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“Le retour des otages n’aurait pas pu se réaliser sans la pression de la société civile” – Entretien avec Daniel Shek

Le 31 décembre dernier, après 27 mois d’existence, le Forum des familles d’otages et de disparus annonçait mettre fin à ses activités. Depuis le 7 octobre 2023, Tenoua a rencontré plusieurs fois Daniel Shek, ancien diplomate israélien qui, avec une quinzaine de collègues, s’était mis au service du Forum. Avec lui, nous revenons sur ce que cette organisation a permis.

Publié le 27 février 2026

8 min de lecture

Les familles de deux otages français, Ofer Kalderon et Ohad Yahalomi, sont reçues à l’Élysée, le 7 octobre 2024, accompagnées par Daniel Shek.

Antoine Strobel-Dahan - Il y a quelques semaines, le Forum des familles d'otages et de disparus a mis fin à ses activités. En juillet 2024, vous nous disiez "Nous voulons disparaître aussi vite que possible". Aujourd'hui, tous les otages sont rentrés, mais on imagine que les familles ont encore besoin de soutien. Comment cette dissolution s'est-elle décidée?

Daniel Shek – Durant les derniers mois d’activité du Forum, il y a eu beaucoup d’hésitations sur le sujet. Bien sûr, une sorte de communauté s’est formée entre les familles et, à des degrés divers, les familles et plus encore les otages libérés auront besoin d’une sorte d’accompagnement à long terme. Il y a donc eu l’idée d’une structure qui concentrerait ce genre de suivi. Mais finalement, le « Forum des familles pour le retour des otages et des disparus » avait une seule vocation : le retour de tous les otages. De manière, il faut le dire, presque miraculeuse, nous sommes arrivés à nos fins : 255 otages sont revenus, alors même que nous avions longtemps craint qu’un certain nombre d’otages morts serait difficile à trouver. Finalement, ils sont tous rentrés, donc c’était le point final de la structure telle qu’elle avait été créée. 

D’un point de vue plus pratique, nous avons aussi constaté que les familles des otages qui sont revenus se dispersent. Certaines cherchent la compagnie d’autres familles mais d’autres, au contraire, veulent s’isoler, revenir à une vie plus ou moins normale. Il faut aussi comprendre que le Forum était une association de la société civile, entièrement financée par des dons, et il semblait difficile de continuer à lever des fonds une fois l’urgence et la crise palpable terminées. 

ASD - Quel a été le rôle du Forum durant ces plus de deux ans, en termes à la fois de soutien logistique aux familles, de plaidoyer diplomatique, de présence médiatique et d'accompagnement psychologique des familles et des otages de retour ?

DS – Le rôle du Forum peut être divisé en deux piliers principaux. Le premier était le soutien aux familles et ensuite, d’une certaine manière aussi, aux otages qui sont revenus, même si les otages libérés sont pris en charge par l’État sur le long terme – un certain soutien, disons. Cela signifie que nous étions là pour aider les familles sur le plan médical et de la santé mentale, pour apporter une aide financière et juridique, notamment pour qu’ils puissent bénéficier de toutes les aides auxquelles ils avaient droit, et aussi pour les assister face à un nombre infini de petits problèmes à résoudre dans la vie de ces familles qui, du jour au lendemain, ont vu leur vie littéralement exploser et qui, souvent, ont eu d’énormes difficultés à mener une vie de foyer. Pendant les premières semaines, les premiers mois, c’étaient des familles, des personnes complètement désemparées, et les familles de 251 otages enlevés le 7 octobre, ça fait beaucoup de monde, des milliers de personnes…

Le deuxième pilier d’activité du Forum a été la campagne pour la libération de leurs proches. C’est un travail qui s’est mené largement en interne, face au gouvernement, aux décideurs, aux médias, à l’opinion publique israélienne. Et une autre partie importante était à l’international, ce que nous avons mené avec mes collègues diplomates. Avec le temps, cette activité de campagne a pris le dessus sur celle de soutien, parce que l’État a quand même fini par se réveiller et à prendre en charge des services que nous avions offerts aux familles, notamment l’aide financière et l’accès au soutien psychologique. Donc, au fur et à mesure, l’essentiel de nos moyens et de nos efforts s’est concentré sur la campagne pour la libération des otages. 

