israël sur les réseaux sociaux. La stratégie était claire : maximiser les souffrances civiles, isoler Israël sur la scène internationale, affaiblir le soutien des Juifs américains et, à terme, éroder l’appui des États‐Unis.
Cette lecture induit que le 7 octobre était une réponse aux souffrances des Palestiniens. Ces souffrances sont réelles, mais le Hamas n’a jamais défendu les Palestiniens. Ce groupe djihadiste soutenu par l’Iran cherche depuis longtemps à détruire Israël plutôt qu’à établir un État palestinien, et sa campagne terroriste menée après les accords d’Oslo de 1993 a contribué à anéantir le processus de paix en poussant les Israéliens vers la droite.
Pour autant, rien de tout cela ne rend acceptable la réalité d’avant le 7 octobre. En Cisjordanie, trois millions de Palestiniens vivent aux côtés d’environ 500.000 colons juifs sans jouir des mêmes droits, en grande partie sous occupation militaire, tandis que des colons extrémistes se livrent de plus en plus à des violences, le gouvernement et l’armée fermant souvent les yeux. À Gaza, plus de deux millions de Palestiniens ont subi un blocus israélo‐égyptien dévastateur parce que le Hamas gouvernait l’enclave. Ce blocus n’a pas empêché le Hamas de s’armer, tout en rendant la vie des civils misérable.
Récemment, sur Al Jazeera, j’ai été confronté à un jeune Gazaoui, Ahmed Abo Askar, présenté comme militant humanitaire et étudiant en ingénierie. Il a dit qu’il n’avait rien mangé depuis trois jours, et il en avait l’air. Il espérait qu’une flottille d’aide puisse passer, puis faire sortir clandestinement son père malade.
J’ai essayé de remettre les choses en perspective, en expliquant ce qu’il en était du Hamas et la nécessité de s’en débarrasser. Ahmed a répondu avec émotion : « C’est Israël, pas le Hamas, qui a tué ma sœur, tué ses enfants et toute sa famille le 6 novembre 2023. Tous les Palestiniens ne sont pas le Hamas. Les marchandises, pourquoi elles n’entrent pas ? “C’est à cause du Hamas.” Nous ne sommes pas le Hamas. Nous sommes des êtres humains, après tout. »
Tout ce que j’ai dit était vrai, mais il a quand même remporté le débat, parce que c’était quelqu’un de bien qui souffrait. Aucune leçon d’histoire ne peut l’emporter là‐dessus.
Cette situation aberrante a traumatisé les Palestiniens et les Israéliens de manière parallèle. Les Palestiniens – qui sont ancrés dans une société conservatrice peu encline au compromis – ont été, en grand nombre, poussés au désespoir au point de soutenir un mouvement nihiliste comme le Hamas, qui a véritablement un projet génocidaire envers les Juifs.
Quant aux Israéliens, cette situation a conduit un très grand nombre d’entre eux à ne plus vouloir penser sérieusement aux Palestiniens autrement que sous l’angle de la sécurité et de la punition. Certains fantasment ouvertement sur leur expulsion. L’empathie est perçue comme de la naïveté. Le 7 octobre a aussi rendu les Israéliens un peu fous – exactement comme le voulait le Hamas.
Ainsi, l’opposition israélienne – des gens profondément hostiles à Nétanyahou et à sa coalition extrémiste – craint, pour l’essentiel, ne serait‐ce que d’aborder la question palestinienne dans la campagne en vue des élections du 27 octobre, préférant se concentrer sur les échecs retentissants de Nétanyahou sur le plan intérieur. Sur le plan politique, le calcul est bon.
C’est là que les deux interprétations du 7 octobre rejoignent le choix auquel les Israéliens sont confrontés dans cette élection. Nétanyahou a consacré une grande partie de sa carrière à soutenir, dans les faits sinon toujours explicitement, que le problème palestinien pouvait être géré plutôt que résolu : contenir Gaza, maintenir le contrôle israélien sur la Cisjordanie, étendre les colonies, recourir épisodiquement à une force écrasante et résister aux pressions internationales en faveur d’un État palestinien.
Si la leçon du 7 octobre est que l’hostilité palestinienne est fondamentalement immuable et que tout compromis territorial ne fait que rapprocher l’ennemi, alors la vision du monde élémentaire de Nétanyahou survit malgré son échec catastrophique du 7 octobre. La réponse est la dissuasion et un contrôle sécuritaire israélien permanent, et non une nouvelle tentative de réconciliation politique.
Gadi Eisenkot, le principal adversaire de Nétanyahou au centre gauche, a une position plus complexe. Il est loin de proposer aux Israéliens un nouvel Oslo : il a explicitement rejeté la création d’un État palestinien à court ou à moyen terme et affirme que la vieille solution à deux États est irréaliste après le 7 octobre. Mais il s’est également opposé à l’expansion des colonies en Cisjordanie et à d’autres mesures qui rendraient impossible une séparation territoriale à terme. Et il met depuis longtemps en garde contre le risque qu’Israël ne glisse vers un État binational.
Cela implique moins un plan de paix qu’une orientation : préserver la possibilité de séparer Israéliens et Palestiniens, modifier les conditions qui perpétuent le conflit et maintenir ouverte une perspective politique, même si personne ne peut dire aujourd’hui exactement quand cet horizon se rapprochera ni comment cela se terminera. En ce sens, le choix n’oppose pas Nétanyahou à une colombe. Il oppose la poursuite de la gestion d’un conflit apparemment permanent à un gouvernement qui pourrait au moins commencer à chercher à avancer vers une paix possible.
Mais si les Israéliens concluent que les Palestiniens ne comprennent que la force – ce qui, au passage, n’est manifestement pas le cas du Hamas –, nous nous condamnons à une spirale mortelle. Un tel problème, laissé à pourrir sans aucune tentative de modifier la dynamique, explosera encore et encore. Après les élections, donc, si Nétanyahou et sa coalition de droite destructrice ont, par bonheur, disparu, il faudra s’attaquer à ce problème avec des approches nouvelles et inventives.
Les deux lectures du 7 octobre reposent sur des faits. L’attaque et le massacre – ainsi que le large soutien dont ils ont bénéficié parmi les Palestiniens – ont simultanément fait voler en éclats la confiance de la gauche israélienne dans les intentions des Palestiniens et la conviction de la droite israélienne que le problème palestinien pouvait être géré indéfiniment.
Mais cela a aussi prouvé que la méfiance ne constitue pas une politique. Israël peut ériger des clôtures, détruire des armées, assassiner des commandants et punir ceux qui l’attaquent. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est faire disparaître des millions de Palestiniens. Si cette réalité ne trouve pas de réponse politique, tôt ou tard, il y aura une autre réponse violente.




