
En tant que spécialiste du régime de Vichy, quels reproches pourriez-vous adresser au film de Xavier Giannoli ? Y-a-t-il, selon vous, des inexactitudes sur le plan historique ?
Film aux grandes ambitions artistiques, Les Rayons et les Ombres s’inscrit dans une œuvre hantée par la question de la compromission morale, politique, financière, de la presse – c’était déjà le thème de son précédent film, Les Illusions perdues. Le réel – ici la vie de Jean Luchaire – est un matériau que Xavier Giannoli utilise abondamment pour nourrir sa vision d’artiste. Il n’y a aucun reproche à faire sur l’idée de consacrer un « biopic » à Luchaire et, pour ma part, je me réjouis qu’il suscite des débats passionnés sur la collaboration, qui hante encore notre mémoire nationale.
Mais un tel film prend inévitablement des libertés avec les faits historiques. En particulier, les déplacements chronologiques opérés par le cinéaste modifient le sens de plusieurs évènements montrés à l’écran. On sait l’importance fondamentale de la chronologie pour comprendre ce qui s’est joué entre 1940 et 1944. C’est absolument crucial, décisif. D’où ma gêne au sujet de certaines scènes.
Ainsi, cette lettre ouverte que le père de Jean Luchaire aurait écrite au début de l’Occupation pour condamner dans Le Figaro l’engagement collaborationniste de son fils. Beaucoup de personnes voyant le film ont pu croire que cela a eu lieu. Or, c’est évidemment invraisemblable dans le contexte de censure sous Vichy. Dans les faits, c’est en juin 1933 que Julien Luchaire a publié un article prenant à partie son fils et déplorant sa compromission avec un régime mettant au pas sa population et persécutant les Juifs. Et ce n’était pas dans le quotidien conservateur Le Figaro mais dans un hebdomadaire pacifiste de gauche, L’Éveil des Peuples, dirigé par le démocrate‐chrétien Marc Sangnier. Cet exemple me paraît révélateur.
La principale critique que l’on peut faire au film est de minorer l’exceptionnelle précocité de l’engagement pronazi, stipendié, de Jean Luchaire. C’était un escroc, un faiseur, qui a toujours vécu d’expédients, corrompu très tôt par les nazis, très tôt déconsidéré auprès de ses anciens amis de la gauche pacifiste. Je comprends bien sûr la nécessité, du point de vue d’un scénario de fiction, de montrer une trajectoire moins accablante et d’arriver vite sur les années noires. Reste que l’idée que l’on retient de ce basculement dans la collaboration me paraît un peu faussée.
Sur son blog, l’ancien magistrat Philippe Bilger, grand admirateur du film Les Rayons et les Ombres, écrit ainsi : « Il montre avec précision, pour Jean Luchaire, le passage d’un pacifisme généreux à une naïveté coupable, jusqu’à une trahison faite de faiblesse et d’abandon ». De tels mots, pour caractériser un propagandiste pro‐nazi appointé plusieurs années avant la guerre avant de devenir un collaborationniste convaincu sous l’Occupation et conspirant jusqu’à Sigmaringen [refuge des collaborateurs en septembre 1944] pour jouer un bout de rôle, reflètent la perception biaisée, largement dominante, dans la réception du film.
Il en va de même pour Otto Abetz, ambassadeur du troisième Reich à Paris pendant l’Occupation, lui aussi présenté comme un idéaliste de gauche dévoyé et même contraint, sous la menace, d’adhérer au parti national‐socialiste, alors qu’en vérité c’était un habile opportuniste qui a commencé à jouer la carte nazie avant même l’avènement d’Hitler au pouvoir. Bref, ces distorsions et d’autres sont de nature à diffuser des idées fausses auprès du grand public ou à conforter de vieux clichés sur ce que furent les années noires, la collaboration et l’épuration.
