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Le gouvernement israélien veut que vous cessiez de qualifier le 7 octobre de “massacre”. Oui, vraiment.

Dans une tribune publiée dans The Forward, le journaliste et auteur Dan Perry explique pourquoi refuser le mot « massacre » à propos du 7 octobre, relève d’une tentative plus vaste, de la part du gouvernement israélien, de réécrire la mémoire, de se soustraire aux responsabilités et de minimiser la portée de l’attaque.

Publié le 27 février 2026

5 min de lecture

Cet article a été publié en anglais sur le site du Forward le 13 février 2026.
Traduit de l'anglais par Antoine Strobel-Dahan


© Zoya Cherkassky, « Le Massacre des innocents », œuvre parue dans le livre de Tenoua – courtesy Rosenfeld Gallery, Tel Aviv

L’attaque du 7 octobre était un massacre. Mais les autorités israéliennes préféreraient que vous ne l’appeliez pas ainsi.

Le bureau du Premier ministre a exigé qu’un projet de loi établissant un mémorial national pour l’attaque supprime le mot « massacre », le ministre Mickey Zohar expliquant que, puisque Israël est « fort », personne ne peut « massacrer le peuple d’Israël ».

En d’autres termes : décrire avec précision ce qui s’est passé lorsque le Hamas a attaqué Israël le 7 octobre 2023 — faisant près de 1.200 morts et enlevant 251 otages — serait antipatriotique, donnerait un signal de faiblesse et relèverait, d’une manière ou d’une autre, du gauchisme.

Ce n’est pas vraiment une histoire de sémantique, c’est une tentative de contrôler le langage afin de déformer la réalité. Et cela s’inscrit dans le vaste projet du gouvernement de Nétanyahou visant à éviter d’avoir à rendre des comptes pour les multiples défaillances militaires et politiques qui ont contribué aux horreurs du 7 octobre.

Leur méthode est éprouvée de longue date. On en trouve des formes anciennes dans les sources classiques, où les dirigeants rebaptisent souvent leurs actes pour en adoucir le sens.

Le roi Saül présente sa désobéissance comme un acte religieux. Le roi David dissimule le fait qu’il a prémédité la mort de son rival amoureux, Urie, derrière le langage de la guerre.

Les Grecs de l’Antiquité remarquent que les conflits politiques modifient non seulement la réalité, mais aussi le sens des mots. Thucydide décrit comment, en période de guerre civile, la témérité est appelée courage, la modération est qualifiée de faiblesse, et la prudence assimilée à une trahison, montrant ainsi comment le langage peut être inversé pour servir la passion et la polarisation.

Dans la Rome antique, le phénomène s’institutionnalise. L’empereur Aurélien s’attribue le titre de restitutor orbis, « restaurateur du monde » ; il présente une série de conflits brutaux qu’il a menés pour réunifier l’Empire romain comme un acte de correction plutôt que de conquête. Cette formulation enveloppe la violence d’un manteau de légitimité et de bonne gouvernance.

À mesure que les systèmes politiques évoluent, la sophistication du langage évolue elle aussi. Pendant la Révolution française, la Terreur est supervisée par un organe appelé le Comité de salut public. Le régime nazi qualifie ses déportations de Juifs vers les camps de concentration de « réinstallation » et décrit certaines exécutions comme un « traitement spécial ». Joseph Staline ne provoque pas de famine, il y a des « difficultés d’approvisionnement en céréales ». Mao Zedong ne préside pas à une catastrophe, il lance le « Grand Bond en avant ».

George Orwell identifie ce mécanisme avec une clarté inégalée dans son roman 1984. Le « ministère de la Vérité » de son gouvernement fictif a pour fonction de dégrader le langage jusqu’à rendre la vérité inexprimable, sous le slogan : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. »

Ces contradictions sont délibérées. Leur objectif est d’habituer les citoyens à accepter l’inversion et à renoncer à leur compréhension autonome de la réalité.

L’intuition plus profonde de George Orwell est que la corruption du langage précède celle de la politique. Lorsque les mots perdent leur précision, la responsabilité se dissout. La réalité devient malléable, et les partisans loyaux croient tout ce qu’on leur dit. Si l’agression est toujours qualifiée de « défense », la répression d’« ordre » et la censure de « responsabilité », il y a peu de limites à ce que les dirigeants peuvent faire.

Le romancier américain Kurt Vonnegut l’exprime de manière encore plus tranchée, et même magnifiquement, dans Breakfast of Champions (1973) : « Dans l’absurde réside la force. »

Ce phénomène ne se limite pas aux régimes totalitaires. Les démocraties aussi sont tentées d’adoucir le langage lorsqu’elles sont confrontées à l’échec. Même et peut‐​être surtout en Israël.

Ainsi, le meurtre de civils devient un « préjudice causé à des civils non impliqués », une formulation qui détourne l’attention de la réalité humaine. La torture devient une « pression physique modérée ». Les exécutions extrajudiciaires deviennent une « prévention ciblée ».

Indépendamment de la question de savoir si ces mesures sont parfois justifiées, il est essentiel de noter que le langage lui‐​même subit une distorsion à des fins politiques.

Le gouvernement de Nétanyahou poursuit un objectif précis à travers cette approche. Éviter le mot « massacre » pour décrire le 7 octobre s’inscrit dans une stratégie plus large visant à se soustraire à toute responsabilité dans la catastrophe elle‐même.

Nétanyahou refuse d’accepter toute responsabilité depuis les toutes premières heures qui ont suivi l’attaque, notamment en soutenant qu’aucune enquête sur ses actes ne peut avoir lieu en temps de guerre, tout en prolongeant cette guerre autant que possible. Dans le même temps, ses alliés s’en prennent à la Cour suprême d’Israël afin de justifier l’évitement d’une commission d’enquête d’État dotée de véritables pouvoirs.

Refuser de qualifier le 7 octobre de massacre revient à suggérer qu’il a été, d’une manière ou d’une autre, moins brutal ou moins dévastateur qu’il ne l’a été. Alors dissipons cette absurdité.

Un massacre implique le meurtre délibéré d’un grand nombre de personnes sans défense. Il ne présume en rien d’une défaite stratégique durable. Il n’exclut pas une riposte militaire ultérieure. Il ne suggère pas une faiblesse intrinsèque. Il décrit un acte précis : le meurtre intentionnel de civils dans des circonstances où ils ne peuvent pas se défendre.

Le 7 octobre 2023, des militants armés du Hamas ont envahi Israël et commis un massacre, presque sans opposition de la part des forces de sécurité israéliennes, dans un effondrement national abyssal. Des familles ont été abattues chez elles. Des personnes ont été traquées, exécutées ou brûlées. Des otages ont été enlevés. La plupart des victimes étaient des civils. Il a fallu des heures avant que le public n’entende quoi que ce soit de la part d’un Nétanyahou sous le choc.

Nommons les choses pour ce qu’elles sont. La vérité combinée à la clarté morale constitue, avec le temps, la source la plus riche de la force d’une nation. La réticence à adopter un langage juste ne sert qu’à émousser la reconnaissance que quelque chose d’éminemment choquant s’est produit, quelque chose qui exige une remise en question et un changement profond, et non la poursuite d’un statu quo moralement vidé de sa substance et trompeur.


Dan Perry est ancien rédacteur en chef de The Associated Press pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen‐​Orient, ancien président de la Foreign Press Association à Jérusalem, et auteur de deux livres sur Israël. Il publie la newsletter “Ask Questions Later”.