
Sur le même sujet : Israël face au Mur, tribune de Sophie Bigot‐Goldblum
Nous suivons les activités de Women of the Wall, les "Femmes du Mur" depuis plus de 10 ans et avons assisté à une évolution frappante. En 2014, lorsque nous publiions un portfolio de Gali Eytan sur les Femmes du Mur des Lamentations (Kotel), on y voyait des policiers qui étaient là principalement pour éviter les confrontations avec les autres fidèles. En 2017, le Premier ministre Nétanyahou refusait d'exécuter la décision de la Cour suprême de créer une zone de prière mixte au Kotel. Et aujourd'hui, en 2026, un projet de loi vient de passer l'étape du vote préliminaire à la Knesset. Ce texte porté par le député d'extrême droite Avi Maoz, prévoit de passer le Kotel sous la tutelle du Grand rabbinat et de criminaliser les actes de "désacralisation" comme le port du tallit ou des tefilin par des femmes sur l'esplanade du Mur. Comment réagissez-vous?
Laissez‐moi commencer par vous raconter une anecdote : il y a quelques années, 39 de nos siddourim (livres de prière) ont été déchiquetés dans la section des femmes. Nous avons commencé à rassembler les morceaux de papier déchirés pour les protéger. Puis je suis allée voir un des 150 policiers ou gardes qui se trouvaient sur le site et je lui ai demandé : « Mais pourquoi n’avez‐vous rien fait ? » Sa réponse m’a stupéfaite de spontanéité : "Si c'étaient des Arabes qui déchiraient des siddourim, je saurais immédiatement que c'est un acte de haine. Mais ces gens étaient juifs et ils avaient l'air religieux…" Nous étions des Juifs religieux aussi, mais cela montre que le sectarisme et l’extrémisme en Israël, particulièrement quand ils sont associés à de la violence, semblent provoquer des conséquences positives plutôt que négatives. Si vous entendez tenir un monopole absolu, qu’appelez‐vous une « profanation » ? Ce qu’il vous plaît d’appeler ainsi… Contentez‐vous de vous en prendre aux Femmes du Mur, de tabasser ceux qui prient d’une façon qui ne vous convient pas, et vous obtiendrez ce que vous voulez.
C’est un moment très triste pour Israël. Une démocratie se mesure à la façon dont elle traite ses minorités et par le fait qu’on résout les conflits par le dialogue et non par la violence.

Ce projet de loi prévoit des peines de prison, jusqu'à 7 ans de prison, en cas de profanation. Quand on lit ça, on pense plus à l'Iran qu'à Israël…
D’abord, il faut comprendre que ce sont eux qui décident de ce qui constitue une profanation, et oui, cela fait penser à l’Iran, parce que c’est ainsi que les choses ont débuté en Iran, quand on a donné un pouvoir absolu à des religieux au service d’un régime corrompu. Malheureusement, je crains que nous en soyons là… Quant au fait que cette loi aille jusqu’à des peines d’emprisonnement, cela reflète aussi, à mon sens, un manque de confiance : seuls des gens qui ne croient pas en la solidité de leur système de croyance ressentent le besoin d’emprisonner ceux qui ne pensent pas comme eux. Nos prophètes disaient pourtant « Ma maison sera une maison de prière pour tout le monde » (Isaïe 56,7). Israël s’engage sur un chemin parfaitement opposé, et au lieu d’être un guide, pour le monde juif, vers plus de tolérance, vers la reconnaissance et la célébration du pluralisme religieux. Cette sorte de judaïsme qui est aujourd’hui promue en Israël parce qu’on lui a confié un pouvoir politique, m’interpelle et me semble bien différente du judaïsme des Prophètes.
Vous militez depuis des années en Israël pour le pluralisme religieux, pour que les courants du judaïsme qui ne correspondent pas à l'orthodoxie du Grand rabbinat aient toute leur place dans l'État des Juifs. Ce texte est-il un clou de plus dans le cercueil de la diversité juive en Israël?
Cette loi envoie le message on ne peut plus clair qu’en Israël, il n’y a qu’une seule bonne façon d’être juif. Nous sommes en train de nous couper de la diversité juive autour du monde. Nous sommes en train de cracher au visage de ceux qui sont à nos côtés depuis le 7 octobre, qui ont donné des millions de dollars au pays, de tous ces Juifs partout dans le monde qui ont soutenu Israël moralement, politiquement, diplomatiquement… C’est comme ça que nous remercions les Juifs du monde ? En leur expliquant que leur façon de pratiquer le judaïsme est criminalisée en Israël ?
Précisément, comment attendre des Juifs de diaspora et notamment des plus jeunes qu'ils s'identifient à un pays où la religion relève de la police et de la justice, où une loi discrimine ce que les femmes peuvent faire au Kotel ? N'y a-t-il pas là un risque de voir la jeune génération des Juifs de diaspora se détourner d'Israël ?