ASD - Désormais, les 251 otages du 7 octobre, ainsi que quatre qui étaient retenus depuis plusieurs années, sont de retour en Israël. À quel point la campagne du Forum, à la fois auprès du gouvernement israélien et à l'international, a-t-elle été déterminante dans ces libérations ? 

DS – Vous avez raison de le dire, il n’y a plus aucun otage israélien à Gaza, et je pense que c’est la première fois depuis 15 ans ! Quant à notre rôle dans ces libérations, il est un peu difficile de répondre : il n’existe aucun outil scientifique qui permette de mesurer le poids qu’a eu la campagne du Forum sur les libérations. À titre personnel, je suis persuadé que le Forum comme la société civile en général, qui s’est aussi mobilisée spontanément, ont eu un rôle déterminant. Des proches de l’appareil gouvernemental m’ont ainsi affirmé qu’aucun des trois accords qui ont permis le retour d’otages n’aurait pas pu se réaliser sans la pression de la société civile. Nous n’avons pas réalisé ces accords mais, sans nous, sans la pression de la population, sans la présence internationale, il n’y aurait pas eu ces accords. 

Prenons l’exemple du dernier accord, « l’accord Trump » d’octobre 2025 ; durant les mois qui ont précédé cet accord, l’administration américaine était soumise à des pressions israéliennes contradictoires : d’un côté le gouvernement israélien tentait d’obtenir le soutien américain à la poursuite de la guerre, de l’autre la société civile israélienne et nos activités aux États‐​Unis qui disaient, au contraire, qu’il fallait à tout prix mettre fin aux hostilités pour permettre la libération de tous les otages. Souvenez‐​vous de ces immenses bannières filmées du dessus par des drones, qui étaient déployées lors des immenses rassemblements du samedi soir à Tel Aviv et qui interpellaient directement le président Trump ; eh bien Trump a dit à plusieurs reprises « I heard you » (Je vous ai entendus). Notre présence à Washington a été continue depuis le 7 octobre 2023, même avant l’élection de Trump et la campagne qui l’a précédée. À tour de rôle, des familles étaient à Washington pour parler à des membres du Congrès, à la Maison‐​Blanche, parfois directement au président ou à certains ministres, pas réellement pour faire pression, mais pour ne jamais permettre que ce sujet soit effacé de l’ordre du jour de cette administration.

ASD - Vous parlez de la pression qui est venue de la société civile israélienne. Pour autant, si initialement il semblait y avoir un consensus autour des familles d'otages, on a vu ensuite et récemment des figures un peu médiatiques des familles d'otages être la cible d'attaques assez violentes. Comment avez-vous vécu cette évolution ? Comment la lisez-vous ? 

DS – D’abord le consensus, ce n’est pas un truc très juif, ni très israélien, soyons honnêtes. Donc consensus, il n’y a pas eu à mon avis, à aucun moment. Parce qu’évidemment, tout le monde voulait la libération des otages, mais la question était de savoir ce que cela impliquait en contrepartie. Cela dit, une majorité des Israéliens, 65 à 80% selon les sondages, soutenait la cause des otages, y compris pendant les derniers mois où le message était clairement qu’il fallait arrêter les hostilités pour libérer les otages. 

La position du Forum représentait donc la vox populi, mais ce dont vous parlez, c’est du volume sonore, si je puis dire, des voix dissidentes, de celles qui accusaient les familles d’otages de nuire à la poursuite de la guerre et d’une supposée victoire totale contre le Hamas, des voix qui les traitaient de « traîtres ». Ce qui a augmenté, c’est bien plus le volume sonore de ces voix que leur nombre. D’autant que plus la guerre continuait, plus les Israéliens, en dehors même de la question des otages, avaient l’impression qu’on tournait en rond à Gaza, qu’il devenait difficile de pointer des avancées militaires, et ce sans même compter la liste tragique des soldats tombés qui s’allongeait de semaine en semaine. 

Au sein du Forum non plus, il n’y avait pas toujours consensus mais nous avions trouvé un mode de prise de décisions équitable à travers les représentants élus des familles. Et c’est parce que nous avons pu, au sein d’une organisation aussi complexe et diverse, parler d’une voix unique, que nous avons représenté la majorité des familles bien sûr, mais aussi, je crois pouvoir le dire avec confiance, de la société israélienne.

