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Merav Svirsky, sœur de Itay Svirsky, otage assassiné : “L’une des choses les plus fondamentales que j’ai apprises au cours des deux dernières années, c’est que vivre en Israël signifie vivre dans la lutte”
Publié le 23 janvier 2026

19 min de lecture

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Après l’assassinat des parents de Merav Svirsky le 7 octobre, et l’enlèvement de son frère, Itay Svirsky, emmené à Gaza, Merav s’est retrouvée propulsée au premier plan de la lutte publique pour la libération des otages. On peut aujourd’hui dire que cette mobilisation impressionnante et singulière, qui a duré plus de deux ans et a défié la politique du gouvernement israélien, est ce qui a finalement fait pencher la balance. Contre toute attente – en s’adressant directement au président des États‐​Unis et en descendant dans la rue – l’opinion publique israélienne a obtenu la libération de ceux que beaucoup d’Israéliens considéraient comme des « morts‐​vivants », des personnes dont le sacrifice était considéré comme un prix acceptable à payer pour atteindre certains objectifs.

Il est difficile de ne pas faire un parallèle entre la condition d’orpheline, à la fois cruelle et concrète, qui a frappé Merav et sa famille en une seule journée, et la perte symbolique que tant d’Israéliens ressentent aujourd’hui en raison du manque de prise de responsabilité de leurs dirigeants et de leur refus d’assumer la responsabilité des événements du 7 octobre 2023. J’ai parlé avec Merav en octobre 2025, après le discours de Trump à la Knesset et après la visite des Kushner et de Steve Witkoff sur la place des Otages (kikar haHatufim), à Tel‐Aviv.

Merav manifeste à la suite d’une déclaration des familles d’otages devant le Ministère de la Défense israélien en 2024. Sur l’affiche, on lit : “Itay Svirsky a été assasiné en captivité après 99 jours de cauchemar. Pour lui, le temps a manqué. Faites en sorte que ce soit le dernier.”


Shelly Alfred - Bonjour Merav. Un jour, au cours des deux dernières années, j’ai réalisé que je connaissais votre visage depuis l’époque où j’étudiais à l’École de théâtre visuel de Jérusalem, il y a bien longtemps. Je suis vraiment désolée de ce qui vous est arrivé, à vous et à votre famille.

Merav Svirsky – Cela m’arrive avec des personnes qui m’ont connue autrefois et qui me revoient après longtemps. Je vois immédiatement les larmes dans leurs yeux, et je ne comprends plus pourquoi. C’est toujours très éprouvant. Je porte ce fardeau partout avec moi. Tout le monde s’excuse immédiatement.

SA - Votre seule présence est un rappel saisissant du 7 octobre.

MS – Dans mon cas, on m’a privée de la capacité de faire la distinction entre le privé, le public et le national. L’une des choses les plus fondamentales que j’ai apprises au cours des deux dernières années, c’est que vivre en Israël signifie vivre dans la lutte. Si nous n’agissons pas pour changer les choses, nous consentons à accepter qu’une catastrophe d’une ampleur énorme se reproduise. Je refuse d’agir en victime.

SA - Quand avez-vous compris que vous devriez vous battre pour récupérer votre frère, Itay ?

MS – Le 16 octobre 2023, nous avons reçu la confirmation officielle que mes deux parents (Orit et Rafi Svirsky z« l) avaient été assassinés. En ce qui concerne Itay, nous n’étions pas encore en mesure de confirmer qu’il avait été enlevé. À ce moment‐​là, j’étais absorbée par les funérailles, la shiva et mes enfants. Nous recevions sans cesse des nouvelles terribles concernant des amis et des connaissances. Il était impossible de savoir qui était en vie et qui était mort. Le soir, après une journée entière de shiva avec les enfants, nous nous asseyions en essayant d’assimiler les événements et, pendant ce temps‐​là, d’innombrables récits d’horreur continuaient d’arriver. C’était le chaos.

J’étais alors convaincue que les dirigeants du pays travaillaient avec détermination pour trouver comment les ramener. Lorsque la confirmation est arrivée qu’Itay figurait sur la liste des otages allemands (il avait la nationalité allemande en plus de la nationalité israélienne), nous avons supposé qu’il avait une chance réelle. Malgré cela, à la fin de la shiva, j’ai traversé un moment de profond désespoir. J’ai compris qu’il n’était pas acquis qu’Itay revienne vivant. À partir de là, je n’ai fait que me battre pour sa vie.

