J’ai débarqué en Israël pour honorer une drôle d’invitation. Le ministère de la Diaspora nous avait conviés, mes collègues et moi, à un grand congrès aux airs de gala. Il s’agissait, aux dires du carton d’invitation, de « renforcer le partenariat entre Israël, les communautés juives de diaspora et les éducateurs qui contribuent à façonner notre avenir commun ».
Au soir de la cérémonie d’ouverture nous attendait le président Herzog, la speaker hors pair Miriam Peretz et Amichai Chikli.
Amichai Chikli est « ministre de la Diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme ». Cumul des rôles intéressant : comme si le seul prisme par lequel la diaspora était envisagée était celui des persécutions qu’elle subissait. Ce titre illustre parfaitement un certain discours présent en Israël : là‐bas, les Juifs de diaspora, exposés à la vindicte antisémite ; ici, l’État refuge, le foyer forteresse.
Cette alliance ministérielle n’allait pourtant pas de soi. D’autres mariages de portefeuilles auraient été possibles. Pourquoi pas un ministère des Affaires étrangères et de la Diaspora, par exemple : la diaspora comme soft power de l’État hébreu, les Juifs comme autant de traducteurs, de passeurs de culture entre Israël et le monde ?
Mais revenons au gala : le ministre va bientôt faire son entrée. Nous sommes invités à nous lever et à témoigner de notre enthousiasme, mais les applaudissements se font plus discrets.
Le retard protocolaire m’a permis de faire brièvement connaissance avec ma voisine, directrice d’école dans un pays d’Europe de l’Est. À l’arrivée de Chikli sur scène, je me tourne discrètement vers elle pour jauger sa réaction – et espérer que mes mains, qui se refusent crânement à quitter mes poches durant les applaudissements, ne soient pas trop mal jugées. Elle esquisse un sourire gêné et applaudit du bout des doigts.
Je ne peux sonder les cœurs de mes collègues argentins ou néerlandais. Je ne sais pas ce qui suscite cette retenue de leur côté ; du mien, j’ai encore fraîches en mémoire les dernières déclarations du ministre. Chikli, donc, notre protecteur à nous, Juifs de diaspora, puisque la lutte contre l’antisémitisme est inscrite au fronton de son bureau, s’est fendu d’un soutien clair et non ambigu, quelques jours plus tôt, à Jordan Bardella.
Est‐il nécessaire de rappeler les faits ?
Le 28 septembre 2026, Mediapart publie une enquête fondée sur des dizaines de messages privés de Jordan Bardella, datant de 2013 à 2015. Selon le média, le jeune militant du Front national écrivait alors : « Toutes les banques appartiennent aux Juifs », « Le Juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler », entre autres affirmations associant domination bancaire, judaïsme et sionisme.
Dès le lendemain, Amichai Chikli, qui connaît bien notre pays – ses parents y sont nés –, intervient publiquement sur X. Il présente Bardella comme « l’une des voix les plus claires en Europe contre le Hamas ». Bardella ne peut pas être antisémite : il s’est opposé à la reconnaissance d’un État palestinien par la France. Drôle de manière de défendre les intérêts des Juifs de diaspora que de déclarer l’antisémitisme soluble dans le soutien aux positions du gouvernement israélien.
Me voilà donc, l’air bougon et les bras croisés, à prendre ma gêne en patience : on nous a promis un concert d’Eviatar Banai. Les discours prennent fin ; le chanteur monte sur scène et entonne son dernier succès : לילה כיום יאיר – « La nuit brille comme le jour ».
Et il y a, dans ce moment d’Histoire, devant ce porte‐étendard de la lutte contre l’antisémitisme volant au secours de la jeune garde d’un parti d’extrême droite, tout l’effroi d’un retournement contre nature : un jour sombre comme une nuit.
Le lendemain, il faut se lever avant l’aurore. Nous partons sillonner la Samarie, « cœur battant d’Israël », nous répète‐t‐on à l’envi.
On rend visite, avec les honneurs, à cet homme qui y a installé une ferme, illégale au regard du droit international, en haut d’une colline. On nous assène que la Samarie, c’est l’avenir, le dernier bastion à conquérir pour jouir de notre terre tout entière.
Mais la Samarie serait aussi notre passé. « Ces visites offrent un lien direct avec les récits bibliques et l’histoire juive profondément enracinée dans cette région », nous promet le fascicule de la conférence. La journée est un jeu de Monopoly des plus beaux amas de pierres : ici un autel antique, là un autre, peut‐être. On leur rend visite comme aux tombes des patriarches. Tant pis si la Bible nous ordonne de les raser et que notre Dieu jaloux leur préfère le service au Temple de Jérusalem. Qu’on se rassure, il n’a pas été éclipsé par ces miniatures de province. La route est parsemée de drapeaux portant le Temple de Jérusalem en écusson. En dessous, un verset : « Tu me construiras un temple ».

Israël est terre de miracles et de retournements, et c’est à rebours qu’il faut citer Péguy : « Tout commence en politique et finit en mystique »*. Les tenants du grand Israël et autres va-t-en guerre ont fait leurs des versets choisis avec soin. Ce verset du Temple reconstruit est aujourd’hui slogan, promesse de campagne : demain, on sacrifie gratis.
On nous amène sur le mont Ébal pour nous ébahir devant les pierres de l’autel de Josué. Cet événement, et le monument qui en porte la trace – si l’on accepte les thèses controversées qui l’identifient comme l’autel du prophète – sont riches de sens.
À la fin du huitième chapitre du livre de Josué, qui retrace la conquête de la Terre promise, le prophète successeur de Moïse défait le roi d’Aï et dresse un autel pour y apporter des sacrifices à l’Éternel. Il trace sur les pierres une copie de la Torah.
Il fait se ranger le peuple tout entier, moitié sur la montagne de Garizim, moitié sur celle d’Ébal, afin de prononcer les bénédictions et les malédictions.
Le chapitre se clôt par ces mots :
« Il n’y eut pas un détail, de tout ce qu’avait ordonné Moïse, dont Josué ne fit lecture en présence de toute l’assemblée d’Israël, même des femmes et des enfants, ainsi que des étrangers qui vivaient parmi eux. »
Entre le mont Garizim et le mont Ébal : Sichem, ou Naplouse, troisième ville la plus peuplée de Palestine.
Les organisateurs du congrès ont raison : on ne comprend jamais aussi bien le présent qu’en se tournant vers notre passé. Le peuple divisé, séparé en deux camps se toisant depuis les hauteurs. Les exhalaisons de l’autel et les mots de la Loi. Et au milieu, les étrangers qui vivent parmi nous, et dont notre avenir dépend autant que nos choix décident de leur sort.
Si le guide pointe les pierres du doigt, ce sont les mots que Josué y avait inscrits qu’il nous faut faire surgir de l’oubli : les paroles d’une Loi qui s’adresse à tous ceux qui ont cette terre en partage.
* La citation originale est “Tout commence en mystique et finit en politique”.




