
On est le samedi 28 février, shabbat matin, et mon téléphone se met à hurler.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu ce bruit, mais je le reconnais immédiatement. J’ai quelques minutes pour courir vers un abri.
*
J’habite en Israël, à Tel Aviv, et cela fait une semaine que la guerre a commencé.
Depuis une semaine, ce bruit rythme mes journées.
J’écris parce que j’en ai besoin. Je ne sais même pas si ce que je vais raconter aura vraiment du sens. Je suis fatigué et mes idées sont de moins en moins claires.
Peut‐être que j’écris simplement pour essayer de comprendre ce que je vis.
La guerre a éclaté après un mois et demi de rumeurs. Depuis janvier, tout le monde avait sa théorie, on savait que quelque chose allait arriver mais on ne savait pas quand.
Certains souhaitaient que la guerre éclate pendant l’été, d’autres pendant l’hiver, comme si on avait le choix ? C’est étrange de souhaiter qu’une guerre éclate.
À mon avis, on en a parlé avec un peu trop de légèreté.
Pendant ce mois et demi, j’ai eu le temps de partir deux semaines en France et de revenir. J’aurais pu y rester, en France. Certains l’ont fait. Mais, je suis revenu alors que je savais qu’une guerre avec l’Iran était possible. Je comprendrai plus tard pourquoi.
Je suis un nouvel immigrant, j’ai 25 ans et cela fait un an et demi que je vis dans un pays en guerre. J’en ai déjà vécu deux.
Est‐ce normal ? Probablement pas.
Je crois qu’il y a une différence entre nous et les Israéliens. Elle est triste mais elle existe. Personne ne devrait avoir à vivre dans un pays en guerre, évidemment.
Mais les Israéliens ont grandi avec cette possibilité quelque part dans leur horizon.
Pour eux, la guerre n’est pas normale, mais elle n’est pas impensable.
Moi, nous, Français, nous n’avons pas été construits pour cela.
Ni nos corps ni nos esprits.
Je viens de Paris. Et, quand on est jeune à Paris, rien ne nous prépare à vivre une guerre.
On apprend à chercher un travail, à sortir avec ses amis, à essayer de comprendre qui on est et ce que l’on veut faire de sa vie. On ne nous apprend pas à courir dans un abri.
Depuis une semaine ici, on vit au rythme des alertes. On s’arrête de travailler, de regarder un film ou de boire un café et on court vers un miklat (un abri anti‐bombes).
Quinze minutes plus tard, on en sort et on reprend le cours de notre vie comme si rien ne s’était passé. Enfin, en essayant d’intégrer ce qu’il s’est passé sans trop y penser.
Je regarde les gens, et je me demande : comment font‐ils ?
C’est assez traumatisant de devoir se cacher pendant quelques minutes, entendre le bruit des bombes exploser au‐dessus de nos têtes. Mais, les cafés rouvrent et les conversations reprennent.
La vie continue tout en étant traversée par des interruptions brutales.

Plus de cent missiles ont été tirés sur Tel Aviv en quelques jours. Plus de cent fois, j’ai dû interrompre quelque chose : un film, une conversation, un verre de vin, un moment banal.
Plus de cent fois, mon corps s’est mis à courir avant même que mon esprit n’ait le temps de comprendre.
Je repense souvent à Paris après les attentats du 13 novembre. Pendant un moment, on ne pouvait plus s’asseoir à une terrasse de café sans penser au fait que l’on pouvait mourir juste en fumant une cigarette.
Ici c’est différent, bien sûr. Mais il y a cette même sensation étrange : la normalité peut se fissurer à tout moment.
Alors une question revient sans cesse : pourquoi je reste ?
J’ai peur. Nous avons tous peur. Nos corps sont fatigués. Tout le monde tombe malade, comme si la tension sortait par le corps. On dort mal.
Chaque fois que l’on commence à s’endormir, une alerte peut retentir.
Le bruit des alertes sur mon téléphone s’imprime même dans mes rêves.
Certains amis ont quitté le pays par l’Égypte ou la Jordanie pour rentrer en France.
Là‐bas, personne ne pense à la guerre en se levant le matin. Enfin si. Mais ce n’est pas la même chose. Ici, tous mes déplacements ont changé. Je choisis de rejoindre mes amis près des abris, je marche, je ne prends plus le bus ni le vélo parce que je veux pouvoir courir rapidement.
Malgré tout, on essaie de vivre.
Bien que la moitié des commerces soient fermés, certains cafés sont ouverts. Celui où je travaille l’est. Oui, c’est la guerre et, toutes les heures, je suis interrompu par un missile que je peux apercevoir dans le ciel parfois, mais je continue de travailler.
Les gens ont besoin de voir d’autres gens. On parle beaucoup. On se retrouve.
Parfois on organise même des soirées dans des miklat. Danser dans un endroit conçu pour survivre aux bombes est une expérience étrange. Certains se sont même mariés dans ces abris anti‐bombes.
Peut‐être que c’est aussi une manière de refuser que la peur ne devienne la seule chose qui organise nos vies.
Je me demande souvent si les Israéliens vivent cette guerre comme nous, les nouveaux immigrants. Car ils ont grandi avec cette possibilité dans un coin de leur conscience.
Ont‐ils aussi peur que nous ? Sûrement.
Nous, nous arrivons avec nos réflexes européens, nos idées de normalité. On continue à se retrouver et vouloir vivre normalement, mais est‐ce le moment ?
La guerre nous paraît toujours irréelle, même quand elle est là.
Pourtant„ je suis venu ici en sachant que ce pays n’est pas un pays comme les autres.
Je suis arrivé après le 7 octobre. Beaucoup de mes amis ont fait le même choix ou ont choisi de rester même après ce qu’il s’était passé. On savait que cela ne serait pas simple.
Mais « savoir » n’est pas la même chose que « vivre ».
Alors pourquoi rester ?
Peut‐être que la réponse dépasse la logique. Quand je regarde les choses froidement, partir serait plus simple. J’ai un passeport français, je pourrais faire des pieds et des mains pour rentrer. Parfois même, mon corps me dit que partir serait plus raisonnable.
Mais il y a quelque chose en moi qui refuse cette idée. Comme si rester n’était pas seulement une décision pratique, mais quelque chose de plus profond. Être juif a souvent signifié vivre avec une histoire plus grande que soi.
Une histoire faite d’exils, de départs, de villes quittées dans l’urgence et parfois retrouvées ailleurs. Pendant des siècles, les Juifs ont fui les guerres qui les menaçaient.
Aujourd’hui, certains, dont moi, choisissent de vivre dans un endroit où cette histoire ne se raconte plus seulement au passé, mais se joue au présent.
Peut‐être qu’en restant ici, j’essaie de réparer quelque chose de notre histoire.
Pendant longtemps, être juif a voulu dire partir.
Peut-être que, pour une fois, je veux être un Juif qui reste.
Je n’aime pas la guerre. Je la déteste même. Mais je n’ai jamais été aussi conscient d’être juif qu’en vivant ici. L’histoire des Juifs n’est plus seulement celle que me racontaient mes grands‐parents ou celle que j’ai lue dans les livres. Elle devient une expérience vécue.
Elle devient aussi la mienne.
C’est peut‐être pour cela que je reste.
Pour pouvoir, moi aussi, raconter, à mon tour, ce qu’il s’est passé.
Partir serait plus simple. Mais si je reste, je fais partie de cette histoire.
J’ai 25 ans. Je vis dans un pays en guerre dans lequel je ne suis pas né.
Je pourrais fuir. Je devrais peut‐être être à Paris en train de vivre une vie plus tranquille.
Mais je reste.