SA - Qu’est-ce qui vous a fait réaliser cela ?

MS – J’étais déconnectée des médias et de l’actualité jusqu’à ce qu’on m’informe de ce qui se passait. On m’a expliqué que les otages n’étaient pas dans le radar du gouvernement à ce moment‐​là, qu’ils ne constituaient pas une priorité dans la guerre et qu’il n’était pas question de les faire revenir. Le gouvernement était uniquement animé par un esprit de vengeance. C’était à la fin du mois d’octobre 2023. En termes de priorités, les otages se situaient parmi les toutes dernières de la liste.

C’est là que ça m’a frappée : nous allions nous engager dans un combat difficile qui n’avait rien à voir avec la justice. Pour moi, il allait de soi que le gouvernement se ressaisirait et tenterait de sauver ses citoyens enlevés dans leur lit, en pyjama. À mes yeux, la chose la plus importante était de sauver des vies humaines. Je pensais que la responsabilité l’emporterait sur le cynisme et que mon pays serait à la hauteur de son devoir de protéger la vie de ses citoyens. J’ai été naïve.

SA - Tant de personnes ont été enlevées en même temps. C’était choquant.

MS – C’est vrai, mais ce n’est rien comparé aux 1.200 personnes massacrées ce jour‐​là. Les otages ont été traités comme des dommages collatéraux, en partie parce que personne ne savait encore qui était en vie et qui était mort, mais aussi parce qu’il était facile d’éviter le regard des familles. Ce n’est que lorsque les familles ont commencé à prendre la parole que l’on a soudain compris qu’il s’agissait de personnes bien réelles qui avaient été enlevées, et dont nous savions qu’elles étaient vivantes.

Nous avons commencé à rencontrer des membres de la Knesset et des ministres, quelle que soit leur affiliation politique. Nous voulions voir le plus grand nombre possible de responsables politiques afin d’éveiller les consciences et l’empathie pour ces histoires, pour que, le moment venu, lorsqu’un accord serait mis sur la table, ils votent en sa faveur.

SA - Saviez-vous déjà à ce moment-là que certains ministres ne soutiendraient pas un accord ?

MS – La ministre des Colonies et des Missions nationales, Orit Strook, du parti HaTzionout HaDatit (le Parti sioniste religieux), a déclaré, fait remarquable, que le 7 octobre, un miracle s’était produit, parce que cela avait ouvert la voie à la conquête de Gaza et à une nouvelle implantation juive sur place. Pour des ministres ou des membres de la coalition comme elle, même si les otages ne revenaient pas, ils seraient prêts à s’installer à Gaza par‐​dessus leurs cadavres. Ils agissaient comme si les otages n’étaient que des dommages collatéraux, et non le cœur même du problème. La vision du monde de nombreux membres du gouvernement actuel n’a rien à voir avec celle sur laquelle Israël a été fondé – l’Israël dans lequel j’ai grandi. Une grande partie de cet état d’esprit relève de la vengeance à la suite du retrait de Gaza en 2005 et du désir d’y retourner. C’est la vision du sacrifice au nom d’un Grand Israël qui les pousse à agir. Moi, en revanche, je ne suis pas ici pour me sacrifier pour la réalisation d’une vision apocalyptique de la fin des temps ou de l’« Israël intégral », ni pour l’avènement du Messie. Ces voix messianiques et kahanistes font énormément de bruit et sont écoutées, alors qu’en réalité elles représentent une toute petite minorité parmi les Israéliens. Elles profitent du moindre vide pour s’y engouffrer.

