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Vendredi 21 février : Au moins
Publié le 21 Fév 2025

22 min de lecture

© Sarah Ohayon/​Tenoua


Les semaines redoutables

Chaque année à l’automne, les juifs traversent des Yamim Noraïm, les “jours redoutables”.
Entre Rosh haShana (où l’on célèbre la naissance du monde en trempant la pomme dans le miel), et Yom Kippour (où l’on jeûne en vue de la renaissance de soi), les Juifs se tiennent droits pendant que leur âme passe devant le “roi du monde”, en espérant être inscrit dans le livre de la vie.
Depuis octobre 2023, les jours redoutables sont restés figés dans le temps.
Et depuis mi‐​janvier 2025, alors qu’Israël a enfin signé avec le Hamas un accord cessez le feu contre une libération tant attendue de ses otages, nous voilà entrés dans une autre période suspendue hors du temps, d’autres jours autrement redoutables.
Les captifs seront rendus au compte‐​gouttes. Qui vivant et qui dans un sac. Qui, quand et comment. Qui dans quel état, visible ou invisible. Qui, et même si.
Et on paie tout cela au prix fort : contre la libération des otages israéliens enlevés lors du pogrom du 7 octobre, la remise en liberté d’un millier de prisonniers palestiniens condamnés pour terrorisme. On est bien entrés dans six semaines redoutables.

Lire les textes des première semaine : Dimanche 19 janvier, 6h30 du matin, on attendVendredi 24 janvier: le temps arrêtéVendredi 31 janvier: les arbres et l’attenteVendredi 7 février: Les hommes sont revenus, on attend les hommes, Vendredi 14 février : Les revenants
Sur le même sujet, lire le « Journal photo de l’attente » de Sarah Ohayon

Les fils de p…
Vous ne pouvez pas dire les mots ?
Aujourd’hui, mercredi 19 février.
Cela fait un mois qu’on a commencé la danse hebdomadaire du rendu des otages, entre joie du retour et cœur à l’envers.
Je suis assise à la petite table de la cuisine dans le chant des oiseaux du matin, et j’ai envie de vomir.
Ils ont dit que des cadavres seraient rendus demain.
Ils ont dit que Shiri Bibas et ses fils seraient rendus demain.
Ils n’ont pas lié les deux phrases.
Au moins l’attente sera terminée.

L’absence

Certes, sur le pshat (en surface) des choses, j’ai envie de vomir parce que j’ai pris une vitamine C à jeûn ce matin, ayant peur d’être malade, avant de faire du yoga, très mauvaise idée, et depuis l’estomac menace à chaque instant de se renverser.
Mais en réalité, c’est bien cela : j’ai envie de vomir. Et ça ne passe pas.
Hier on a appris pour la nouvelle vague des libérations.
Les noms de six qui seront libérés samedi, en fanfare et cérémonie‐​couilles‐​sur‐​la‐​table, comme on en a désormais l’habitude.
Et l’absence de noms des quatre corps qui seront libérés demain, jeudi, à Khan Younès – “sans cérémonie”, a eu la bonté de préciser le nouveau leader du Hamas.
Sans cérémonie, parce que quoi, tu veux faire monter un sac mortuaire sur un podium ? Tu veux faire brandir un “goodie bag” avec souvenirs de captivité à un cadavre qui date déjà d’il y a plus d’un an ?

Oui les fils de p. n’ont toujours pas prononcé les mots, lié les propositions, assumé l’équation :

D’un côté, on nous dit “quatre cadavres seront libérés jeudi.”
D’un autre côté, on nous dit, “Shiri, Ariel et Kfir Bibas seront libérés jeudi.”
Mais on ne lie pas les deux propositions. On n’a pas encore dit “Shiri, Ariel et Kfir sont morts. Leurs cadavres reviendront.”
En réalité, on l’a tous su dès la première libération, il y a un mois. Shiri et ses deux petits étaient les grands absents du lot.
On savait bien ce que cela voulait dire.
Ils étaient dans le cœur de cible, si l’on peut dire, de l’accord : femme, enfants, civils, en premier.
On s’était tous dit : on sait que, si on ne les voit pas maintenant, c’est une mauvaise nouvelle.

Pendant ce temps, sur les réseaux juifs autour de moi, tout le monde fait la prière de la dernière chance.
On refuse encore de les condamner à mort tant que le décret n’est pas tombé.
Tant qu’on ne les a pas confirmés morts, on les considérera vivants.
On avait peu d’espoir pour ceux‐​là.
Pourtant, même à un fil, on s’y est tenus.

Pour la sœur de Shiri, tenir sur le fil de l’espoir pendant quinze mois, c’était trop dur.
Dans un long post que je viens de voir sur Facebook, elle dit que, voilà plus d’un an, pour ne pas devenir folle, elle a décidé pour elle‐​même de les considérer morts. De ne plus avoir d’espoir.
Comme cela, au moins, elle arrête la torture de l’attente.
Comme cela, au moins, ce ne sont pas les enfants à l’école qui iront apprendre aux siens que les siens sont morts.
Les autres siens. Le reste de ses siens.
Car la sœur de Shiri a perdu ses deux parents le 7 octobre.
Aujourd’hui, elle a confirmation que demain, Shiri et ses deux petits reviendront.
Elle sait aussi que le deal de demain, c’est que ce sont des cadavres qui reviendront.
Les mots n’ont pas été dits, mais au moins elle se sera préparée en les considérant comme morts depuis un an. Peut‐​être qu’au fond d’elle-même, elle savait.
Maintenant c’est officiel, écrit‐​elle : elle a perdu en un jour toute sa famille nucléaire.