Si je pouvais parler à ces jeunes Juifs dans leur langue, je leur dirais : « Il n’y a qu’un seul État juif. S’il en existait un autre, je serais la première à sauter dans l’avion qui m’y emmènerait. Mais il n’y a qu’un pays où on parle hébreu, où le calendrier est le calendrier juif, c’est Israël. Alors soit vous êtes amer et tournez le dos à Israël, et cela vous affectera, soit vous vous tenez aux côtés des si nombreux Israéliens qui veulent encore sauver ce projet. Ce projet dépasse de loin les Israéliens, il est trop beau pour être laissé aux seuls Israéliens, vous y avez toute votre place. »
L'État d'Israël a été fondé sur une forme d'équilibre entre le religieux et le politique, entre les religieux et les non-religieux. Le fait qu'une des sensibilités religieuses du judaïsme prenne part aujourd'hui au gouvernement ne remet-il pas en cause cet équilibre ?
Notre peuple vient d’une magnifique tradition de dispute et de débat. Regardez n’importe quelle table juive, il s’y tient toujours un débat, parfois sur des questions insignifiantes, mais on débat de tout. Tout est débattu, tout est questionné, on encourage nos enfants à remettre en question, nous sommes une tradition de la dispute. Abraham débat avec Dieu : il négocie le sort de Sodome. Cette tradition de la saine dispute se réalise dans le Talmud, avec des milliers de pages de débats et de disputes sur le moindre petit détail. Et cette tradition cesse au moment où un des courants religieux arrive au pouvoir dans l’État d’Israël. À partir du moment où on a confié la gestion d’énormes budgets à des rabbins, ils ont commencé à vouloir dénigrer les rabbins des autres courants. On ne peut que déplorer cette corruption du judaïsme. Il y a une armée de rabbins en Israël, des milliers de rabbins qui passent leur temps à faire en sorte que les rabbins libéraux ou massorti ne soient pas reconnus, que rien n’évolue de sorte qu’ils conservent le monopole des fonds et subventions de l’État. Dès l’instant où l’État a choisi un courant du judaïsme, il a mis fin à notre si belle tradition de la saine dispute. On ne discute plus, même pas de la question des femmes au Kotel. Il y a pourtant bien des solutions faciles à mettre en œuvre, mais encore faudrait‐il un peu de bonne volonté. Ils nous voient comme une terrible menace mais de quoi ont‐ils peur ? Je peux vous le dire : ils ont peur que leurs propres enfants, leurs filles surtout, posent la question la plus subversive qui soit : "Pourquoi pas ?".
Ce que nous faisons est valide halakhiquement. Alors « Pourquoi pas ?", risque de demander la petite fille à sa mère en voyant une fille de 12 ans prier avec nous et porter la Torah. "Pourquoi moi je n'ai jamais pu porter la Torah ? Pourquoi je n'ai jamais vu l'intérieur du Séfer Torah ?", demanderait la fillette de 10 ans. Et ça, c’est quelque chose que sa mère n’entend pas tolérer, que les rabbins ne laisseront pas arriver. Que se passerait‐il si les gens commençaient à demander "Pourquoi pas" ? Ce serait une révolution.

Vous dites qu'il existe de nombreuses bonnes solutions pour les Femmes du Mur, lesquelles?
Très simplement, si on ne peut pas partager l’espace, partageons le temps. Ce serait assez simple : si vous ne voulez pas entendre des femmes chanter et prier, ne venez pas au Kotel une fois par mois, 11 mois par an, entre 7 heures et 8h30 le matin, c’est tout, c’est aussi simple que ça. Il y aurait 16,5 heures dans l’année où vous n’iriez pas au Kotel parce que vous ne voulez pas entendre des femmes chanter.
Que pouvons-nous vous souhaiter pour les mois qui viennent ?
Souhaitez‐nous d’être en sécurité, nous sommes inquiètes : il y a de la provocation à la haine contre nous, on dit de nous que nous devrions être pendues par nos tallitot et jetées dans la tombe. Et la provocation à la haine finit toujours par la violence et le sang.
En tant que Juifs de diaspora, vous avez aussi un rôle à jouer. Écrivez à l’ambassadeur d’Israël, aux consuls généraux, dites‐leur que vous êtes scandalisé par ce texte, que vous le ressentez comme si on vous disait que votre judaïsme ne vaut rien en Israël, que vous n’y avez pas votre place, au moment même où l’antisémitisme explose un peu partout en diaspora. Soutenez les Juifs qui se battent en Israël pour l’égalité religieuse ; c’est un combat que nous sommes en train de perdre, nous avons besoin de vous ! Nous demandons simplement que l’État d’Israël reconnaisse cette chose pourtant si triviale : il existe plus d’une façon d’être juif.
Propos recueillis et traduits par Antoine Strobel-Dahan