SA - Il est difficile de s’y retrouver dans la manière complexe dont se sont conclus les multiples accords pour la libération des otages. En ne considérant que le premier et le dernier accord, on a déjà une idée de cette complexité. En novembre 2023, le gouvernement israélien a approuvé un premier accord portant sur la libération de 50 otages israéliens – uniquement des femmes et des enfants. Trois ministres du parti Otzma Yehudit (Puissance juive) ont voté contre cet accord : Itamar Ben-Gvir, Yitzhak Wasserlauf et Amichai Eliyahu. Par la suite, Ben Gvir1 s’est vanté d’avoir fait échouer plusieurs accords. Le dernier accord en date, dans le cadre duquel 30 otages vivants ont été libérés en janvier 2025, a été rejeté par huit membres du gouvernement, dont des représentants de HaZionout HaDatit et d’Otzma Yehudit.
Une part importante de l’interpellation de l'opinion publique par les familles s’est déroulée lors des réunions des commissions de la Knesset. Un dispositif a été mis en place selon lequel chaque commission de la Knesset commençait par écouter les familles avant d’entamer ses propres discussions. Guidée par le principe selon lequel les dirigeants élus rendent des comptes aux électeurs, cette démarche visait à maintenir la question au premier plan en l’introduisant dans toutes les instances de la Knesset.
La manière dont les membres de la Knesset ont réagi à l'égard des familles d'otages a-t-elle changé avec le temps ?

MS – Au début, il y avait de l’attention de la part de tous les partis. On voyait les larmes leur monter aux yeux, et leur désir de tendre la main. Peu à peu, cependant, les députés ont cessé d’assister à la première partie des séances. Tandis que les familles parlaient avec le cœur, pensant que leurs paroles influenceraient les décideurs, le président de la commission restait assis à fixer son téléphone d’un air vide. Les membres de la Knesset, principalement issus de la coalition, ont rapidement cessé de venir. Ils se muraient dans l’indifférence et attendaient dans le couloir que quelqu’un sorte leur dire que cette partie était terminée. « Merci, nous allons faire une pause », disait le président. Les familles s’en allaient alors, les députés entraient et les discussions en commission commençaient comme si elles n’avaient rien à voir avec les événements du 7 octobre.

SA - Récemment, des membres d’Otzma Yehudit ont commencé à porter des pins dorés représentant un nœud coulant, en signe de soutien à une loi instaurant la peine de mort pour les personnes jugées terroristes. De loin, ces pins ressemblent beaucoup aux pins jaunes des otages. On peut logiquement déduire quele port de ces « pins de la mort » est devenu une nouvelle forme de symbole provocateur, un geste de défi à l’égard des familles d’otages. Nous savons aujourd’hui que les déclarations et les actes populistes de Ben Gvir tout au long de la guerre ont eu des conséquences terribles et bien réelles pour les otages2 qui étaient alors détenus à Gaza. Ben Gvir comme Nétanyahou étaient conscients de ces dommages en temps réel, car ils en étaient informés par le Shin Bet.
Lorsque des membres de la Knesset étaient directement interrogés sur ce qu’ils comptaient faire pour aider les otages, la réponse la plus fréquente était : « Je ne suis pas au cabinet de guerre, que voulez-vous de moi ? ». Quelle était votre réponse ?

MS – Vous êtes un élu. Vous êtes membre du parti qui forme le gouvernement, ce même gouvernement qui constitue le cabinet de guerre. Vous pensez ne pas avoir d’influence mais, en réalité, vous en avez. J’ai passé des heures à discuter avec Moshe Gafni (député à la Knesset et chef du parti haredi ashkénaze Degel HaTorah, composante de Judaïsme unifié de la Torah), qui était alors président de l’importante commission des finances de la Knesset. Je lui ai dit qu’il avait beaucoup plus d’influence qu’il ne le pensait. Bien sûr, au final, son parti a menacé de quitter le gouvernement et l’a effectivement quitté à cause de la loi sur la conscription, et non en raison de l’échec à traiter la question des otages.

SA - Quand les familles d’otages ont-elles commencé à être attaquées ?

MS – Nous sommes devenus une cible dès que les critiques ont commencé, par exemple lorsque nous avons formulé des exigences claires pour mettre fin à la guerre ou des déclarations explicites sur l’échec du gouvernement à faire revenir les otages. Les huissiers ont commencé à nous expulser de force de la salle de commission, sur instruction du président. Moi non plus, je n’étais plus disposée à tolérer cette situation dans laquelle on nous laissait apparemment parler, mais où personne n’écoutait. Cela faisait partie de la normalisation de la situation horrible dans laquelle nous nous trouvions, alors nous avons commencé à rester pour les discussions des commissions elles‐​mêmes et à les perturber. Nous n’étions pas prêtes à laisser ces discussions se dérouler, car parler n’avait plus de sens lorsque nous savions que des personnes vivantes étaient torturées et tuées à une heure de route de Tel‐​Aviv. C’était difficile, parce que nombre de ces discussions portaient sur d’autres victimes de la guerre – auxquelles, bien sûr, nous tenions profondément –, mais sauver des vies était notre priorité. Nous ne pouvions pas accepter cette indifférence apparente, comme si la Knesset n’avait aucune responsabilité dans ce qui arrivait aux otages à Gaza. J’ai dit un jour que les otages étaient sacrifiés, et qu’en réalité, nous l’étions tous. La députée Gutlieb était furieuse, affirmant que le mot « sacrifice » ne devait pas être utilisé. Cela a mis fin à la discussion. Une autre fois, j’ai dit que nous entrions dans une situation où nos soldats recevaient des ordres illégaux : on les plaçait dans une position où ils pouvaient mettre en danger la vie des otages.