En attendant je n’ai pas encore vu de phrase qui dit “les cadavres de Shiri, Ariel et Kfir seront rendus jeudi.”

Est‐​ce que c’est encore du sadisme du Hamas, qui nous tient en haleine avec le suspense jusqu’au bout ?

Est‐​ce que, peut‐​être, une partie d’eux a honte ?
Alors du coup, on ne dira pas les mots : oui cette mère et ces deux tout petits, on vous les rend morts.

Toutes les informations sont données, mais rien n’est recoupé. Cela n’a pas été dit.

“Quatre cadavres rentreront demain.”
“Shiri, Ariel et Kfir rentreront demain.”
Il manque la phrase qui fait le lien entre les deux : Shiri, Ariel et Kfir sont morts.
Yarden était rentré vivant la semaine dernière. Sans sourire.
Lui aussi a perdu sa famille nucléaire en un jour. Celle qu’il avait créée, avec sa chair.

Sa famille a publié un communiqué disant qu’ils attendent le retour de Shiri, Ariel et Kfir, et qu’ils demandent à ne pas être contactés.

Au fond, on pourrait dire qu’on le sait, on le sait tous. Al‐​Jazira l’a publié la semaine dernière.
Yarden avait été notifié pendant sa captivité qu’ils étaient morts. Ils l’ont filmé recevant l’annonce.
Et ont diffusé le film.
J’ai refusé de cliquer dessus.

En attendant de les voir. En attendant de voir comment ils vont nous revenir, ne serait‐​ce que par principe, on garde un petit lambeau d’espoir.

Daniella Gilboa, l’une des otages revenue dans la deuxième salve de libérations, l’une des tatspitaniot, ils avaient voulu diffuser une vidéo prétendant qu’elle était morte. Ils lui avaient dit “aujourd’hui, on va te filmer morte”. Ils avaient voulu prétendre qu’elle était morte dans un bombardement israélien. L’avaient couverte de gravas et de poussière. Avaient mis en évidence son tatouage, pour qu’elle soit reconnaissable par ses proches, et l’avaient filmée.

Aujourd’hui cela a été confirmé. Un peu trop tard. La famille Bibas s’est indignée d’avoir appris par la presse et par les déclarations de commisération des réseaux sociaux la mort des siens, avant d’en avoir été notifiée officiellement par le gouvernement israélien.

Au moins maintenant l’attente est finie.
Au moins Yarden pourra récupérer les corps de sa femme et ses deux petits pour pouvoir prier sur la tombe qu’on creusera pour eux, demain.

Oren

Aujourd’hui jeudi 20 février.
On les a récupérés.
On a récupéré des cadavres d’otages. Contre des prisonniers condamnés pour terrorisme.

Aujourd’hui j’ai vu passer sur Instagram la photo du visage d’Oren Almog.
Oren a survécu à l’attaque terroriste du restaurant Maxim à Haïfa en 2003. Il y a perdu huit membres de sa famille, ainsi que la vue. Son visage, dont on voit qu’il a subi de nombreuses opérations chirurgicales, reste légèrement défiguré. Le nez de travers, la bouche et le menton reconstruits, les yeux comme on peut replacés dans leurs orbites, on ne sait si l’un des deux voit encore.

Aujourd’hui, parmi les prisonniers palestiniens libérés en échange de nos quatre morts, on a libéré ceux qui ont planifié l’attaque qui a défiguré la vie d’Oren.

Pourtant Oren est de ceux, comme la mère de la jeune Marla, jeune à jamais car morte l’année d’avant l’attentat du Maxim dans l’attentat de l’Université Hébraïque de Jérusalem, qui disent, malgré le fait de vivre encore les conséquences de ces attaques dans leur chair, que cela vaut le coup que ceux qui ont amputé leur famille de ses membres soient libérés, pour récupérer des otages.

Oui, même les morts.

Aujourd’hui on a récupéré quatre cadavres : un vieux monsieur, une maman de trente ans et deux petits de un et cinq ans.
C’est lunaire et pourtant c’est vrai.

Le vieux monsieur n’était pas Shlomo Mansour comme je l’avais cru, le plus vieil otage, rescapé du pogrom de Farhud en Irak en 1943.
C’était Oded Lifshitz.

Oded

Sa femme, Yocheved, avait été la première libérée, le 24 octobre 2023, avec sa voisine de kibboutz.
Oded et Yocheved était parmi les fondateurs du Kibboutz Nir Oz, dont 25% de la population a été décimée en quelques heures, le 7 octobre.
On ne sait pas pourquoi les deux avaient été libérées.
Peut‐​être à cause du rôle proéminent que Yocheved avait joué dans l’activisme pour la paix et en faveur des Gazaouis, et le fait qu’elle connaissait par leur nom nom plusieurs chefs de la hiérarchie de ceux qui l’avaient capturée.

On dit que, dans les tunnels où on l’avait emmenée, lorsque Sinwar était venu les voir, elle l’avait engueulé : “J’ai tout fait pour vous aider ; pourquoi tu me fais ça?”