ASD - Durant ces 27 mois, j'imagine que les familles ont noué des liens très forts. Elles ont assisté aux libérations des proches de certaines des familles, et d'autres attendaient encore. Vous étiez là, vous aussi. Que se passe-t-il pour ces familles aujourd'hui ? Savez-vous s'il reste un lien, si des structures moins formelles continuent d'exister ?

DS – Je suppose que oui, mais je ne le sais pas avec certitude parce que naturellement, faute de structure qui nous réunisse, je ne suis pas en contact avec la plupart de ces familles. Avec mon épouse, nous sommes en relation avec une vingtaine de familles avec lesquelles ont été tissés des liens particuliers, ce qui est sans doute le cas de beaucoup de mes collègues au Forum. Et cela nous amène à un troisième pilier du Forum : il a créé une communauté. Il est donc très probable que certaines des familles vont continuer à se voir, en particulier celles dont les membres ont été détenus ensemble, ont vécu des choses terribles ensemble et tissé des liens de fratrie, mais aussi ceux qui venaient d’un même kibboutz, d’une même communauté.

ASD - Vous avez exercé comme diplomate durant des années, c'est un métier que vous connaissez bien. Mais dans le cas du Forum, si les outils étaient les mêmes, la mission était différente par sa nature-même, vous conduisant même parfois à confronter le gouvernement israélien. Qu'est-ce que cette expérience a changé pour vous ? 

DS – Il y a en effet une méthodologie diplomatique qui reste globalement similaire, même s’il faut nuancer ce point. Mes collègues et moi avons très vite compris qu’il nous fallait changer un peu le regard et la manière de penser. La diplomatie, c’est quelque chose d’assez rationnel en termes de méthodologie : quand on a une idée, on pèse le pour et le contre et, si les chances d’aboutir ne semblent pas énormes, on laisse tomber. Nous avons très vite compris que ça ne marcherait pas ainsi au Forum, dans la situation d’extrême détresse où se trouvaient les familles. Alors même quand elles venaient avec une idée un peu étrange, et sauf si cela me paraissait pouvoir être nocif, j’essayais. On essayait tout ou, comme on le dit en anglais, on ne laissait aucune pierre non retournée (leave no stone unturned). Et c’est ce que nous avons fait : nous avons retourné chacune des pierres que nous avons croisées. Ça c’est évidemment quelque chose que je n’ai jamais fait au cours de ma carrière de diplomate, que je ne devais pas faire. 

Ensuite, il y a un point de vue plus personnel. Quand je regarde ma carrière de diplomate, que j’ai quittée il y a longtemps, j’ai un regard très positif : j’ai vraiment adoré ça, j’ai trouvé un métier merveilleux, des postes magnifiques, plein de challenges et d’intérêt. Mais tout de même, jamais au cours de ma carrière je n’ai senti que je faisais quelque chose qui avait une valeur aussi importante que pendant ces 27 mois. La diplomatie c’est un peu abstrait, ça se pratique de loin, mais avec le Forum, vous touchez les gens et les causes pour lesquels vous travaillez tous les jours, vous êtes baignés dans leur détresse, dans leurs nécessités, et ça change complètement l’implication personnelle et émotionnelle dans ce travail. 

Ce qui rappelle absolument « les outils de la diplomatie » comme vous les appelez, ce sont surtout les liens personnels que nous avons conservés de notre expérience de diplomates. Ce que ce groupe d’une quinzaine d’anciens ambassadeurs qui ont servi dans le monde entier apportait, surtout pendant les premières semaines, au‐​delà d’une expérience et d’un savoir‐​faire importants, c’était d’abord un carnet d’adresses. Très vite, après quelques jours, nous avions compris qu’il fallait envoyer des familles d’otages rencontrer des gens un peu partout dans le monde, là où ça comptait. Nous avons pu organiser des voyages qui rappelaient les voyages officiels d’un chef d’État : ils ont rencontré les présidents, les Premiers ministres, les ministres des Affaires étrangères, la presse, les leaders communautaires, les leaders de la vie culturelle, des influenceurs, etc. Le réseau est un des outils les plus importants de la diplomatie et, dans le cas du Forum, les réseaux de l’équipe diplomatique ont permis de porter la voix des familles d’otages et de disparus et de peser sur l’opinion publique mondiale et sur les décisionnaires internationaux.