SA - Parce qu’on leur demandait de conquérir Gaza, et qu’ils risquaient ainsi de mettre en danger la vie des otages ?

MS – Le chef de l’armée, Eyal Zamir, a informé le gouvernement qu’une opération visant à conquérir Gaza mettrait en danger les otages. Malgré cela, le gouvernement et le cabinet de guerre l’ont approuvée. Je suis presque certaine que Zamir savait que, s’il refusait l’ordre, il serait limogé comme son prédécesseur. J’en conclus donc qu’il a dû trouver un moyen créatif d’exécuter ce que le gouvernement lui demandait tout en essayant de ne pas nuire aux otages. En réalité, ils ont placé les soldats dans une situation déraisonnable et extrêmement risquée, dans laquelle ils devaient se demander à chaque instant – et je sais que c’était le cas – si ce qu’ils faisaient risquait de mettre les otages en danger. Zamir a beaucoup fait pour éviter qu’il ne leur arrive du mal mais, en définitive, lorsque des soldats ont été tués pendant cette période, c’était sous son commandement.

Était‐​il nécessaire d’occuper Gaza pour parvenir à un accord ? Cet accord était déjà sur la table depuis avril 2024, sous une forme ou une autre. Il ressemblait beaucoup à ce que nous appelions le « plan Nétanyahou » de mai 2024. Nétanyahou l’a proposé et Biden l’a rendu public, puis Nétanyahou s’y est opposé. Au final, c’est Trump qui l’a mis en œuvre. Cet accord aurait pu être signé bien plus tôt et sauver de nombreuses vies – à commencer par celles des six otages assassinés fin août 2024, mais aussi celles de soldats et de nombreux civils non impliqués à Gaza.

SA - À ce sujet, cela vaut la peine de regarder le reportage télévisé bouleversant d’Ilana Dayansur la mort de ces six otages : Carmel, Hersh, Eden, Alex, Ori et Almog z"l. Comment avez-vous appris que votre frère avait été assassiné en captivité ?

MS - Itay a été assassiné au 99e jour. Le soir du 100e jour, le Hamas a diffusé une vidéo de terreur psychologique. On y voyait Itay, Noa Argamani et Yossi Sharabi se présenter, puis un sous‐​titre apparaissait : « Qui vivra et qui mourra ? Vous le saurez demain. » Le lendemain, une seconde vidéo a été publiée, dans laquelle Noa disait que Yossi et Itay étaient morts, et le Hamas rejetait la responsabilité sur l’armée israélienne. Nous savions déjà qu’Itay n’était plus en vie, mais cela n’avait pas encore été confirmé, et je ne pouvais même pas l’annoncer à mes enfants.

Aujourd’hui, nous savons ce qui s’est passé grâce à Noa, qui est sortie vivante et qui est restée avec Itay jusqu’à la dernière minute. Le 97e jour, le bâtiment où ils étaient détenus a été bombardé par Tsahal, car on soupçonnait que des armes étaient utilisées depuis cet endroit. L’armée savait qu’Itay, Noa et Yossi se trouvaient dans la zone, mais elle n’a pas enquêté de manière suffisamment approfondie pour déterminer exactement où ils se trouvaient. Elle a donné la priorité à un risque qui paraissait plus urgent, et cela s’est fait au prix de la vie de Yossi et d’Itay. 