Je me souviens encore du son de l’hélicoptère au‐​dessus de ma tête la nuit, entre deux missiles – on était encore au début de la guerre, celui qui avait emmené les deux vieilles à l’hôpital Ichilov, pas loin de chez nous à l’époque, à Tel Aviv.

Je me souviens du scandale qu’avait provoqué Yocheved, qui continuait de croire à tout prix à la paix, l’image de la vieille dame frêle serrant la mains de ses ravisseurs en leur disant “shalom/​salam” avant qu’elle ne soit rendue à son pays ; du scandale de ses mots dans l’interview, où elle partageait à la fois comme elle avait été frappée sur tout le corps, battue et maltraitée lors de son enlèvement, et aussi comme ils l’avaient “bien traitée” lors de ses deux courtes semaines de captivité.

En novembre, à peine un peu plus d’un mois après le début de la guerre, j’étais allée en retraite de méditation dans le nord. J’y avais rencontré un activiste pour la paix, comme beaucoup de ceux qui sont dans le milieu du bouddhisme en Israël. Il était un de ceux qui prenaient du temps chaque semaine pour prendre des enfants malades de Gaza et les emmener se faire soigner dans les hôpitaux israéliens. Il m’avait parlé de son compagnon de transport. Un vieil homme entièrement dévoué à sa tâche, qui faisait cela depuis des années.
C’est Oded Lifitshtz, m’a‑t-il dit, le mari de Yocheved. Lui aussi a été pris en otage. Mais contrairement à sa femme, le héros des enfants gazaouis est resté là‐​bas, captif.
Oded ne sera pas revenu.

Ou plutôt, il est revenu aujourd’hui, sous la pluie, dans un cercueil noir.

Hier Yocheved a parlé à la télévision : “Oded était un combattant forcené, pour la paix. Il avait de très bonnes relations avec les Palestiniens.
Et une des choses qui me fait le plus de mal, c’est qu’ils l’ont trahi.
Ils l’ont fait descendre dans le Sheol, alors qu’il avait combattu toute sa vie pour eux.”
Aujourd’hui j’ai lu un post de son petit‐​fils sur instagram. Oded jouait du piano. Le petit ne peut plus écouter de la musique.

Au moins le ciel nous a fait la grâce de pleurer avec nous.
Au moins il a plu toute la matinée, des cordes à noyer une âme, pendant tout le temps de la triste cérémonie.

La cérémonie

Parce que oui, les fils de p. ont quand même fait une cérémonie.
Il fallait qu’il y ait du spectacle.
Et quel spectacle.
Khan Younès en ruine.
La foule habituelle.
Les jeunes en survêt surexcités et les clones en armes, impassibles, tenue militaire noire ou de camouflage, cagoule intégrale laissant à peine entrevoir la lame des yeux afin qu’on ne les identifie pas – le Hamas qui ne met décidément son uniforme que pour la parade.
Pour le combat, ils le font en civil. C’est mieux pour confondre le soldat d’en face, et puis aussi pour faire grossir le nombre de “civils” palestiniens que leur ministère de la Santé déclarera au monde, qui reprendra sans aucune vérification ni nuance les chiffres ainsi annoncés.
On n’est pas à une absurdité près.

Il y a donc eu une cérémonie.

Il y avait de la musique.
Je répète : il y avait de la musique.
De la musique arabe, de la musique de fête.
N’eut été le décor martial et l’objet de la triste cérémonie, on aurait pu croire à une fête du village. Sauf que dans celle‐​ci, point de barbe‐​à‐​papa.
Des sortes de stands de tir, par contre.
Des stands de missiles ; des terroristes encagoulés qui font des démonstrations d’armes à des gamins fascinés, derrière le décor de ruines.
Les femmes quasi entièrement absente du décors.

Sur le podium noir dressé, les cerceuils noirs avaient été portés, par des hommes en noirs encagoulés au visage invisible et au bandeau de shahid coloré. Sur chaque cercueil noir, la photo de chaque otage, et la date d’“arrestation”. Ils deviennent aussi méticuleux que la Gestapo.

Derrière le podium noir, en décor à l’adresse du monde qui regarde les silhouettes noires et les cercueils noirs comme un rappel au rouge de la veste sans manches de la dame de la Croix‐​Rouge qui vient signer en tout sérieux un “papier de libération” – décidément, aussi procéduriers que la Gestapo –, un rappel au rouge de la veste de ceux qui n’ont servi à rien, un gigantesque panneau plastifié comme une affiche de cinéma, presque entièrement couverte d’une caricature de Nétanyahou en vampire, les canines de Dracula et les filets de sang qui coulent de son menton, au‐​dessus de la photo, entourée d’un halo rouge, des trois Bibas, la mère et les bébés, morts, et de la photo du vieil Oded à casquette, de mémoire bénie.
Et en haut de l’affiche digne du cinéma gore, à côté du Premier ministre israélien‐​vampire, ces mots en arabe, en hébreu et en anglais à l’adresse du monde qui regarde le spectacle :
“Le criminel de guerre Nétanyahou et son armée nazie les ont tués avec des missiles des avions de guerre sionistes”
Ils ont réussi, me dis‐​je.
Ils ont trouvé comment, du moins dans leur rhétorique, retourner la situation.

Je me demandais comment ils allaient faire. Je me disais, peut‐​être ont‐​ils dit “sans cérémonie” parce qu’ils sont un peu penauds de nous restituer les cercueils d’une maman, de deux petits et d’un vieillard.

