Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de photographier ce lieu, cet espace de recueillement, ce cimetière pour se souvenir de ceux qui dansaient le 7 octobre ?
Ce voyage en Israël, en avril 2025, était le premier depuis près de dix ans. Ma sœur, qui vit en Israël, tenait à me montrer les lieux du massacre. Un besoin viscéral de ne pas rester seule avec cela. De partager la douleur et le trauma là où notre grand‐père, résistant et rescapé de Buchenwald, n’avait pas pu nous transmettre de mots.
Avant d’arriver sur ce site de recueillement, nous avons visité le cimetière des voitures calcinées. Des carcasses alignées, figées, silencieuses. Ce lieu m’a profondément choquée. Il donnait une matérialité brute à la violence, avant même toute image humaine. Quand je suis arrivée ensuite sur le lieu que j’ai photographié, ce que je portais était déjà très lourd. Sur place, ce qui m’a particulièrement marquée, c’est le décalage violent entre le silence du lieu de recueillement et le bruit des bombes que l’on entendait au loin, à Gaza. Ce contraste était frappant. On se tient dans un espace dédié au souvenir, entouré de terre, d’arbres … et en même temps la guerre continue, audible, impossible à ignorer. Je n’ai pas souhaité intégrer de visages dans cette série. Il y en avait déjà partout, ils étaient omniprésents, sur les affiches, dans l’espace public, dans les regards. J’avais besoin de me tenir ailleurs.
Le massacre du 7 octobre a créé une rupture profonde en moi. Au même moment, la flambée de l’antisémitisme partout dans le monde, y compris et surtout là où je vis, en Belgique, a renforcé mon sentiment d’isolement et de désorientation accentué par le fait d’occuper une place minoritaire, déjà fragile en tant que personne queer. Être là, dans ce lieu précis, rendait cette fracture encore plus tangible. J’ai photographié en argentique comme je le fais toujours, avec un temps long, et en utilisant aussi une pellicule périmée, en acceptant une part de hasard dans le rendu. Cette instabilité, les couleurs qui dérivent, quelque chose qui m’échappe, faisait écho à l’état dans lequel je me trouvais. Je ne cherchais pas à corriger ni à maîtriser cela.
Les arbres occupent une place importante dans mon travail : ils sont pour moi des figures de mémoire, de transmission, de verticalité fragile. C’est par là que les festivaliers ont cherché à s’échapper. Ils sont à la fois les témoins du pire et quelque chose qui reste, silencieux, presque éternel. Ici, le paysage est devenu un autoportrait déplacé. Mon travail est souvent lié à l’autoportrait, même lorsque mon corps n’apparaît pas dans l’image. Photographier ce lieu, c’était me tenir là, sans me montrer, dans cet entre‐deux où le silence et le bruit coexistent de manière presque insoutenable.
Sur les photos, une multitude d'anémones. Des fleurs fabriquées qui n'ont pas poussé sur le sol de ce qui a été le Festival Nova puis le lieu d'un massacre de jeunes Israéliens, le 7 octobre 2023. Pourquoi ces fleurs fabriquées ?
Le choix s’est porté sur ces anémones, comme un déplacement nécessaire. Des centaines d’artistes et de bénévoles venus de tout le pays ont rejoint ce projet itinérant, initié par l’artiste Yaffa Solomon. Les anémones symbolisent le deuil profond des jeunes vies, fragiles comme des fleurs, arrachées trop tôt, mais aussi l’espoir d’une floraison renouvelée. Elles me permettent de parler de la mémoire, de la perte et de la persistance sans exposer directement les visages, et de laisser au regard un espace de respiration. Dans le Sud d’Israël, les anémones (kalaniyot) font partie du paysage. Elles apparaissent après la pluie et portent déjà une charge symbolique forte. C’est dans ce temps d’attente, de présence prolongée sur le lieu, que j’ai vu un père venir nettoyer quotidiennement le portrait de sa fille assassinée. Un geste simple, répété, qui m’a brisé le cœur.
Vous écrivez qu'il s'agit d'une série en couleur contrairement à ce que vous avez l'habitude de produire. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
Le noir et blanc est très présent dans mon travail, notamment dans mes autoportraits. Il me permet une forme de retrait, de distance, parfois de protection. Ici, ce retrait n’était plus possible. La couleur s’est imposée comme une contrainte plutôt que comme un choix esthétique. Elle m’a obligée à rester au contact du réel, sans filtre. Les couleurs du paysage, les fleurs, les arbres, le soleil peuvent sembler douces, presque apaisantes, mais elles entrent en collision avec la violence du contexte, avec ce que l’on sait, avec ce que l’on entend. Je ne cherchais pas à lisser cette tension, mais à la laisser visible. Cette série est donc en dissonance avec mon travail habituel, mais elle est animée par la même intention : me tenir dans un espace fragile, là où le corps, visible ou non, est traversé par l’histoire, la mémoire et le trauma.