Pendant le film, on a toujours l’impression que Jean Luchaire hésite à collaborer. Par exemple, il ne dénonce pas les résistants qui sont en train d’imprimer un journal clandestin dans les bureaux de son journal ou encore, il choisit de ne pas écrire un édito lorsque le statut des Juifs est publié, ce qui le rend plus « humain » et « nuancé ». Ces deux événements se sont-ils véritablement produits ?
Les deux scènes sont fictives. La première, c’est un peu le cliché du collaborateur qui ferme les yeux sur les résistants de son entourage, voire joue un double jeu. Faut‐il rappeler que le journal de Luchaire, et ce dernier lui‐même à Sigmaringen, n’ont cessé de dénoncer la Résistance, des « terroristes », des « criminels » ? Quant à son supposé silence au sujet du statut des Juifs, on pense forcément, en voyant la scène de la conférence de rédaction, à la fameuse loi de Vichy d’octobre 1940. Or, à cette date, Les Nouveaux Temps, le journal dont Luchaire est à la tête, n’existent pas encore… Bref, là encore, les personnes voyant le film pourront croire que Luchaire a refusé de commenter ce statut des Juifs qui semblait avoir tant d’importance pour l’occupant. Cela aurait été assez courageux de sa part, et on le porte forcément à son crédit. Mais cela n’a pas eu lieu et, dans les faits, en 1941, Les Nouveaux Temps est sans doute le journal collaborationniste qui soutient avec le plus d’ardeur la politique antijuive de Vichy.
Cela dit, l’important est que l’on retienne que Luchaire était un antisémite d’opportunité. Car c’est bien la réalité. Une réalité troublante, car il en va de même des deux principaux responsables de la politique criminelle de Vichy à l’été 1942 : Pierre Laval, le chef du gouvernement, et René Bousquet, son jeune chef de la police. Tous deux sont devenus antisémites parce qu’ils menaient une politique antisémite. Du reste, en voyant le film, je n’ai cessé de penser à Laval, étonnamment quasi‐absent. Laval, comme Luchaire, entretenait une relation très forte, quasi amoureuse, avec sa fille. Il y a là un pont invisible qui est jeté entre les deux personnalités. On pense aussi à Bousquet, séduisant et opportuniste, un homme à la Luchaire‐Dujardin. Autant le profil de Jean Luchaire – adhérent du Parti radical‐socialiste dans sa jeunesse – est une rareté absolue dans le paysage du collaborationnisme parisien sous l’Occupation, autant celui de René Bousquet était plus répandu dans l’appareil d’État de Vichy. Bousquet, comme Papon et d’autres jeunes hauts fonctionnaires ambitieux, était proche du Parti radical‐socialiste dans les années trente. Il l’était par carriérisme – les radicaux « tenaient » le ministère de l’Intérieur durant l’entre-deux-guerres – et c’est lui qui a mené la pire des négociations de Vichy avec les nazis en acceptant de leur livrer tous les Juifs étrangers. Rappeler que les crimes d’État peuvent être commis non par des idéologues mais par des individus sans scrupule prêts à servir tous les régimes est l’une des vertus du film de Giannoli.
Dans le film, nous avons aussi le sentiment que Luchaire ne sait pas ce qu’il se passe en Allemagne pour les Juifs, que sa fille l’ignore également.
Est-ce crédible ?
Le film se plaçant du point de vue de la fille de Jean Luchaire, de ce qu’elle raconte, on peut comprendre qu’il s’agit de leur déni commun : ils n’ont pas su parce qu’ils ne voulaient pas voir. La manière dont la question de la déportation est traitée dans un dialogue entre l’ambassadeur Otto Abetz et Jean Luchaire ne m’en a pas moins un peu gêné. Luchaire paraît sincèrement incrédule et ne pas comprendre que les Juifs déportés, dont des femmes et des enfants, vont vers un destin funeste. Or, en janvier puis en février 1942, Les Nouveaux Temps ont publié, comme toute la presse collaborationniste, les menaces effrayantes publiquement proférées par Adolf Hitler contre les Juifs : « Ma prophétie suivant laquelle, au cours de cette guerre, ce ne serait pas l’humanité aryenne qui sera anéantie, mais les Juifs qui seront exterminés, s’accomplira. » Par ailleurs, les horreurs perpétrées par le régime nazi étaient connues depuis longtemps. Un homme placé aux fonctions qui étaient celles de Jean Luchaire pouvait‐il vraiment croire à la fable d’une « colonie juive » édifiée par les nazis en Pologne en pleine guerre ?