Pas du tout, ils ont trouvé la virevolte : c’est Israël qui les a tués.
Habileté des discours de propagande qui, à force de marteler slogans, équivalences et mots‐​clés, font rentrer dans la tête de nouvelles vérités. En une courte phrase, trois mots‐​clés qui sont devenus des évidences impensées dans le monde occidental : les équivalences entre Israël et Nétanyahou, entre Israël et les criminels de guerre, entre armée et sionistes, entre puissance militaire israélienne et nazis.

Un cas d’école de bullying, ou d’abus : c’est l’agresseur qui accuse l’agressé d’être le coupable, et qui retourne vers lui les mots clés de l’accusation.

À quelques continents de là, les sonei Israel sont de la partie.
Je ne suis pas.
Il m’est quand même parvenu aux oreilles, à travers les réactions des réseaux juifs, le commentaire tout à fait dans la ligne du Hamas, d’une députée européenne française dont la photo de profil sur les réseaux est une image d’homme en keffieh disant “droit à l’autodétermination de la Palestine” – un combat qui était, sans peur de l’absurde, au coeur de sa campagne pour les élections européennes pour le parti LFI, et elle a pu ainsi écrire sur X sans ciller :
“Israël a sciemment instrumentalisé leur mort laissant pensé – je garde à dessein la faute de grammaire pour être fidèle à la citation – qu’ils étaient encore vivants.”

Je ne sais pas si c’est l’affirmation qui me dérange le plus, ou les retweet et les 730 “cœurs” qui l’applaudissent.

Avec le langage des “like” et des “cœurs” dans les réseaux sociaux, on est arrivés, je crois, au cœur de l’indécence.
On reste dans l’esprit de fête foraine de la cérémonie de remise de cercueil, que les gamins de Gaza – de la même manière que je regardais le cirque où m’emmenaient mes parents les soirs d’été dans le petit village du Sud de la France où j’ai passé une partie de mon enfance – regarderont envoûtés, avant de monter sur la scène, comme après la petite pièce de théâtre amateur dans les fêtes foraines, pour se montrer à la foule tout excités.
Ils crient un slogan en arabe, avec force. Les slogans qu’on crie tous ensemble tous ensemble, une manifestation typique des effets de foule à Gaza. La semaine dernière, on voyait la foule excitée hurler en coeur, “Tuez le Juif ! Tuez le Juif!”
Après on s’offusque, à grand coup d’accusations de “nettoyage ethnique,” quand Trump envisage de déplacer cette population sur d’autres territoires pour éviter qu’un nouveau 7 octobre ne recommence.
On n’est pas à un renversement de situation près.
Pour ma part, avec ma cordiale détestation du Président américain et du Premier ministre israélien, je ne crie pas au loup lorsque j’entends parler de ce projet.
Je n’ai plus le luxe du politiquement correct.
Je ne peux plus penser comme avant le 7 octobre.
Et je préfère dire que je ne sais plus ce qui est juste plutôt que de m’époumoner avec la foule des indignés de canapé qui, eux, ne paieront pas le prix d’une concession de plus, une concession de trop à mes valeurs humanistes d’Occidentale, ou de sacrifier le réalisme sur l’autel du politiquement correct.
Aujourd’hui je ne sais pas. Je pleure avec la pluie, pendant que les adorables gamins gazaouis crient avec force leurs slogans martiaux.
Je ne comprends pas les mots en arabe. Mais le ton excité, violent, et en réponse à un défilé de cercueils, me glace encore davantage.
J’aurais aimé qu’ils aient une autre enfance. On les promet à devenir le prochain shahid qui tient le cercueil noir.
Devant l’affiche et les guerriers en tenue d’apparat, tenue camouflage et keffieh rouge ou ruban vert sur cagoule noire, en rang serrés, fusil brandi, s’étale le deuxième message à l’adresse du monde : la démonstration de puissance du Hamas et la vitalité d’un groupe de terreur que la guerre atroce qui nous laboure depuis quinze mois a tout fait sauf éliminer.

Shabbat il y a quelques semaines, alors qu’on commentait la cynique cérémonie de sortie des tatsiptaniot, Michael, le fils de ma copine Sophie, un jeune étudiant en physiothérapie au cœur d’or, qui a passé de trop nombreux mois à Gaza depuis le 7 octobre, s’écriait “zé meyoash”, “c’est désespérant !
C’est tout simplement désespérant!”

Il n’en a pas dit plus.
Mais je sais ce qu’il veut dire. La démonstration fanfaronne du Hamas à Azza vient labourer le cœur de ceux qui y ont été envoyés sacrifier leur vie pour éliminer une organisation terroriste qui comme le serpent à mille têtes qui repoussent dès qu’on en coupe une, semble éternelle.
Michel qui a mis son ami Yair en terre l’année dernière, a l’impression de l’avoir fait pour rien, lorsqu’on voit aujourd’hui la parade sur la scène en pleine démonstration de force, du nombre et des armes.
Oui bien pire que le sacrifice de leurs vies, l’impression d’avoir fait “tout cela pour rien”.

Oded aussi aurait‐​il dédié sa vie au combat pour la paix, pour rien ?