Lors du bombardement, Yossi a été tué, Noa a été blessée, tout comme Itay. Deux de leurs geôliers sont morts et le troisième a survécu. Un jour et demi plus tard, lorsque le geôlier survivant les a déplacés vers un autre endroit au milieu de la nuit, quelque chose a mal tourné. Noa l’a décrit comme nerveux et se comportant différemment. À un moment donné, il les a mis à l’écart, a fait venir Itay, puis elle a entendu un coup de feu. Nous ne savons pas exactement ce qui s’est passé, si ce n’est qu’il y avait des bombardements tout autour et que les forces israéliennes se trouvaient dans les environs.

SA - C’était avant le sauvetage de Noa Argamani ?

MS – Bien avant, et avant que le Hamas ne change ses consignes en disant que, si Tsahal approchait, les otages devaient être abattus. Cela n’aurait pas dû arriver, mais c’est exactement ce contre quoi je n’ai cessé de mettre en garde : nous ne pouvions pas prévoir ce qui se passerait une fois que l’armée attaquerait. En fin de compte, la pression militaire a tué des otages. Après Itay, beaucoup d’autres ont connu le même sort. Quarante-six otages ont été enlevés vivants et ont été rendus morts. Cela aurait en grande partie pu être évité si le gouvernement avait placé la sauvegarde des vies humaines au‐​dessus de la vengeance, s’il avait signé un accord à temps.

SA - Selon vous, qui a permis le retour des otages qui ont finalement été libérés ?

MS – Il est évident que la pression militaire était globalement nécessaire, puisqu’on a affaire à une organisation terroriste. J’ai du respect pour le sacrifice de tous les soldats qui ont combattu, y compris des membres de ma famille qui sont repartis au combat encore et encore mais, au final, lorsque la pression militaire ne se traduit pas en action politique, elle est inutile et cause des dommages qui se paient en vies humaines. En définitive, en dépit de notre gouvernement, l’accord a été signé grâce à Trump, et à l’opinion publique israélienne qui a fait des otages une priorité absolue et est descendue dans la rue pour eux. Nous savons avec certitude que les rencontres avec les familles, et le fait de savoir que la société israélienne n’abandonnerait pas tant qu’ils ne seraient pas rentrés, ont eu un impact énorme sur Trump. Cela n’a pas influencé notre gouvernement, qui se souciait très peu de nous, mais cela a influencé Trump et l’opinion internationale. Le message est passé : nous n’abandonnerons pas les nôtres.

SA - Le père de l’otage Nimrod Cohen a écrit que le ministre Ron Dermer, l’un des plus proches collaborateurs de Nétanyahou, avait au début de la guerre, et selon des sources proches de Trump, informé ce dernier que la plupart des otages étaient de toute façon déjà morts, et qu’il n’y avait donc pas lieu de se presser pour conclure un accord.

MS – Au début, Trump a entendu toutes sortes de chiffres qu’il ne comprenait pas. Plus tard, cela a changé. Les familles ont insisté pour le rencontrer, aussi bien celles dont les proches venaient d’être libérés que celles dont les êtres chers étaient encore détenus. Les manifestations, avec d’immenses pancartes s’adressant directement à Trump, ont fini par l’influencer. Miriam Adelson [milliardaire israélo‐​américaine], a également aidé à lui expliquer ce qui se passait au sein de l’opinion publique israélienne. Si les masses n’étaient pas descendues dans la rue, on aurait eu l’impression que seules quelques familles se souciaient de cette question. À cet égard, la lutte du grand public a eu une importance immense. Bien sûr, c’est grâce à Trump – qui, d’un côté, a fait pression sur le gouvernement israélien et, de l’autre, a fédéré une coalition arabe exerçant une pression sur le Hamas – que nous avons pu parvenir à ce moment. Mais ce moment n’est pas encore terminé : il doit se poursuivre jusqu’à ce que tous les corps soient restitués et que la guerre prenne fin [à la date où nous publions cet entretien, le corps de Ran Gvili est le dernier corps d’otage qui n’a pas été restitué à Israël]. Israël a également échoué sur ce point, à plusieurs reprises, en ne s’impliquant pas. Lorsque Nétanyahou a été invité par des dirigeants arabes à participer à la conférence de paix de Charm el‐​Cheikh, il a annulé son déplacement. Israël a refusé de signer des accords, puis un accord problématique a été signé sans Israël. Aujourd’hui, les gens s’inquiètent à juste titre de la présence turque et qatarie dans la bande de Gaza. Pourquoi le gouvernement israélien n’était-il pas là pour initier un accord qui protégerait, à l’avenir, les intérêts de sécurité d’Israël ?