Il y a une ambivalence dans le film, le réalisateur semble réaliser un film sur un patron de presse collaborateur, et, en même temps, il l’affirme, son but n’est pas « d’être historien ». Quelle place occupe la vérité historique dans cette œuvre ?
La grande question du film de Giannoli, c’est la compromission. Luchaire est le véhicule pour faire passer ses idées, sa vision. C’est donc une fiction, une œuvre d’artiste, librement inspirée de faits réels. Son ambition paraît immense : s’imposer comme le grand film sur la collaboration, le plus grand depuis Lacombe Lucien de Louis Malle (sorti en 1974). Ce n’est pas rien de porter un tel film, et cela explique l’attitude assez défensive et verrouillée du cinéaste devant la moindre critique formulée par tel ou tel spécialiste.
Pourquoi insister autant sur la tuberculose, la maladie du père et de sa famille… Est-ce que d’une certaine manière, ces nombreuses scènes « atténuent » leur responsabilité ?
Je ne pense pas. À la fin du film, il y a un passage très inspiré, très fort, dans le réquisitoire du juge Lindon disant que la mort qui rôde n’est pas une excuse pour s’abîmer dans le nihilisme et la trahison mais qu’elle en a conduit d’autres à des actes héroïques.
L’historienne Bénédicte Vergez-Chaignon écrit dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde : « La banalité consistant à dire qu’un personnage n’est jamais tout blanc ou tout noir ne justifie pas la main forcée à la compassion. » Que pensez-vous de cette lecture du film ?
Ce n’est pas forcément de la compassion que l’on éprouve. Les Luchaire apparaissent plutôt dans l’ensemble comme moralement dégoûtants et vides. Ce qui m’a gêné en revanche, c’est la morale, assez banale en effet, tirée des vers de Hugo : « Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. » Mais la réalité historique et la réalité de la vie montrent qu’un homme peut avoir en lui plus de mal que de bien – et même que le bien qu’il peut faire fait partie de son arsenal crapuleux, comme avec Luchaire, qui rendait plein de services, à l’instar de tous les escrocs ; bref, qu’il peut et doit être à « blâmer » globalement et sans réserve. Bien sûr, le cinéma, le grand cinéma, a besoin du clair‐obscur, du flou, de l’ambiguïté. Mais on peut quand même se demander si le cas de Luchaire, escroc patenté et jusqu’au-boutiste de la collaboration, l’un de ceux dont la condamnation à mort a suscité le moins de débat à la Libération – les délibérations du jury à son procès n’ont pas duré dix minutes –, se prêtait le mieux aux grandes questions historiques que pose le film et à son désir de complexité.
Est-ce l’effet Jean Dujardin qui provoque cette sorte d’empathie pour le personnage qu’il incarne ? A-t-on « envie » ou « besoin » de ressentir une quelconque empathie pour un collaborationniste ?
Jean Dujardin est un immense acteur populaire. Forcément, c’est flatteur pour Jean Luchaire, personnage périphérique et honni de la collaboration. Surtout, son jeu tout en sobriété, avec une forme de franchise et de droiture dans le regard, paraît éloigné de ce qu’était le Luchaire des témoignages contemporains : un escroc, un agité, vibrionnant et bavard, immature et séduisant, mais d’une grande veulerie, flagorneur, cynique, etc. J’admets totalement la nécessité cinématographique de créer un personnage qui ne soit pas trop antipathique. Cela aurait fait un mauvais film. Mais le souci d’équilibre amène à quelques indulgences injustifiées pour Luchaire. La corruption paraît toujours le prendre comme par surprise. Il paraît lucide, assez tôt désabusé, sur la défaite allemande ou, je l’ai dit, ne pas comprendre ce qui se joue dans la déportation des Juifs.