Le vieil homme au béret aura sorti des générations d’enfants de Gaza pour les faire soigner chez lui.
En retour, il a été sorti de chez lui pour être enfermé chez ceux à qui il avait passé sa vie à tendre la main. Et lui qui accompagnait les petits et leurs parents dans sa propre voiture pour les ramener chez eux en toute sécurité, lui, on l’a sorti de chez lui en le battant, et on le ressort de Gaza dans une boîte noire, sous les sifflets de la foule et des adolescents enthousiastes, le tout sur fond de musique arabe.
Oded avait eu une vie.
Ariel et Kfir n’en n’auront pas.

Le feu

Au moins il ne vivront pas toute le reste de leur vie abîmés de trop de temps en captivité trop jeunes.
Au moins ils ne verront pas les messages de haine et de malveillance à leur égard dans le monde.

On a trop vu ça, ces quinze derniers mois :
Des mères d’otages venues plaider face aux institutions internationales, aux États‐​Unis et en Australie, pour la libération de leurs petits, qui se font jeter des nounours ensanglantés au visage par la foule haineuse, en se faisant traiter de tueurs d’enfants.
Des survivants de Nova qui reçoivent soudain des messages de haine, de déni ou de malveillance de la part de ceux qui étaient hier leurs meilleurs amis dans les festivals de musique alternative aux États‐​Unis.
Des Juifs défenseurs de la cause palestinienne à qui, du jour au lendemain, des amis ne parlent plus, parce que juifs, donc forcément coupables d’être liés à “l’entité sionniste.”

Je me souviens de l’interview d’une survivante de Nova. Le premier coup était le massacre. Le second était les réactions de ceux qu’elle avait cru ses amis, sur les réseaux sociaux, dans le monde occidental.

Au moins les deux petits rouquins seront épargnés de ce deuxième coup.
Au moins ils n’iront pas à l’armée.
Au moins ils n’auront pas la tentation de quitter ce pays sans se retourner, coincés comme tant d’Israéliens entre les haredim qui haïssent Israël en pleine montée démographique d’un côté, et de l’autre, les roquettes de ceux qui haïssent Israël.
Au moins ils sont morts rapidement, puisqu’on date leur mort d’un bombardement israélien en novembre 2023, un mois après leur enlèvement.
Au moins ils n’ont pas vécu un calvaire dans les tunnels pendant un an avant d’être fusillé à bout portant, affamés et maltraités comme Hersh.
Au moins leur père pourra les enterrer.

Je pense à eux, je sais que pour certains la question douloureuse taraude : à quoi bon venir au monde si c’est pour partir si vite, et comme cela ?

Dans la mystique juive, on croit que chaque âme vient au monde pour quelque chose.
Chaque âme descend pour son tikkoun (réparation) – un peu comme le nettoyage de karma chez les Hindous.
Et si l’âme est à un niveau très avancé, elle n’a pas besoin de rester très longtemps.
Je me souviens d’avoir entendu le témoignage d’une jeune maman pieuse dont le bébé était mort. Elle ne regrettait pas qu’il fut venu au monde. Elle disait : “oui cette âme était tellement pure qu’elle est descendue dans le monde pour retourner immédiatement dans Celui d’en-haut”. Son tikkoun était achevé. Et la jeune mère endeuillée remerciait cette âme passée si vite d’être passée par elle.
Mais il y a : partir vite et partir dans la souffrance, me direz‐​vous. Oui. Et le talmud (Brakhot 5a) nous enseigne cette notion de “issurin shel ahava”, les “souffrances de l’amour”.
Une notion très difficile à comprendre, qui nous enseigne en quelque sorte que certaines grâces sont données par les épreuves. Cela n’enlève rien à l’épreuve. Mais sans elle le cadeau ne serait pas venu.
Pense à Etty Hillesum, dont le feu de la Shoah est devenu le creuset de la lumière spirituelle qu’elle continue, bien au‐​delà de sa mort, à donner à des générations de lecteurs.
Pense à Viktor Frankel, sorti d’Auschwitz comme Yarden Bibas aujourd’hui de Gaza, seul, sans sa femme et ses enfants massacrés.
Viktor a donné au monde le cadeau d’une thérapie qui a sauvé des milliers d’êtres, bien après sa vie. Et il a tiré ce cadeau de la sagesse puisée, de manière impensable et pourtant vraie, de ses propres souffrances.
Oui, nous rappelle la sagesse talmudique, que viendra creuser davantage la pensée hassidique, il y a des cadeaux que dieu donne comme des blessures, des processus d’alchimie qui purifient l’âme à travers la souffrance, comme le feu dans le creuset de l’orfèvre.
Je me dis souvent que c’était sans doute, sans qu’aucun de nous le sache, le chemin de Hersh, parti si jeune et dans de telles souffrance, un bras arraché par une grenade, le corps torturé par onze mois de captivité, de famine et de mauvais traitements, dans les tunnels d’une torture lente jusqu’à sa fusillade, comme une âme si pure qui a brûlé jusqu’au bout dans le creuset d’une purification sans pitié.

Je me dis aujourd’hui que peut‐​être les deux petites têtes de feu qui nous sont revenues aujourd’hui dans des cercueils étaient descendus dans ce monde comme des clins d’œil de David haMelekh, l’ancêtre de Mashiah, dont la Torah mentionne la chevelure rousse.
Peut‐​être qu’ils sont venus voir si le monde était prêt et que, voyant qu’on n’était pas prêts, mais pas prêts du tout, ils sont remontés bien vite.