SA - Qu’avez-vous ressenti lorsque Ivanka Trump, Jared Kushner et Steven Witkoff sont apparus sur la place des Otages– la même place que le Premier ministre n’a jamais visitée – et vous ont témoigné reconnaissance et affection ?

MS – C’est fou, n’est‐​ce pas ? Les portes tant de l’administration allemande que de celle de Trump nous étaient relativement ouvertes. En Allemagne, nous avons été accueillis avec chaleur et respect – nous et en général les familles d’otages ayant une nationalité étrangère. Ici, en Israël, nous avons dû supplier pour obtenir une rencontre avec le cabinet de guerre, le ministre de la Défense ou le Premier ministre. Ils ne se souciaient pas des familles, alors même qu’ils portent une responsabilité directe dans ce qui s’est passé. J’ai regardé l’interview de Witkoff et Kushner dans "60 Minutes". On voit qu’eux aussi agissaient avec le cœur. Évidemment, il y a ici beaucoup d’autres intérêts en jeu, mais il y a aussi une dimension humaine, qui fait défaut en Israël – au sein même de notre gouvernement. En fin de compte, si leur poste est en jeu, ils choisissent toujours, quoi qu’il en coûte, de préserver leur poste.

SA - Des centaines de milliers d’Israéliens sont descendus dans la rue, semaine après semaine, pour des personnes qui ne faisaient pas partie de leur famille. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour aider à faire revenir les otages, ce qui est, à ma connaissance, sans précédent dans l’histoire mondiale. À l’inverse, de nombreux autres Israéliens vous ont craché dessus, vous ont insultés, battus et ont arraché les affiches des otages. Ils ont écrit que vous étiez égoïstes et que vous ne vous préoccupiez pas de « l’intérêt national israélien ». Ils s’attendaient à ce que vous gardiez le silence. Ils vous ont affublés l’étiquette de « religion des otages ». On a cyniquement demandé aux familles des otages ce qu'elles feraient de leur temps une fois les otages rentrés, comme si vous preniez du plaisir à vous battre pour la vie de vos proches. Une guerre civile est-elle en train de se dérouler au sein d’Israël ?

MS – La situation au sein de la société israélienne est très dure. À cet égard, nous sommes revenus au 6 octobre. Une seule personne en porte la responsabilité : le Premier ministre. Son gouvernement se livre sans relâche à une rhétorique clivante et incendiaire. Depuis la signature de l’accord, le gouvernement s’emploie à créer un discours de haine contre les familles qui ont été les plus actives dans la lutte. Je ne devrais pas avoir à demander à mon gouvernement d’assumer ses responsabilités ou de garantir la vie de ses citoyens : c’est son devoir. Nous ne devrions pas avoir à dire merci ni à leur faire des courbettes. Le gouvernement travaille désormais sciemment à discréditer les familles des otages, à retourner l’opinion publique contre elles et à changer le narratif, y compris en rebaptisant la guerre « guerre de la Renaissance ». Ils cherchent à se dédouaner de toute responsabilité. La meilleure façon d’y parvenir est de diviser, d’inciter et de créer la peur : présenter les familles des otages comme les méchants qui les auraient empêchés d’atteindre la fameuse « victoire totale ». Le gouvernement a constamment tenté de nous effrayer en affirmant que la signature d’un accord avec le Hamas rendrait impossible leur défaite – mais en réalité, le 7 octobre n’a pas eu lieu parce que le Hamas était particulièrement efficace ; il a eu lieu parce que, ce jour‐​là, nous n’avions pas d’État qui fonctionnait – et personne ne veut enquêter là‐dessus.

SA - En tant que proche de victimes des attaques du 7 octobre, certaines personnes en Israël œuvraient à vous discréditer, à vous intimider et à faire obstacle aux messages que vous vouliez faire passer ?

MS – Absolument.

SA - Comment avez-vous été intimidée ?

