Au fil du temps je commençais à reconnaître les SS et certains Wachmänner. Le commandant du camp de travail était le Hauptsturmführer Van Eupen. Âgé de quarante ans, de taille moyenne, il avait un visage de syphilitique et un regard sauvage. Il parlait vite et boitait légèrement. On racontait qu’il s’était lui-même tiré une balle dans la jambe pour éviter d’aller au front.
Si chaque SS était maître de la vie et de la mort – surtout de la mort – de chacun de nous, Van Eupen était un « dieu suprême » devant lequel tout le monde tremblait, y compris les Wachmänner ukrainiens. Les SS le craignaient également car, pour la moindre faute, il envoyait ses subalternes combattre dans l’armée SS sur le front.
Il était marié et avait deux fils, de dix et douze ans environ. (…) Sa femme accompagnée des enfants vint au camp à plusieurs reprises, dans le secteur destiné à la Kommandantur. Ils ne visitèrent jamais d’autres parties du camp, de peur d’une contagion par le typhus. J’observais quelquefois comme il bavardait amicalement avec ses enfants, d’une façon tout à fait humaine. Et pourtant, ce même Van Eupen battait personnellement, avec un fouet, nos jeunes garçons prisonniers au camp, exactement de l’âge de ses fils. Il essayait cependant de garder de bonnes manières. Il vouvoyait même les prisonniers juifs en s’adressant à eux par « Sie ». [« Vous »]
Quand les autorités supérieures venaient visiter le camp, Van Eupen montrait avec admiration les fleurs qui avaient poussé sur le sable de Treblinka et se vantait de ses talents de musicien.
On ne le voyait jamais commettre de meurtre, mais Van Eupen, en tant que commandant de Treblinka, était l’auteur des crimes les plus raffinés qui y étaient commis. C’était un bourreau aux gants blancs.
Son adjoint était le Sturmführer Fritz Pröfi. Un homme d’une cinquantaine d’années, grand, émacié, presque sans dents, au teint blafard trahissant toutes ses veines. On l’appelait « der alte Fritz » [« Le vieux Fritz »]. Il avait le visage expressif d’un ascète, il visait et tirait juste.
Quand il participait à l’appel, il faisait avancer certains prisonniers condamnés à mort vers les barbelés et, lorsqu’ils se trouvaient à deux ou trois pas devant lui, il dégainait très vite son pistolet et leur tirait une balle dans la nuque. Le prisonnier ainsi visé tombait immédiatement, et le vieux Fritz retournait du pied le visage du mort pour s’assurer personnellement qu’il avait touché juste. Après cela, il revenait vers le SS qui était en train de faire l’appel devant le rang de prisonniers.
C’était un criminel raffiné, qui a assassiné de ses propres mains quelques centaines, peut-être même quelques milliers de prisonniers. Il portait toujours des bottes d’officier, qui montaient jusqu’à ses genoux légèrement fléchis. Il marchait la tête un peu penchée en avant. Il apparaissait souvent sans crier gare dans les endroits les plus inattendus.
Un dimanche, à midi, en passant devant une baraque, il aperçoit un Juif en train de manger quelque chose. Il s’approche de lui, lui ordonne d’ouvrir la bouche et de montrer ce qu’il est en train de mâcher. Celui-ci mangeait un navet « volé ». De surprise, le prisonnier est littéralement cloué au sol, bouche grande ouverte. En un clin d’œil, Pröfi dégaine son pistolet et lui tire directement une balle dans la bouche. Cela s’est produit tellement rapidement que les prisonniers les plus proches n’avaient rien remarqué. Pröfi était très étonné que l’homme soit encore en vie. Le prisonnier touché semblait toujours conscient et restait tranquillement à côté de la baraque. Le vieux Fritz (Pröfi) lui ordonne de se diriger vers la clôture. Soudain, il l’arrête et lui demande à nouveau d’ouvrir la bouche, se penche pour regarder et d’un geste rapide le renvoie vers la clôture. Le blessé fait encore quelques pas et s’écroule par terre, mort. Le tir derrière la tête était la spécialité de Fritz Pröfi. Il en était très fier. Il faisait semblant d’être amical, il s’inquiétait de la santé des prisonniers quand il visitait les baraques. Il portait une légère branche d’osier qu’il n’arrêtait pas d’écorcer. Il ne battait jamais personne, il tuait seulement d’une balle derrière la tête…