Oui au moins ils sont remontés vite.
Maintenant ce sera à leur père de voir s’il est prêt, comme Viktor Frankel, à passer de l’autre côté du feu qui a brûlé sa vie.
Que Dieu le porte dans ses bras aujourd’hui qu’il s’assoit en shiva.
Nos émois

La perspective du retour des deux petits a causé beaucoup d’émoi chez les influenceurs juifs de la diaspora.
De nombreuses voix juives sur les réseaux sociaux ont changé leur photo de profil pour une icône orange, le nom de la famille, ou une photo du bébé rouquin qui gardera à jamais ce visage poupin.

Joann Sfar, qui suit de très près tout le processus en postant sur instagram à chaque phase des libérations, en posant en dessins comme je le fais par les mots, ce qu’il ressent, cette fois, n’a pas pu faire de dessin. Sur son post il n’y avait que des mots. Il en avait perdu sa plume de dessinateur. Sa voix habituelle s’était tue.

Delphine Horvilleur a posté des photos des affiches arrachées du bébé dans les rues de Paris et, ce matin encore, alors que son nom était recollé sur les affiches déchirées, le nom arraché.

Dans les rues de la diaspora, on ne veut pas voir un Juif victime.
Sur les plateaux télé non plus.
J’ai vu passer sur Instagram hier une interviewée, une grosse blonde américaine, je ne sais qui elle est, qui déclare à la journaliste effarée :
“- Le Hamas les traite bien.
Ah oui, comment ?
Ben… elle cherche un instant, puis, avec le plus grand sérieux
Regardez, ils leur ont donné des goodie bags.”

Au moins ici, en Israël on n’a pas à faire face à cette deuxième blessure, celle qui se superpose au deuil de nos petits.

Au moins, si le monde ne nous fait pas Justice, en Israël, on se fait justice.
Hier, le lendemain du 500e jour de captivité de nos otages, s’est ouvert le onzième jour d’audience pour le procès de Nétanyahou, notre dirigeant actuellement en fonction.
Malgré la réforme du système judiciaire qu’il avait intentée afin de se soustraire à la justice, le peuple le poursuit.
Oui, au moins on n’a pas encore totalement basculé dans une autocratie autoritaire.

Au moins on peut encore se faire justice, et juger nos coupables.
Même si c’est tout ce qu’il nous reste, de protéger la petite flamme de la justice en s’assurant de de la faire à nous‐même.

Et puis au moins, ici, on pleure ensemble.

Ce matin j’ai pleuré en chantant.
J’ai chanté en pleurant modah ani, “reconnaissante je suis”, les premiers mots qu’un Juif est invité à dire au réveil.
Chaque matin en ouvrant les yeux, avant même de se lever, le Juif est invité à dire merci de s’être réveillé vivant. Merci à la Source de vie pour la compassion, de l’avoir réveillé vivant.
Merci à la Source de vie d’avoir confiance en lui.
J’ai chanté la prière à la guitare.
Et puis une autre prière est montée. Une prière spontanée. Je continuais à chanter. Les mêmes mots, les mêmes accords. Mais c’était devenu une hitbodedout à la Rabbi Nahman, une technique de méditation juive par laquelle on verse son cœur vers Dieu, à travers des paroles spontanées, à mi‐​chemin entre l’écriture automatique, les associations d’idées de la psychanalyse, et la prière.

S’il te plaît Aba, s’il te plaît Taté, ai‐​je chanté en hébreu. Renforce‐​les. Renforce‐​les.
Donne‐​leur la force, la patience, le courage. Adoucis les décrets.
Adoucis les choses pour eux.
La chanson s’est brisée avec ma voix. Je l’ai accompagnée à sa fin. J’ai posé ma tête sur la guitare, et j’ai pleuré un peu. J’ai pleuré pour eux. J’ai pleuré avec eux.
Au moins j’ai pu pleurer.

Cet après‐​midi, pendant que j’étendais ma lessive du jeudi, en pensant à shabbat, dans l’odeur propre du savon pour les vêtements, dans la douceur d’une maison bien chauffée, j’ai pensé à la foule des Israéliens qui ont attendu sous la pluie ce matin, avec drapeaux, pancartes, et coeur brisé, le cortège funèbre.

J’ai pensé à ceux qui, pendant que j’étendais ma lessive odorante, chargés de l’identification et de la préparation des cadavres, étaient, à quelques dizaines de kilomètres de moi, en train de nettoyer des corps morts il y a quinze mois.

Au moins ceux‐​là étaient entiers.

Kaddish

Hier Antoine m’a dit “bon courage” pour écrire ces lignes. Ce matin ma copine Shiraz m’a dit “Comment tu commences à écrire sur le rendu des cadavres…”
On était tous sans voix.
Oui aujourd’hui on a touché le fond. Cette première phase des libérations a été une lente descente.
On avait commencé par recevoir des jeunes femmes en relativement bonne santé dans les rires et les pleurs. Puis sont venus des hommes qui ressemblaient à des spectres de survivants de la Shoah. Puis des libérés amaigris et endeuillés, qui avaient perdu femmes et enfants.
Ce matin on a reçu des cercueils.

Au moins on a la prière, qui supplée à la voix quand celle‐​ci nous est ôtée.
Le Kaddish des morts, qui nous redonne la voix et nous sauve de la nôtre, celle qui voudrait parfois maudire et maudire, les mots qui, malgré ce que l’on ressent, exaltent la grandeur de ce qui nous échappe.