MS – Il est difficile d’identifier précisément les méthodes employées dans le terrorisme psychologique, mais ce type de terreur a, dès le début, fonctionné de deux manières. En ce qui concerne le Hamas, je ne savais pas si chacun de mes mots pouvait nuire à Itay pendant sa captivité ou, au contraire, avoir un effet positif. Il en allait de même avec le gouvernement israélien : est‐​ce que ce que je disais le ferait monter ou descendre sur la liste ? Si je disais quelque chose de trop clivant, pouvaient‐​ils, à titre personnel…

SA - …se venger ?

MS – Le faire descendre dans la liste des priorités…
Ce n’est pas tant telle ou telle action précise, mais plutôt ce sentiment latent que nous devions faire comprendre au gouvernement – au Premier ministre – qu’il était dans son intérêt de faire revenir les otages. Même si, pour moi, c’est plutôt son devoir. Évidemment, une opération visant à faire revenir des otages n’a rien de simple, c’est complexe, le coût est élevé. Cela dit, nous n’avons jamais eu le sentiment que le bien des citoyens et du pays passait en premier, mais bien plutôt l’intérêt personnel du Premier ministre et la survie de sa coalition. Le sentiment de sécurité dans le pays était déjà ébranlé avant le 7 octobre. Nous avions l’impression que quelqu’un nous coupait l’herbe sous les pieds et commençait à modifier quelque chose de fondamental ici. Il y avait énormément de peur, y compris chez mes parents, qui manifestaient régulièrement contre le projet de réforme judiciaire. Nous ne sommes pas arrivés au 7 octobre par hasard ; déjà avant cela, il existait une méfiance manifeste entre une grande partie des citoyens et le gouvernement.

SA - Vous faites référence à l’intention du gouvernement de porter un vaste projet de lois dont la portée concrète aurait fondamentalement changé la nature constitutionnelle d’Israël, déclenché par la déclaration de Yariv Levin, ministre de la Justice, le 4 janvier 2023. Ce discours a poussé des masses d’Israéliens à descendre dans la rue pour un mouvement de protestation prolongé et continu bien avant le 7 octobre 2023. Immédiatement après le 7 octobre, toutes les organisations qui protestaient contre ces lois ont redéployé leurs efforts vers la société civile de multiples façons, notamment en assistant les familles évacuées et les familles des otages, comblant le vide laissé par un gouvernement totalement dysfonctionnel.

MS – Il est impossible de dissocier la méfiance qui existait avant le 7 octobre de ce qui s’est passé le 7 octobre lui‐​même et de tout ce qui a suivi. La manière dont le gouvernement réécrit l’histoire pour effacer le massacre et s’en distancier est honteuse. La lutte pour le retour des otages n’aurait jamais dû être politique. Les citoyens demandaient simplement une décision claire de la part de l’autorité politique : qu’elle assume ses responsabilités. Mes parents étaient très inquiets de ce qui se passait ici avant la catastrophe, et lorsque le moment de vérité est arrivé, leur pays n’était plus là pour eux. Ils avaient très peur de l’effritement du lien entre l’État et ses citoyens. Leur dernière expérience avant d’être assassinés a précisément été celle‐​ci : ils n’avaient ni armée ni État à leurs côtés pour les protéger.

SA - En raison du refus du gouvernement d’établir une commission d’enquête d’État, nous ne savons toujours pas exactement ce qui s’est passé ni pourquoi l’armée n’est pas intervenue. La puissante armée israélienne a failli à la mission la plus élémentaire de toute armée, qui est de défendre les frontières du pays. J’ai récemment lu une enquête approfondie de Shomrimsur la manière dont le gouvernement tente de façonner et de modifier la mémoire du massacre. Le Premier ministre a l’intention de se désigner lui-même ministre en charge de la mémoire du 7 octobre. Cela a des implications majeures tant pour la gestion des archives que pour les budgets consacrés aux dispositifs mémoriels liés au 7 octobre. Nétanyahou n’aurait assisté à aucun des enterrements des victimes du 7 octobre, ni à ceux des soldats tombés pendant la guerre qui a suivi, ni à ceux de civils, à une seule exception près : les funérailles de Gal Eizenkot, le fils d’un ministre de son gouvernement à l’époque, tué durant son service militaire. Plus de 2.000 Israéliens ont perdu la vie jusqu’à présent à cause du 7 octobre et de la guerre qui s'en est suivie.
Nombre de victimes directes du 7 octobre se sentent tellement trahies par le gouvernement qu’elles ont elles-mêmes créé le Conseil d'Octobre, une organisation regroupant plus de 1.500 familles endeuillées, consacrée à « lutter pour l’établissement d’une commission d’enquête d’État complète afin de révéler la vérité, rendre justice aux familles endeuillées et empêcher la prochaine catastrophe ». Le gouvernement met tout en œuvre pour empêcher la création d’une telle commission d’enquête. Sera-t-elle un jour mise en place ?