Tout ceci pose la question de la responsabilité du réalisateur vis à vis des spectateurs et, en particulier des jeunes générations. Est-ce qu’un film avec autant de moyens peut se permettre de passer un message « ambigu » sur ce qu’a été la collaboration, dans un contexte de montée de l’antisémitisme ? Laure Adler (dans l’émission C ce soir) parle « d’une séquence de notre histoire écrite sans qu’elle porte de jugement moral ». Peut-on et doit-on faire un film sur la collaboration sans parti pris idéologique (si cela est possible) ?
Le film porte un jugement moral. C’est très clair à la fin, avec les scènes fortes du procès et du dialogue final entre Corinne Luchaire et Léonide Moguy. Le problème, c’est plutôt la confusion qu’il entretient sur les ressorts de l’engagement collaborationniste, relevant chez Luchaire moins du dévoiement « naïf » de ses idéaux de jeunesse que de son amoralité foncière. Si l’on n’a pas les bonnes connaissances historiques, on peut être induit en erreur.
Du monde d’où vient Luchaire, il n’y a quasiment que lui qui ait basculé dans le collaborationnisme. Dans son environnement pacifiste et de gauche du tournant des années 1930, on trouvait des futurs résistants comme Pierre Brossolette, Pierre Viénot, Christian Pineau ou Bernard Lecache. Par ailleurs, tous les travaux scientifiques ont montré que l’engagement dans la collaboration d’État (Vichy) ou le collaborationnisme (Paris) se plaçait dans la plupart des cas dans la continuité d’un engagement à droite ou, le plus souvent, à l’extrême droite. Anne‐Sophie Anglaret, qui a rédigé un chapitre de Vichy. Histoire d’une dictature (1940-1944), que j’ai récemment dirigé, le montre ainsi très bien dans ses travaux. Vichy, la collaboration, c’est d’abord et avant tout, une revanche prise sur la gauche et la République, le dénigrement haineux des idéaux humanistes, l’admiration des dictatures d’extrême droite, la soumission à Hitler. On aurait presque tendance à l’oublier ! Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on constate la montée des distorsions, des falsifications sur Vichy et la collaboration, dans le sillage des livres de Zemmour. Il y a vraiment un agenda politique, une volonté profonde de renversement mémoriel. Dès 2012, dans son Manifeste pour une droite décomplexée (Fayard), Jean‐François Copé, grand supporter du film de Xavier Giannoli, fulminait contre la « domination intellectuelle et culturelle de la gauche » largement due au fait selon lui « que la gauche avait réussi l’escroquerie intellectuelle d’assimiler pendant de longues années la droite à Vichy, en faisant oublier qu’elle y était très bien représentée »… Bref, il s’agit de renverser tout cela, de gagner la bataille culturelle.
Les Rayons et les Ombres tombent à pic. En ce moment, sur certains médias, tout est fait pour perturber les repères historiques : l’extrême droite n’existe plus, c’est l’extrême gauche qui l’a remplacée ; la collaboration, c’était la gauche, etc. On ne peut bien sûr pas réduire le film de Giannoli, qui est un grand film de cinéma, à la récupération politique dont il fait intensément l’objet. Mais il me paraît difficile de nier que c’est là un élément du débat. Un film sur un tel sujet, c’est aussi sa réception, ce que les personnes qui le voient y projettent, les controverses qu’il suscite. On ne peut donc que souhaiter que Les Rayons et les Ombres continuent à faire débat et à nous interroger sur nos années noires.