Au moins il nous reste le kaddish.

Grandi et sanctifié soit son Grand Nom,
En ce monde qu’Il a créé selon Sa volonté Que cela se réalise bientôt, de nos jours et aux jours de tout Israël, et dites : Amen
Grandi et sanctifié soit son Grand Nom,
Qu’Il soit loué, glorifié, exalté, et magnifié, Son saint Nom, source de bénédiction,
Au‐​delà de toutes les louanges et de tous les chants, de tous les hommages et de toutes les paroles de réconfort qui sont prononcés dans ce monde, et dites : Amen.
Que les prières et les supplications de tout Israël soient exaucées par leur Père qui règne sur les cieux, et dites : Amen.
Que s’instaure une grande paix et que s’établisse une vie prospère pour nous et pour tout Israël, et dites : Amen.
Celui qui fait régner la paix dans les cieux, fera régner la paix sur nous et sur tout Israël, et dites : Amen

יִתְגַּדַּל וְיִתְקַדַּשׁ שְׁמֵהּ רַבָּא. אמן :
בְּעָלְמָא דִּי בְרָא כִרְעוּתֵהּ וְיַמְלִיךְ מַלְכוּתֵהּ בְּחַיֵּיכון וּבְיומֵיכון וּבְחַיֵּי דְכָל בֵּית יִשרָאֵל בַּעֲגָלָא וּבִזְמַן קָרִיב, וְאִמְרוּ אָמֵן :
יְהֵא שְׁמֵהּ רַבָּא מְבָרַךְ לְעָלַם וּלְעָלְמֵי עָלְמַיָּא :
יִתְבָּרַךְ. וְיִשְׁתַּבַּח וְיִתְפָּאַר וְיִתְרומַם וְיִתְנַשּא וְיִתְהַדָּר וְיִתְעַלֶּה וְיִתְהַלָּל שְׁמֵהּ דְּקֻדְשָׁא. בְּרִיךְ הוּא. אמן :
לְעֵלָּא לְעֵלָּא מִכָּל מִן כָּל בִּרְכָתָא וְשִׁירָתָא תֻּשְׁבְּחָתָא וְנֶחֱמָתָא דַּאֲמִירָן בְּעָלְמָא. וְאִמְרוּ אָמֵן :
קַבֵּל בְּרַחֲמִים וּבְרָצון אֶת תְּפִלָּתֵנוּ :
תִּתְקַבַּל צְלותְהון וּבָעוּתְהון דְכָל בֵּית יִשרָאֵל קֳדָם אֲבוּהון דִּי בִשְׁמַיָּא, וְאִמְרוּ אָמֵן :
יְהִי שֵׁם ה’ מְברָךְ מֵעַתָּה וְעַד עולָם :
יְהֵא שְׁלָמָא רַבָּא מִן שְׁמַיָּא וְחַיִּים עָלֵינוּ וְעַל כָּל יִשרָאֵל. וְאִמְרוּ אָמֵן :
עֶזְרִי מֵעִם ה’ עשה שָׁמַיִם וָאָרֶץ :
עושה שָׁלום (בעשי« ת הַשָּׁלום) בִּמְרומָיו הוּא יַעֲשה שָׁלום עָלֵינוּ וְעַל כָּל יִשרָאֵל וְאִמְרוּ אָמֵן

L’espoir ?

Aujourd’hui Yarden a rejoint Eli, Or et Gadi qui sont sortis de captivité pour faire le deuil de leur femme.
Tout le monde n’a pas la même chance. Sagui est revenu par miracle à sa famille intacte, ayant laissé sa femme enceinte et ses deux filles dans l’abri pendant qu’il était sorti combattre pour elles.
Il est revenu vivant et intact, ils ont été réunis la semaine dernière.
D’autres retrouvent des cercueils.
Dieu décide et nous ne sommes rien.
Alors on pleure nos morts en même temps qu’on continue d’attendre nos vivants.
Hier on a vu sur les réseaux la vidéo d’une foule d’Israéliens qui se tenait des deux côtés du centre d’expertise médico‐​légal où les quatre cercueils allaient être ouverts pour identifier les cadavres.
Ils sont venus là pour attendre le passage d’un instant des pick‐​ups blancs chargés de nos chers morts. Et lorsque les voitures sont arrivés, ils ont chanté la Hatikva : l’hymne national d’Israël :
L’espoir, vieux de deux mille ans, “d’être un peuple libre sur notre terre.”
Au moins on a cela : on vient voir nos morts pour leur chanter, pour se chanter, l’espoir.
Au moins six otages reviendront ce shabbat. Dont un Israélien noir et un Israélien arabe, captifs depuis dix ans à Gaza.
On a appris de ceux qui étaient revenus la semaine dernière qu’Alon est détenu enchaîné, et qu’il est aveuglé par des éclats de missiles dans les yeux qui n’ont pas été traité. Son anniversaire était la semaine dernière. Sa mère a parlé à la télévision la semaine dernière. Elle criait sur le plateau. “Il faut le sortir, maintenant!”
Alon était pianiste. Elle a demandé à tous, dans tout le pays, de jouer du piano, partout, pour lui donner de la force.