MS – Rien ne saurait remplacer une commission d’enquête d’État indépendante. Il faut procéder à un audit indépendant des systèmes militaire et politique, en remontant sur de nombreuses années. Il y a eu d’innombrables avertissements. Nous devons examiner comment la politique du gouvernement qui, pendant des années, a renforcé le Hamas et acheminé de l’argent pour « acheter le calme », a affecté la sécurité d’Israël. Le gouvernement israélien mène actuellement une véritable guerre du narratif contre toutes les personnes touchées par le 7 octobre. Il n’a pas assumé sa responsabilité dans le pire échec depuis la création d’Israël, survenu sous son mandat. Il n’enquête pas sur lui‐​même et n’autorise pas d’enquête réelle et équitable. 

Nous ne permettrons pas au gouvernement de nommer ses propres enquêteurs, comme il l’a fait récemment. La vérité existe. Il y a des faits qui ne peuvent être contestés. Je sais comment Itay est mort. Nous savons qui était au pouvoir le 7 octobre. Nous savons qui a transféré de manière systématique et opaque des valises pleines de dollars en cash au Hamas. Nous savons qui a répété que « le Hamas est un atout ». Nous savons qui travaillait avec le Qatar avant et pendant la guerre, et qui a constamment cherché à manipuler l’opinion publique israélienne. Je le répète : les plus proches conseillers du Premier ministre, des personnes qu’il connaissait depuis des années, ont reçu des paiements du Qatar avant et pendant la guerre, tout en étant membres de son cabinet – ce même Qatar qui soutient les Frères musulmans dans le monde entier et a financé le Hamas. Le Premier ministre ne le nie même pas. Ce gouvernement manque de légitimité à tant d’égards… Cet échec a un nom, et ceux qui étaient au pouvoir en portent la responsabilité. Je n’ai pas envie d’aller à la Knesset mais je sais que, si je n’y vais pas, le récit dominant sera différent. Ils se dérobent complètement à leur responsabilité dans le massacre, les atrocités, les enlèvements.

Avec le temps, j’ai appris que les mots peuvent être puissants. La seule chose que je puisse faire, c’est expliquer et raconter mon histoire. Mes mots peuvent traduire et créer une réalité, ils peuvent produire et influencer le discours, ils peuvent démonter le faux narratif qu’on est en train de construire à mon sujet. Il n’y a pas un instant où je puisse m’asseoir en me disant que je suis en lieu sûr. Je n’ai pas une seconde de répit, je ne peux pas faire le deuil de ma famille ni me sentir en sécurité dans mon propre pays. Nous vivons en permanence une double attaque – de la part d’ennemis très dangereux à l’extérieur, et de l’intérieur. Il est nécessaire d’opérer une distinction claire entre le peuple israélien et son gouvernement, dont les intérêts ne sont manifestement pas les mêmes que ceux de la population.

Merav Svirsky et sa famille ; quatre générations. Orit Svirsky z”l se trouve tout à gauche, Rafi Svirsky z”l est tout à droite et Itay Svirsky z”l est le troisième en partant de la gauche. Kibboutz Be’eri, 2021.

Pour Orit, Rafi et Itay Svirsky – que leur mémoire soit bénie.

  1. Ben Gvir s’est vanté, il y a de nombreuses années, que le logo de la voiture d’Yitzhak Rabin avait été volé. Il avait déclaré : « De la même manière que nous sommes parvenus au logo de la voiture, nous parviendrons aussi à Rabin. » Ben Gvir est aujourd’hui le ministre en charge de la police israélienne.
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  2. Lire à ce propos « Un ex‐​otage affirme que les déclarations de Ben Gvir sur les prisonniers ont conduit ses geôliers à les battre jusqu’à leur faire perdre connaissance » sur le Times of Israel, et « Nétanyahou a ignoré les avertissements du Shin Bet selon lesquels les propos de Ben Gvir avaient conduit le Hamas à maltraiter les otages » sur Ynet
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