Hier la mère d’Eliyah Cohen a appris que son fils aussi est détenu enchaîné, souffrant encore d’une blessure de balle dans la jambe, qu’il a été brûlé et pendu par les pieds.

Mais au moins on a appris qu’a priori, lors de la deuxième phase de libération, on les fera sortir tous d’un coup. Pas de vagues de libération et d’attente agonistique sur six longues semaines.

En attendant, au moins Omer rentre demain.
Omer Shem Tov, du même nom que le Maître du Bon Nom qui a fondé le hassidisme moderne.

Omer était l’un des meilleurs amis de Maya Regev, une collègue de boulot de mon amie Maya qui travaille comme serveuse dans un restaurant fancy d’Herzliya pour payer ses études.
Maya avait été enlevée du festival Nova avec son frère Itai.
On se souvient peut‐​être de l’enregistrement de sa conversation avec son père où elle hurlait, Aba yorim aleinu, “Papa ils nous tirent dessus!”
Et le père qui tentait de rester calme et rassurant, ma chérie, dis moi où tu es, envoie‐​moi une localisation, et je viens.
Aba, Abaaaaaa!!!!
Elle hurle et soudain c’est le silence.
Et on entend le père qui se met à crier : Maya ! Maya !

Maya est revenue en novembre de l’année dernière, une jambe gravement blessée, les balles encore dans sa jambe.

Elle est revenue avec son frère.
Ils sont revenus sans Omer.
Itai raconte qu’Omer est celui qui lui remontait le moral en captivité. Qu’il lui racontait des blagues.
Comme le Baal Shem Tov dont il porte le nom, Omer guérissait les âmes.
Malgré tout, avec cette journée si difficile, ce shabbat, au moins, Omer rentrera avec quelques autres.
On les attend.

En attendant, hier soir, ils n’ont pas attendu. Juste avant d’aller me coucher j’ai appris que trois bus avaient explosé dans trois endroits différents, à Bat Yam, tout près de Tel Aviv.

Cela m’a épuisée. L’impression qu’il n’y a pas de répit. Que leur acharnement est sans fin.
Un micro‐​moment de désespoir comme j’en ai si souvent ici, pour nous, pour ce pays.

Ce matin
Ce matin, vendredi 21 février, Shiraz m’a écrit. Ils ont annulé les bus scolaires. Impossible d’ignorer l’actualité, même si on le voulait.
Elle ne peut pas mettre sa fille dans un bus. La police l’interdit, de peur qu’ils n’explosent.
Et malgré cela. Malgré cela.
On continuera de chanter la Hatikva.

L’Arc en Ciel

Allons bon.
On vient d’apprendre que l’analyse médico‐​légale nous dit qu’après avoir ouvert les cercueils, on n’a trouvé que les corps des deux petits. Un petit de 9 mois, un petit de 4 ans, mort il y a quinze mois.
Mais pas leur mère.
Ce n’était pas Shiri dans le troisième cercueil.

Je me trouve sans voix.
D’un côté, un espoir fou, soudain, qu’elle soit encore vivante, qu’ils puissent se retrouver.
De l’autre, la crainte : pourquoi l’ont-ils dissimulée ?
Pourquoi ont‐​ils mis un autre cadavre dans le cercueil ?

Pour certains observateurs internationaux, c’est inquiétant : le Hamas savait qu’ils ouvriraient les cercueils pour identifier les corps. Et avec les trois bus qui ont sauté le même jour, on s’inquiète : des provocations pour une reprise de la guerre ?

En tous cas, n’en déplaise à Mme Hassan, dont l’obsession à commenter avec malveillance ce qui se passe dans mon pays, y compris nos deuils, serait presque flatteuse si elle ne me faisait de la peine pour elle, voilà l’une des raisons s’il en fallait pour lesquelles Tsahal n’avait pas confirmé les morts Bibas. On ne se base pas sur des déclarations du Hamas.
Avec un ennemi dont la stratégie de guerre est le mensonge et la manipulation, cela vous étonne.
Ici on ne confirme des morts que si on les a vus.

Je n’ai plus d’énergie. Je me tourne vers le ciel gris de ce vendredi, et je me souviens que demain, on recevra des vivants, libres.
On ne sait pas dans quel état, mais vivants, libres ils seront.

Au moins il y a cet arc‐en‐ciel.

Ce matin Noa Tishby, une influence israélienne qui vit aux États‐​Unis, en visite à Tel Aviv en ce moment, a partagé ceci : une image de la vue sur la Méditerranée hivernale depuis le balcon de son hôtel sur la plage de Tel Aviv.
Jour de pluie en Israël, l’hiver donne tout avant de disparaître.
Joann Sfar était devant la même vue. Il l’a partagé sur son instagram : un petit bout d’arc en ciel qui a fini par faire le tour du ciel.
Oui, en ce jour si triste où même le ciel pleure, on a quand même reçu un signe de consolation.
Comme un clin d’œil du Divin à la promesse faite alors dans le récit biblique : “je ne vous abandonnerai pas”. L’arc-en-ciel comme signe d’alliance, signe d’espoir, c’est comme Dieu qui nous prend dans ses bras aujourd’hui, avec juste un ciel de beauté multicolore dans le ciel sombre de nos peines.

Au moins on a reçu un arc‐​en ‑ciel.
Dieu pleure avec nous, Dieu nous parle.
Et nous on attend ceux qu’il reste encore à libérer.